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"Pars en guerre contre le monde" (René Char)

 

Lundi 5 décembre 2005
     
     
     
     
     
     
     
     
     
    Il ne s'agit pas ici de faire un compte-rendu des livres de René Girard mais plutôt une critique de ses thèses. En effet, la position qu'il occupe dans le champ intellectuel, par sa proximité de questions fondamentales et leur recouvrement par la "bonne nouvelle" chrétienne, décourage toute tentative de s'y mesurer à nouveau et constitue une tâche aveugle de l'anthropologie en nous bouchant la vue sur ce qui est pourtant essentiel : la place du sacrifice et le rôle du bouc émissaire. Il ne faut pas se cacher cependant la difficulté de l'entreprise, car se confronter au sacrifice et à la religion, c'est mettre en cause notre rapport fondamental à la jouissance, à l'objectivité et à la Loi.

    Répétons-le, ce n'est pas par ses outrances que René Girard peut nous tromper mais bien en collant au plus près de la vérité du désir. Sa force est de s'appuyer sur la "vérité romanesque" pour réfuter le "mensonge romantique" et montrer la structure mimétique du désir. Il est certain que nous devons tenir compte du témoignage de la littérature et des mythes. On verra pourtant qu'il n'importe pas tant de constater que le désir s'origine dans l'Autre, mais comment chacun se positionne dans le jeu entre la Loi, l'objet et le rival.

    Ainsi la question de la violence fondatrice ne semble pas acceptable sous cette forme et nous lui préférerons le sacrifice fondateur qui nous touche plus profondément que la rivalité imaginaire ou la force des coups. La violence n'est pas dans l'émotion animale mais dans la rupture des liens, la violation de la Loi, du pacte de parole. Ce n'est pas seulement la communauté qui se déchire et s'entre-tue mais surtout la perte des différences, du sens, de l'orientation des désirs, un effondrement du monde qui suppose un ordre préalable. Certains tabous pourraient être interprétés aujourd'hui comme une "réduction des coûts de transaction", tout comme les règles de politesse. On peut même dire que toute norme réduit les conflits, mais on ne doit pas donner crédit à l'illusion d'un monde imaginaire de rivalité bestiale, saturé de désir avant tout langage symbolique. C'est plutôt la Loi elle-même qui génère cette "panique" et son image inversée dans un chaos destructeur. La subjectivité y étant complètement impliquée, on tombe toujours sur ces questions dans la fascination et la méconnaissance qui ne sont pas seulement la fonction du sacrifice mais tout autant du désir, de la dette et de la communication en général. Il faut être attentif au fait que les lois, même divines, peuvent toujours être transgressées et, de ce fait, génèrent le désir et l'imaginaire transgressif autour duquel tout va se jouer désormais. C'est là où intervient la violence qui doit périodiquement briser la Loi pour la régénérer, faire la guerre pour goûter la paix et refaire communauté au nom d'une Loi au-dessus des intérêts privés. Le sacrifice occupe une fonction similaire aux fêtes et aux repas, moment de réconciliation autour d'un meurtre sans doute puisqu'on y tue souvent le veau, le cochon ou l'agneau mais le blé ferait aussi bien l'affaire. On ne peut dire qu'il y a toujours violence (contrairement à la fondation de nos nations et Empires par la guerre ou l'équilibre de la terreur). Le meurtre ne signifie pas tant une violence que la prise d'une vie qui passe dans l'au-delà symbolique, et réclame une vengeance qui unit la communauté dans le partage de sa dépouille, le banquet grec ou gaulois. On peut tout-à-fait soutenir que le meurtre est la plus grande des violences mais d'une part il n'y a pas toujours meurtre, et d'autre part il faut distinguer la violence comme désordre, transgression qui peut régénérer la Loi en montrant sa nécessité, de la violence comme réponse à la violence et à l'indifférenciation ou perte de la Loi, à distinguer aussi du meurtre fondateur qui réunit une communauté dans la même menace, ainsi que du sacrifice qui signifie la valeur du désir et la circulation de la dette.

    Tout ceci s'articule au sens, au langage plus qu'à l'imaginaire. Croire que le désir se résume à la rivalité avec l'autre voilà qui permet de l'imaginer sans limites tout en se donnant un objet solide,  mais il y a un hic, c'est que le désir de l'homme n'est pas naturel, son objet n'est pas fixe, ni assuré et pas plus la rivalité, de l'un ou de l'autre. Le désir résulte plutôt déjà de la Loi, du langage, du sacré qui peut être la cause de la violence déchaînée. Le désir est d'abord, comme le don, sacrifice, séparation, perte engagée dans l'échange et c'est ce que la violence occulte dans son extériorité qu'il suffirait de ramener à une rivalité apaisée, si ce n'est à l'amour chrétien. Ce n'est pas que la rivalité soit absente de ce que Lacan appelait la jalouissance, ni l'agressivité imaginaire, mais toujours déjà pris dans les jeux de langage où la rivalité actuelle renvoie à la répétition d'une rivalité mythique, celle de la constitution du désir dans l'Oedipe. L'objet du désir est bien un fétiche et le désir désir de l'Autre mais non dans l'immédiateté animale et bien plutôt comme désir mythique au prix d'une jouissance sacrifiée. Il est vrai par contre que le désir n'étant pas visible, c'est toujours l'autre qui apparaît autonome et le désir (narcissique) vise à s'emparer de cette autonomie mythique (perdue) pour se poser prématurément comme autonome au regard des autres.

    La lecture de la Bible est intéressante, décidément inépuisable de Buber, Benjamin ou Lévinas jusqu'à Girard. Le recours au texte sacré n'est pourtant pas innocent et par son ultime recours permet de fonder onto-théologiquement une clôture du sens, comme déjà donné, qui est négation du désir dans son incertitude, sa mise en question de l'être, le sacrifice de soi qu'il exige et qui définit l'amour. On accordera donc à Lévinas que la Bible réduit la Loi à la responsabilité du prochain, dans la fragilité de son visage, alors que pour Girard le prochain n'est que le rival, l'amour étant second qui surmonte la culpabilisation de l'Autre. Il est raisonnable de voir dans la Bible, comme le montre Girard, une réflexion sur le sacrifice qui va du bouc émissaire au sacrifice de soi mais il s'illusionne sur ce qui serait ici la révélation chrétienne alors qu'on trouve la même évolution en Egypte, en Chine, en Inde, en Perse. Le sacrifice a presque partout tendance a devenir simplement représenté, symbolique, de plus en plus intériorisé comme sacrifice de soi, conversion intérieure.

    Le véritable caractère du sacrifice n'est pas dans sa violence mais dans la séparation, le douloureux arrachement, et la métaphore, la substitution symbolique, le transport du sens, le bouc émissaire, la communication au-delà. Plus que violence, la destruction de l'objet est passage au symbole. S'il y a bien un fétiche, c'est quand on le sacrifie, de même qu'un mort devient sacré car il porte un sens immuable dans l'au-delà. C'est pourquoi ce n'est pas la violence du sacrifice qui compte mais son caractère anti-naturel et définitif, son caractère symbolique et donc métaphorique. On ne peut sacrifier que le meilleur et le sacrifice désigne ainsi ce qui vaut pour tous. La destruction des biens dans le potlatch a la même signification et le principe de la métaphore, comme de la valeur et du désir, c'est qu'on peut toujours trouver un autre objet de substitution pour représenter la valeur. On pourrait dire, du rôle du sacrifice dans les engagements pris solennellement, qu'il s'agit "d'augmenter les coûts de transactions pour rendre plus coûteuses les défections". En tout cas il est sensé signifier le prix qu'on y attache, le sérieux des mots et l'équivalent d'une écriture, de la signature d'un contrat. Le sacrifice ne met donc pas fin, sinon momentanément, aux rivalités qu'il oriente plutôt et avec plus de force vers le même objet, renforçant fascination et méconnaissance mais renforçant du même coup la Loi qui intériorise la violence dans ses règles. Ainsi, on peut dire du sacrifice comme métaphore qu'il fonde le fétichisme, l'objectivation, "la confusion de la carte et du territoire", du mot et de l'objet, en même temps qu'il oriente la circulation des désirs et de la dette dans une Loi instituée par ce sacrifice. Il faut insister sur le caractère de langage du sacrifice, de symbolisation qui détruit son objet, opérant la séparation nécessaire à l'échange mais signifiant aussi l'intensité du désir et la bonne foi du sacrifiant.

    La critique du sacrifice et du fétichisme est une histoire aussi vieille que le sacrifice. On peut aller plus loin que le christianisme en ce sens, mais il est vrai qu'il est habité, depuis la destruction des idoles, de cette critique de la confusion du symbole et du sens dont l'incarnation sera l'exception sacrifiée. S'il ne semble pas qu'on puisse partir de l'imaginaire pour reconstituer le sacrifice, mais bien du langage et de la Loi, cela ne veut pas dire que l'imaginaire n'y a aucune part mais qui est simplement secondaire, rapport à la Loi avant d'être rapport au rival. Ainsi, il faut être prudent sur les vertus ambivalentes du symbolique et de la Loi, aussi bien du côté des anarchistes que des adorateurs de l'ordre pouvant déchaîner en déferlement imaginaire car la Loi est obstacle et modèle plus que la rivalité encore. Le caractère contradictoire de la Loi par rapport à la violence apparaît clairement avec la vengeance, le prix du sang, les représailles, l'échange des morts. On comprend bien que la menace de mort réduit les meurtres d'un côté mais, en même temps, assure la répétition d'une vendetta sans fin. On peut simplement dire que la Loi canalise la violence, lui donne des règles (oeil pour oeil). Quand à l'absence de Loi, qui ne peut être totale pour un être parlant, c'est encore pire même si cela ne mène pas toujours à l'explosion de violence mais au moins à la réduction des libertés. La question est délicate, nous le verrons, puisqu'elle engage chacun et que la Loi est à la fois bien et mal, ordre et transgression, indispensable et arbitraire. Il faut l'examiner dans son caractère historique concret et actuel du passage de la Loi à la concurrence généralisée.

    L'état de nature sensé précéder le sacrifice n'est donc que pure hypothèse alors que ce serait plutôt notre réalité actuelle que cet état mythique reflète dans la perte de la Loi et la rivalité généralisée qui se déchaîne, non comme violence mais comme marché, ce qui est une différence de taille. Il ne suffit pas de constater la sécularisation générale, le désenchantement du monde, le travail du scepticisme de délégitimation du sacré, car ce n'est pas un phénomène nouveau mais commun à la plupart des décadences. Ainsi les religions perse ou chinoise on pu dégénérer en bureaucraties utilitaristes sans plus de conséquence que la perte d'influence, la conversion à d'autres religions. Ce qui distingue la tradition juive, n'en déplaise à Girard, ce n'est pas tant l'innocence de la victime (Job est d'ailleurs sumérien) que le péché originel. Ce en quoi on est bien au-delà du "désir mimétique" puisque toujours déjà pris dans la circulation de la dette, et le sacrifice devenu superflu. C'est la culpabilité qui est fondatrice du sujet du savoir, et de la responsabilité du sujet (de contredire les fautes du sens en pardonnant celles des autres). Sans cette intériorisation de la dette comme culpabilité, il ne pourrait y avoir déclin de la Loi.

    La société anomique actuelle présente tous les symptômes bien connus de la désorientation et de l'isolement qui ne sont pas la créativité et la libération qu'on aurait pu espérer de cette érosion des religions-politiques. La délégitimation religieuse consécutive à la rencontre de traditions différentes pousse déjà à la désagrégation des communautés, mais plus encore l'élévation du niveau de formation qui augmente la sélection et diversifie les parcours, accentuant la division du travail et la diversité des statuts. Le marché du travail et l'individualisme salarial complètent le tableau d'un éparpillement que certains appellent avec anticipation Multitudes alors qu'on est loin encore de la conscience d'une diversité qui nous réunit. Il y a un manque de représentation des différences. Pourtant ça tient ferme. C'est que la Loi continue à régner, la dure loi de l'argent et du dollar-Roi. La désacralisation juive se dévoile n'être, en fin de compte, que le règne de l'équivalence généralisée, la réduction des rapports naturels et humains aux rapports d'argents et aux intérêts matériels. Il n'y a pas disparition de la Loi mais réduction à l'interdit de l'inceste (disparition des injonctions positives, on ne sait plus à qui se marier) où il faut voir la base de l'individualisme et du mythe oedipien. Religion de l'Empire qui, au nom d'un rapport direct à l'Empereur, détruit les corps intermédiaires et les anciennes divisions sociales, favorisant le détachement des communautés originelles ainsi que le développement des rapports marchands ou d'une "société civile" démilitarisée en s'arrogeant le monopole de la violence (Elias). Plutôt que de faire trembler les murs d'imprécations contre ce qui apparaît relever du discours marchand qui sonnerait notre fin humaine, il faut profiter de l'occasion pour remarquer qu'il ne s'agit pas d'un destin irrémédiable nous soumettant à jamais à la marchandise, comme si on se transformait en pierre, mais seulement d'un changement de discours. Ce qui signifie d'une part qu'il y aura d'autres changements de discours, et surtout qu'il n'y a pas disparition des hiérarchies dans une société de marché, comme on nous le serine, il s'agit toujours d'une imbrication des différents discours aux équilibres changeants et nous avons actuellement une domination du discours marchand, non pas la disparition des autres rapports sociaux. Certes le discours marchand prospère sur le déclin du religieux et de la Loi mais s'il n'y a plus de Loi commune, c'est tout de même bien là où il y a le plus de lois, le commerce et le travail, que se réfugie la subjectivité et le sacrifice sous la forme de la dette et du travail comme sacrifice de soi.

    Le déclin de la Loi sociale et des rites de reconstitution de l'unité autour du sacrifice, de l'identification ou des luttes a pour effet de faire passer la régulation sociale de la "contrainte" (sociale) à la séduction (individuelle), condition et question du roman d'amour. Ce n'est pas qu'il manque de tentatives de reconstruire des communautés, c'est qu'il n'y en a que trop et que chacun ayant à choisir son langage ne règne plus que cacophonie dans cette trop grande Babel. L'intéressant est de constater dans ce contexte le passage de la Loi commune à la jouissance individuelle ou plutôt le déclin d'une jouissance transgressive obéissant à des codes sociaux et rites sacrificiels, pour une jouissance privée excessive et sans limite qu'il faut payer de plus en plus de sacrifice de soi jusqu'à la dépression. S'il y a bien déchaînement imaginaire et concurrence généralisée, la violence est de plus en plus intériorisée comme indifférence, et visible, la plupart du temps, seulement par télévision interposée. C'est donc en souffrances individuelles que se traduit l'absence de support institutionnel et de normes sociales ainsi que la montée de l'indifférenciation qui se paye en multiplication des conflits et des victimes, même si ce n'est pas sur le terrain animal ni politique mais dans les dures lois symboliques de l'économie que se jouent nos vies mises en concurrence. On peut voir dans cet effacement des différences et des repères sociaux, les manifestations d'une période transitoire "Les périodes de libération sexuelle précédent souvent quelque déchaînement violent"177.

    Il faut regarder plus en détail cette exigence de jouissance, qui a la même structure que le sacrifice, qui en est la père-son-alisation comme scène primitive. "Toute fonction apparaît deux fois : d'abord au niveau social, puis au niveau psychologique" observe Vygotski. On pensait d'autant moins à la possibilité d'identifier la jouissance à la Loi que, de par la Loi elle-même, la jouissance se présente d'abord comme interdite, transgression, soit l'exact contraire du sacrifice qui rétablit la limite. Ce que la psychanalyse a montré, d'après Lacan, c'est pourtant bien que la Loi est nécessaire à la jouissance transgressive dans la substitution d'objet par où s'opère la circulation des désirs ; et la répression même est inventée lorsqu'elle manque, pour maintenir un désir essoufflé. Si la Loi s'identifie ainsi à la jouissance, on comprend le succès de la psychanalyse, sorte de devenir public de notre vie privée, lorsque cette jouissance ne peut plus être socialisée, lorsque la Loi vient à manquer. L'idée d'une jouissance non transgressive est le rêve de la Loi, d'un désir positif délivré du ressentiment et de la culpabilité (Nietzsche) par la grâce d'un quelconque bouc émissaire qui en expulserait le mauvais côté. On ne peut dire que ce soit tout-à-fait impossible puisque nous y sommes presque. Ce n'est pas pour arranger les choses.

    C'est bien sûr une idiotie de croire trouver dans l'histoire individuelle la cause des troubles sociaux ou même de nos symptômes, conformément au mythe oedipien d'une Loi réduite à l'interdiction de l'inceste maternel. C'est pourtant bien ce qui se passe dans toute personnalisation, qui a toutes les allures du mécanisme du bouc émissaire généralisé. Chacun devient responsable de ce qu'il est devenu comme de son histoire et de ses parents même. Le père ne servant lui-même que de cause substitutive, ne peut être que défaillant à fonder une Loi partout absente. Là n'est pas l'essentiel de la psychanalyse, heureusement, mais seulement la façon de poser la question de cette défaillance du sens dans le transfert. Car ce qui importe dans l'Oedipe, ce n'est pas l'histoire mais la structure triangulaire. Seul le choix de la névrose a des racines historiques.

    L'Oedipe n'est pas mis en cause par les critiques de Girard qui a sans doute raison d'axer son interprétation de la tragédie de Sophocle sur l'innocence d'Oedipe, prenant simplement sur lui les péchés du monde pour sauver sa ville selon le principe du bouc émissaire qui rétablit l'unité en dirigeant toute la vengeance sur lui. Fort bien. Tout cela n'explique pas en quoi ce qu'on lui reproche c'est justement ce que Freud décrit comme le complexe d'Oedipe qui en sortirait plutôt renforcé. Sous cet éclairage, l'Oedipe apparaît d'abord comme la fondation de la Loi, des différences et des noms qui ne doivent pas se confondre entre Père et fils, Mère ou épouse. Pas question de désir mais seulement de séparation et d'identité, savoir qui on est. Du moins la Loi nous marque dès l'origine par la place qui nous est assignée. Ce que montre la psychanalyse malgré les simplifications de Girard, c'est que se joue dans ce triangle la signification du désir, ce que Lacan appelle la Signification du phallus, où l'interdit désigne au désir son objet au prix de la castration et de l'identification au Père. Il faut insister sur le fait que l'autonomie est d'abord supposée au Père auquel on tente de s'identifier et que c'est justement ce qui nous manque, l'astre qui nous guide. Le désir n'est pas seulement rivalité, il est donc aussi histoire et répétition. La sexualité est ce qui noue désir et différence, où Foucault voyait la question de l'identité, chargée traditionnellement d'interdits organisant l'échange.

    Pour Girard le désir est simplement mimétique, je désire ce que l'autre désire, alors que pour la psychanalyse, comme pour Paul, je désire ce que la Loi m'interdit. Certes la jouissance est une jouissance jalouse, un désir de désir. Kojève et Lacan sont partis de là. Cela ne suffit pas à réduire le désir à la rivalité imaginaire qui vaut surtout par l'obstacle qu'elle représente sur le chemin d'une jouissance qui consiste entièrement dans son impossibilité, sa distance, son irréalité, son caractère symbolique, son attente décidée qui est souffrance nourrie d'espoir. L'Autre ici n'est pas un rival mais bien pire, un Père castrateur, c'est-à-dire une jouissance prélevée sur le corps, à la mesure de la béatitude espérée. Sacrifice, Père, Loi ne sont pas seulement l'obstacle mais aussi bien la condition de la jouissance transgressive dans son ambivalence sacrée, productive, suréelle. Que la mère soit interdite n'a aucune autre importance que de cristalliser les fantasmes de fusion sexuelle reportés sur des substituts de la mère. Il ne s'agit que d'une opération symbolique qui n'est pas réelle mais qui objective le désir en le nommant par l'interdit. Dans ce dispositif d'objectivation, tout comme dans le désir mimétique, l'important est la façon dont on se positionne par rapport à la Loi et sa transgression comme par rapport à la fétichisation de l'objet du désir.

    Pour Girard aussi, cette question de la fascination de l'objet est primordiale, dans le même sillage que Baudrillard ou même Bourdieu, le système des objets est rapporté à des rapports sociaux, des besoins de distinction, des rivalités imaginaires. Les romanciers illustrent bien la fondation du désir dans l'Autre. Est-ce de façon si immédiatement mimétique comme Girard le prétend ? Ce serait perdre toute la littérature, tous les marivaudages et perversions d'un désir qui se déploie en constructions complexes autour de son objet pour le maintenir à distance sacrée. Bataille témoigne de ce que l'érotisme est du même ordre que le sacrifice, la jouissance appartenant à la part maudite, la dépense, la perte de soi. Il ne suffit donc pas de dire que le désir est désir de désir puisqu'il ne s'épuise pas dans la rivalité mais doit signifier surtout le prix qu'il est prêt à payer pour cette fascination, cet appel à une béatitude qui nous exile de l'être mais qui est aussi construction de l'autonomie du sujet. Ramener Bataille dans l'affaire, c'est rappeler qu'il ne suffit pas de démonter l'opération, le fétichisme du désir, le caractère de pur signe du ballon qu'on se dispute, car ce qu'on perd du coup dans cette "traduction" du désir, c'est la jouissance tout simplement alors que l'érotisme monte ses dispositifs pour maintenir et faire durer l'illusion, la tension du désir dans sa structure maniaco-dépressive où tout se paye.

    Il ne suffit donc pas de ne pas y croire, c'est qu'on croit à autre chose. Il n'est pas plus suffisant de vouloir y croire et se bricoler une Loi à soi. L'important est comment on y croit. C'est ici que se déploient toutes les nuances, qui seules importent et qui vont de la schizophrénie à la paranoïa en passant par l'hystérie, la phobie, l'obsession et la perversion. On ne peut guère argumenter en ces matières intimes qui mettent en cause la foi, pas seulement religieuse mais dans la réalité et la Loi. Le schizophrène pris dans les flux matériels n'y croit pas, ne voit pas de mise qui vaut l'enjeu d'une perte du corps en permanence sollicité par un extérieur menaçant. L'hystérique ne veut pas y croire mais prise dans la Loi elle n'a de cesse de la contester, de la dénoncer, la délégitimer. Discours de la plainte d'une Loi ou d'un maître qui n'est pas à la hauteur. Ce n'est pas la faute du maître, c'est une posture de dénigrement et l'hystérique cherche un maître pour le dominer. Le phobique a peur d'y croire et préfère l'évitement alors que l'obsessionnel y croit trop, toujours pris en faute dans une dette impossible à payer et reculant la jouissance, la contournant, y faisant obstacle. On est ici dans le plus grand fétichisme et objectivisme alors même qu'on aborde les fétichistes et les pervers qui s'affrontent à la croyance par la transgression et la jouissance qui renforce l'interdit. Comme toujours l'exception confirme la règle et la culpabilité confirme la Loi. Quant au paranoïaque, chacun sait qu'il s'y croit et que la jalousie est ici à son comble avec le délire de persécution. Le fétichisme de l'objet du désir devient un fétichisme du sujet complètement assujetti au moment où il se croit tout-puissant. Le choix de la névrose (ou psychose) dépend de l'expérience de la jouissance et de la séparation. En tout cas il faut passer par l'objectivation du désir, sa dispute, sa circulation sauf à sombrer dans l'ennui ou pire. On peut dire que tout désir est religieux, faisant aussitôt apparaître que tout religieux est désir, rejetant la charge de la cause sur l'Autre. L'important est la façon dont on prend part au jeu.

    On ne joue pas aux billes pourtant, c'est notre vie que nous jouons, loin des bonnes manières, avec la tentation du sacrifice et du martyr qui donne sens de témoignage. C'est ce qui fait sans doute l'obscur attrait du nazisme le retour aux sacrifices humains et l'unanimité des foules scellée par le meurtre et la culpabilité collective, la volonté de redonner sa dimension sociale au sacrifice, à la Loi et à la transgression. Comme toujours, c'est par le "sacrifice de sa personne au peuple", que le chef demandait au peuple des sacrifices et ce sont ces sacrifices qui justifiaient le sacrifice des autres peuples. Hitler appelait idéalisme la faculté de se sacrifier pour les siens, pour l'espèce, vertu de la race. Le néo-paganisme est bien un retour du sacrifice de victimes qu'on sait maintenant innocentes ce qui en décuple l'horreur nous dit Girard. Il n'est donc pas question de revenir aux scènes sacrificielles (il y en a encore tant), le mouvement de symbolisation et d'intériorisation du sacrifice est irréversible. "Dans un univers technique, on ne peut plus se payer le luxe de remplacer les causes techniques par des coupables" cs 21. Cela n'en rend que plus difficile à chacun d'en supporter le poids trop Père-solennellement, bouc émissaire d'une société absente. En tout cas il faudra peut-être apprendre à vivre "hors-la-loi", dans un au-delà de la Loi.
     

      Toute la "révolte" moderne reste métaphysique puisqu'elle reste fondée sur la transgression, c'est-à-dire sur la réalité de l'interdit cs 249
     
    Si nous somme tous coupables d'un péché originel qui nous enchaîne à la dette, depuis que nous avons des droits nous sommes aussi tous, au moins potentiellement, victimes et victimes innocentes. On peut dire qu'on a d'un côté un citoyen, un homme politique toujours en défaut, et un sujet privé toujours lésé. Cela n'empêche pas, le libéralisme notamment, de vouloir maintenir la culpabilité des victimes qui doivent être coupables pour que lui soit innocent et justifié dans sa position. Les gagnants ont toujours raison. Non seulement la victime doit être coupable mais dépossédée afin que ma jouissance soit légitime de l'appropriation de l'objet. On voit où se réfugie le sacrifice social, le nombre de sacrifiés est considérable. Sartre disait qu'on choisit ses morts ; beaucoup sont tombés sans étaler leurs souffrances. Malgré les droits de l'Homme, il y a encore tant de victimes, de véritables sacrifices humains, d'expulsions, d'humiliations. On devrait dire plutôt que les exigences d'intériorisation et de séduction ajoutent leurs sacrifices aux massacres ordinaires dont la visibilité est moins grande. C'est la représentation qui manque, pas la réalité de générations sacrifiées.

    Tout ce qu'on peut dire c'est que la délégitimation de la loi comme norme commune nous livre encore plus à la concurrence. L'indécidable, le doute, le scepticisme sur la légitimité attisent les conflits. L'interdit et la Loi sont ici pacificateurs en fixant un sens commun (même contestable et contesté). En même temps, ce qui s'objective ainsi, de façon toujours contestable, c'est la liberté comme non-nécessaire (arbitraire, norme) et contre-nature, c'est-à-dire parole au-dessus des contingences du monde, au risque de la vie s'il le faut. La liberté pour indispensable qu'elle soit est aussi dangereuse et rencontre immédiatement la question de la sécurité et de la Loi. La mort de Socrate garde son caractère exemplaire, délivrée de tout sacré mais payant le prix de l'appartenance à la cité jusque dans son injustice. Il ne s'agit pas de la mort fantastique d'Empédocle, encore moins de justice mais du poids des mots et de la Loi. Il y a déjà un rejet quasi bureaucratique de tout pathos, des cris de sa femme. Le sacrifice est ici dépouillé de sa séduction, de toute fascination ambivalente pour ne plus signifier que le prix accordé à la parole et à la Loi.

    Un des derniers refuges du sacrifice aujourd'hui se trouve encore dans le travail où chacun sacrifie son désir au projet collectif. Sans doute l'oeuvre comme toute fiction prendra la place du sacrifice puisque le travail ne peut plus se limiter désormais à sacrifier son temps et mobilise la subjectivité dans une production qui implique la liberté, l'imprévu, la créativité, le désordre avant la solution. On peut y voir un renforcement de l'aliénation ou une libération, en tout cas un changement de rapport à la Loi. Le sport et la politique ou les jeux récupèrent une part du sacrifice alors que la fête se perd avec la transgression. Globalement l'inflation d'images semble provoquer une dévaluation de la fascination, ce qui va plutôt, malgré la pollution visuelle vers une désobjectivation, un dépassement de l'aveuglement du désir jaloux et de la mise en scène de l'expulsion du mal. Mais notre monde marchand semble indestructible alors même que sa complexité le rend de plus en plus fragile.

    Comme René Girard le suggère, il faut comprendre le sacrifice comme opérateur de clôture holistique (à un niveau supérieur) sur le mode du don assurant la circulation sociale. Ce qu'on sacrifie, c'est la fermeture sur soi pour s'inclure dans une totalité de niveau supérieur. C'est l'histoire répétée des rites, des mythes et du roman : commencer par une transgression ou une rivalité, ouverture dangereuse sur l'inconnu et mort de l'ancienne identité, pour se clôturer sur le sacrifice et la renaissance de l'initié qui rétablit la totalité menacée, fermeture finale (Lévi-Strauss analyse ainsi le Boléro de Ravel). Ce qui est paradoxal avec le roman (initiatique) c'est de devoir trouver une solution individuelle à une question sociale. C'est là où intervient la vérité romanesque contre le mensonge romantique : "L'expérience romanesque détruit un mythe de souveraineté personnelle qui se nourrissait, il faut le croire, de dépendance servile à l'égard d'autrui". On comprend, par contre, que le sacrifice correspond ici à ce que chacun doit abandonner pour le retrouver dans les autres, sacrificié avec la même confiance que le don créant des liens.

    Le mythe de Robinson, du self made man est bien mis en pièce par le Roman qui succède à l'épopée depuis Don Quichotte, déchiré entre un idéal inaccessible et une vie de raté. "Plus le désire aspire à la différence, plus il engendre l'identité" 216. Plus l'individualisme règne, plus le désir est effectivement mimétique (modes) mais sous une forme inavouable et inconsciente. Nous ne nous sauverons pas tout seuls. Cette curieuse idée du salut individuel, d'appel direct à l'Empereur, est ce que l'écologie nous presse d'abandonner. Que nous le voulions ou non, la responsabilité est collective et les victimes des catastrophes climatiques sont innocentes.

    Mais revenons à René Girard, dont l'intérêt a été de rappeler en plein formalisme structuraliste la dimension existentielle de l'incarnation, l'enjeu sacrificiel du religieux et de la fête. Fasciné par son objet il a cru pouvoir assimiler une violence qui est violation de la Loi à la brutalité animale. L'exaspération de la violence qui est un emballement imaginaire a une autre portée quand elle brise les limites sacrées. S'il y a bien une violence sans Loi, la violence de la Loi est souvent plus dévastatrice au nom de l'honneur ou d'un dieu.

    Il serait dommage de ne pas donner toute sa place malgré tout au mécanisme du bouc émissaire, de la recherche de coupables qui est bien une nécessité linguistique, de clôture du sens, de nomination utilisant la métaphore. On a en effet ici le paradigme qui rassemble rites, tragédies, philosophies et sciences dans une version primitive de la dialectique et de la cause qui pèse encore de tout son poids sur nos raisonnements. Le mécanisme part toujours d'un conflit, une menace, une contradiction, une indifférenciation. Le deuxième temps consiste à isoler une cause interne, son identification et son expulsion pour se séparer du premier temps. C'est ce que disent Hegel et Lénine : le parti se renforce en s'épurant. Car le troisième temps est celui de la réconciliation, de la guérison, de l'unité et de l'ordre retrouvés, de la synthèse finale. Admettre la prégnance de ce schéma aussi bien dans les mythes ou les romans que dans la philosophie ou la science ne disqualifie en rien la recherche des véritables causes mais avertit plutôt du risque de solutions mythiques, de prendre le mot pour la chose, de méconnaissance du désir et du symbolique. Il ne faut pas oublier surtout qu'on peut toujours substituer une métaphore à une autre métaphore, une cause à une cause, une interprétation à une interprétation, renvoyant à une répétition de l'origine. La fascination et la réconciliation se retrouvent dans la satisfaction d'une solution à un problème, satisfaction de "l'interprétation" aussi temporaire que la catharsis du sacrifice et qui s'offre pareillement à sa déconstruction. "La culture est une manière de se remettre de la terreur" Sloterdijk, intox. 26. Ce n'est pas un mince résultat d'arriver à unifier ainsi sciences et religions par le mécanisme du bouc émissaire comme métaphore et interprétation, mais c'est à condition d'en retenir le caractère métaphorique d'objectivation et de négation, non sa violence imaginaire.

    L'importance de la mimesis, de l'imitation ne doit pas non plus être sous-estimée mais on peut préférer l'imaginaire lacanien à cette rivalité simpliste annulant l'histoire et la répétition. Il est vrai que d'un autre côté la psychanalyse a tendance a sous estimer l'actuel mais on ne peut annuler le narcissisme sous prétexte qu'on ne peut se désirer soi-même ! curieuse objection identique à celle de Husserl qui refusait qu'on puisse se parler à soi-même, avoir une communication de soi à soi. Le narcissisme est une introjection du moi-idéal, une réflexion à partir de l'objectivation de soi, même s'il est bien évident qu'il n'y a de narcissisme que par rapport à un Autre. Reconnaître le narcissisme ne doit pas nous porter à méconnaître l'insuffisance originelle du sujet et la projection de l'autonomie dans l'autre d'abord. Mieux, il faut voir dans le narcissisme un besoin vital et qui ne saurait être comblé que par les autres. Pour se trouver aimable il faut être aimé. C'est le désir de l'autre qui me fait vivre, son regard qui peut confirmer l'identification au miroir.

    Reconnaître le rôle du sacrifice, de la "destruction créatrice", ne semble pas devoir nous amener à parler d'un nécessaire meurtre fondateur malgré Freud, ni d'une indispensable unité contre la victime ou l'ennemi. Il faut plutôt que chacun sacrifie au projet commun. Ce n'est pas pour négliger la place du meurtre, réelle et assez singulière dans notre Révolution puisque le Roi, à se faire bouc émissaire à Varenne, a permis à la République de se fonder sur son meurtre ; mais la magie étant insuffisante, la culpabilité revient sous le spectre des suspects, de l'ennemi intérieur, nouveau bouc émissaire jusqu'à la Terreur sacrificielle, jusqu'à perdre toute mesure et menacer tout le monde indistinctement, incapable enfin de fonder un Etre suprême de simple imposture achevant d'effacer les différences. Si l'on dit que la Révolution se termine avec l'exécution de Robespierre, c'est que son meurtre efface celui du Roi, et rétablissement de la Loi, prenant dimension de fondateur de la République alors même qu'il a fallut un Empire pour rétablir les libertés et quelques roitelets avant le triomphe de la République bourgeoise. C'est donc plus aléatoire et compliqué que ce que nous en dit Girard mais il ne faut pas minimiser cette dimension souterraine du sacré, la nécessité de traiter la violence par la violence, l'insupportable d'une indifférence exacerbant les rivalités où "ce qui est rejeté du symbolique revient dans le réel". L'unanimité se fait toujours pour sauver nos différences, assurer séparation et circulation. La curieuse égalité française ne serait donc que l'égalité des conjurés partageant la culpabilité du meurtre au contraire de la démocratie américaine, fédération de communautés. La place du meurtre confère au pouvoir, à son détenteur, une dimension sacrée ambivalente, dimension religieuse de la politique sans doute indispensable à une laïcité intraitable. Ce serait une erreur pourtant de s'appuyer sur cet exemple pour prétendre comme Girard que la "scène primitive" est toujours réelle alors que Freud a montré son caractère habituel de reconstruction fantasmatique.

    Il ne s'agit pas de prétendre dire le dernier mot sur ces questions cruciales mais plutôt d'engager à reprendre la réflexion avant son recouvrement par la bonne nouvelle évangélique "des choses cachées depuis la fondation du monde". Nous n'avons pas épuisé toute la richesse de ce livre qui perd dans l'enthousiasme du concept fourre-tout de violence (véritable "bouc émissaire"), la vérité qu'il frôle souvent au point qu'il ne s'agit que d'en réorganiser légèrement l'enchaînement des causes. La plupart des thèses d'ailleurs ne sont pas originales. On est souvent très près de Lacan malgré une opposition de fond. Ainsi, après que nous ayons montré que la violence doit être d'abord comprise comme violation (ce que André Jacob appelle violance), et que donc, la Loi précède sa transgression, on peut retrouver beaucoup des conclusions du livre qu'il faudrait étudier plus précisément.

    D'abord ce soupçon de ce que toute guerre est une guerre civile (avec ses voisins), c'est-à-dire médiée par la Loi. Cela n'empêche pas les rivalités imaginaires, l'agressivité du plus proche (le narcissisme de la petite différence), plutôt par nécessité d'opposition, de différenciation symbolique. Le déchaînement patriotique est secondaire, de l'ordre de l'ensorcelement qui est déjà sacrifice pour sauver la patrie. En tout cas, désormais il est certain qu'il n'y a plus d'ennemi extérieur, le risque est bien devenu complètement intérieur et systémique dans l'Empire menacé par le sacrifice terroriste. Ce n'est pas la même violence pourtant, la même logique que celle qu'on peut voir dans les jeux, les sports ou les fêtes permettant de reconstituer l'unité sur l'exception, le -1 constituant l'extériorité à partir de l'intériorité, sur le mode des sacrifices rituels. Il est intéressant de souligner que la fonction des fêtes tient de la tragédie et sont destinées à mal tourner, le vin remplace le sang de la victime et les beuveries la mort initiatique, mais le sens de la fête se perd. La violence des familles n'est pas du même ordre non plus, elle tient à la proximité et à la dépendance, aux conflits de partage et d'honneur. On sait qu'elle a été considérable et la plupart des meurtres restent familliaux. Là encore, pas de violence pure, animale, plutôt une cruauté trop humaine, une dépendance trop grande des autres. C'est l'absence de tiers qui peut caractériser ces violences, l'échec de la métaphore paternelle, de la symbolisation ou les contradictions de la justice. L'absence de tiers caractérise aussi l'acte sexuel qui tient pourtant de la cérémonie, du théâtre où tente de se reconstituer la "signification du phallus" par la reproduction de l'origine. L'acte sexuel est le lieu où se rejoue la scène primitive sacrificielle, de l'enthousiasme et de la possession, privatisation du rite qui perd aussi de son caractère sacré avec sa violence, pour glisser à l'échange de satisfactions ou même au sport. Les femmes y sont moins victimes et plus consentantes malgré les féministes qui voudraient assimiler toute pénétration à un viol et faire peser la menace de la Loi sur tout raport sexuel. C'est chacun qui devient victime de soi-même, pris dans une intensification, une expérimentation de soi-même (Sloterdijk) qui prend les allures de rite privé et de mythologie individuelle sans issue car seul le désir de l'autre peut me sauver, me donner assez de reconnaissance pour reconnaître mes dettes à mon tour, au grand jeu de l'amour. C'est pourquoi il n'y a pas de sagesse possible, détachée de la circulation des désirs avec son lot de folies, de sacrifices et de perdants.

    Ce qui est touchant et désolant à la fois, comme d'une trop aveuglante lumière, c'est la prétention prophétique de démystification universelle : "personne n'a rien à envier à personne" sans se rendre compte qu'en dénonçant le fétichisme de la marchandise avec la prétention de nous livrer le grand secret, les choses cachées derrière le désir absorbé par son objet, il en vient à donner un statut de réalité objective à un monde sans désir qui n'a aucune consistance. Au fond il voudrait reproduire le sacrifice sans sacrifice, la destruction de l'objet du désir pour réaliser la réconciliation sociale. C'est la fonction du saint pour Lacan, ce qu'il appelle déchariter : détruire ou se séparer de l'objet du désir ou de la plainte pour laisser apparaître le fantasme qui organise la valorisation de l'objet. Il ne suffit pourtant pas de comprendre en quoi le désir est illusion mais pourquoi nous préférons ses promesses trompeuses au morne ennui d'un monde sans désir, pourquoi nous avons besoin de donner corps à notre existence, nous mesurer aux autres et nous refléter dans les choses, entrer dans la danse des mots. On n'a rien à gagner à l'échange d'un monde d'objets enchantés pour une réalité invivable d'un prosaïsme désespérant où tout se vaut. Il faut plutôt accepter le caractère cyclothymique de la jouissance, notre position de disciple, tendue vers le dépassement de soi, un idéal irréalisable de sagesse et d'autonomie qui ne peut s'atteindre que par le désir de l'Autre. Il ne s'agit pas tant de rivalité que d'illusion créatrice et de l'impossible signification ou fixion du sens qui ne peut venir que d'un tiers. La violence du sacré est dans ses promesses, sa contre-nature, le prix qu'on est prêt à payer pour sauver le sens de sa vie et le rêve d'un monde meilleur, d'un désir interdit ou désir de l'autre auquel s'identifie la subjectivité, le facteur affectif. Si le désir transgressif est destructeur, pris dans les noeuds de la Loi, et si le désir de l'autre fait vivre ce n'est pas sans partager une transgression, du moins dans le meilleur des cas.

Par andoar - Publié dans : alliés substanciels
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Jeudi 22 septembre 2005

Apollonius de Tyane

 

 

 


SOMMAIRE


 

PROFIL DU PHILOSOPHE

 

Naissance Un ou deux ans avant le début de l'ère chrétienne, à Tyane.
Parents

 

Commerçants aisés qui lui donnent une solide éducation, Euthydème est son premier Maître.
Vocation

 

 

Révélation ressentie comme un choc, grâce à son second Maître, Euxène. Il lui inculque la doctrine de Pythagore et, c'est à la suite de son enseignement, que le jeune Apollonius décide de vivre en pythagoricien.
Ses textes

 

 

 

 

 

 

Différents commentaires nous font connaître d'Apollonius, les textes suivants :
  • Apologie
  • Traité sur l'astrologie
  • Livre sur les sacrifices
  • Hymne à la mémoire
  • Doctrine de Pythagore
  • Testament
  • 95 lettres
Sa mort 

 

Survient à l'âge de 98 ou 99 ans. Il disparaît sans laisser de traces, sans témoin, ce qui ajoute encore au surnaturel de sa vie.
Biographie

 

 

Cent ans après sa mort, Philostrate rédige le récit de sa vie à la demande de Julie, l'Impératrice philosophe. A notre connaissance, c'est le seul document complet que l'on puisse trouver sur Apollonius de Tyane.

 

 


 

APOLLONIUS, ADEPTE DE PYTHAGORE

 

"Je ne suis qu'un homme, mais tout homme peut, par la contemplation et la philosophie, s'élever jusqu'aux dieux."

Placée en exergue, cette phrase résume et exprime la quintessence des Vers d'Or. Nul autre philosophe, qu'Apollonius, ne suivit d'aussi près la pensée pythagoricienne.

Apollonius illustre de manière vivante la doctrine du Sage de Samos. Vêtu de lin, ne consommant pas de viande, il applique pour lui-même toutes les règles de vie constituant l'Enseignement Philosophique.

Non content d'instaurer la réforme de la morale, de corriger les erreurs et les abus du clergé, Apollonius paye de sa personne en offrant à ses contemporains l'image même de la sagesse. Il veut se donner en exemple dont chacun puisse s'inspirer.

L'impression produite sur ses contemporains les marque profondément. De son vivant, il est vénéré à l'égal d'un Dieu, craint pour ses pouvoirs surnaturels et admiré pour ses qualités généreuses.

Il lutte pour maintenir la doctrine pythagoricienne dans le culte consacré aux dieux antiques. Sa parole est souvent opposée à celle du Christ et, il n'est pas exagéré de dire que deux religions s'affrontèrent à travers leur personnalité.

Les foules, toujours avides de démonstrations, jugèrent souvent la qualité de leur enseignement à la lumière de leurs prodiges respectifs. La liste de ses miracles est telle, que pendant plusieurs années il fut impossible de départager les mérites d'Apollonius et du Christ.

L'influence d'Apollonius fut durable. Quatre siècles après sa mort, les honneurs continuèrent à lui être rendus.

 


 

APOLLONIUS DE TYANE

Dossiers publics, Périodique de documentation genevoise

 

Né un ou deux ans avant le début de 1'ère chrétienne, Apollonius de Tyane est l’un des grands tenants de la doctrine pythagoricienne. Sa parole est souvent opposée à celle du Christ et il n’est pas exagéré de dire que deux religions s'af­frontèrent à travers leurs personnalités. Ne disait-il pas: « Je ne suis qu'un homme » et « tout homme par la contemplation et la philosophie peut s'élever jusqu'aux dieux ». Les foules, avides de démonstrations, jugèrent souvent la qualité de leurs enseignements à la lumière de leurs prodiges respectifs, et pen­dant plusieurs années, il fut impossible de départager les mérites du Christ de ceux d'Apollonius de Tyane, tant les miracles furent nombreux de part et d'autre. Or, Apollonius, venu à Genève, ville alors consacrée au culte celtique, inspira une dédicace gravée sur une dalle proche du temple solaire, à la place de la cathédrale actuelle. Il est donc passionnant de savoir qu'Apollonius de Tyane est sans doute le plus ancien philosophe et le premier ésotériste qui ait fréquenté notre ville.

 

29 mars 1977


 

APOLLONIUS DE TYANE, vie et oeuvres

 

A 1'occasion du trentième anniversaire de la loge Apollonius de Tyane, je vais tenter de résumer ce que l'on connaît de ce personnage historique. Mon approche se fonde sur deux ouvrages; le premier est intitulé: Apollonius de Tyane ou le séjour d'un Dieu parmi les hommes. II a été écrit par Mario Meunier et a été publié à Paris aux Éditions Bernard Grasset en 1936, réédité ensuite par le procédé offset en 1978, aux Éditions d'Aujourd'hui. Je ne sais s'il est encore disponible en librairie.

Le second ouvrage s'intitule: Apollonius de Tyane, le philosophe réformateur du pre­mier siècle de notre ère. 11 a été écrit en anglais par G.R.S. Mead, traduit en français et publié à Paris par les Publications Théosophiques de la Bibliothèque Théosophique en 1906. J'ignore s'il a été réédité depuis et je doute qu'on puisse encore le trouver en librairie.

 

Ces deux ouvrages sont empreints d'une partialité évidente en faveur du personnage d'Apollonius de Tyane, dont on ne sait, en réalité, que peu de choses. Leurs auteurs respectifs ne font (et comment pourrait-il en être autrement à près de deux mille ans de distance!) que compiler des ouvrages antérieurs, qu'ils accommodent à leur sauce pour présenter Apollonius de Tyane de la façon qu'il sied le mieux à leurs convictions.

Mario Meunier a "essayé de rendre accessible et de faire revivre dans I'esprit même de sa légende, la curieuse et attrayante figure d'un des derniers représentants de la sagesse antique...". Son avant-propos de 14 pages résume consciencieusement la vie d'Apollonius, mais on ne peut affirmer que tout s’est déroulé de la manière dont il le rapporte, car il se fie à la biographie d'Apollonius de Tyane écrite par Philostrate plus d'un siècle après la mort du tyanéen.

G.R.S. Mead est plus prudent dans son approche, i1 tente de séparer la légende de la réalité et, en sous-titre, il nous précise le but de sa démarche: Étude critique des seuls documents qui existent sur la vie d'Apollonius de Tyane; Exposé des diverses opinions concernant ce philosophe; Aperçus sur les associations religieuses et sur les communautés du 1er siècle de notre ère; Influence possible de la pensée hindoue sur la pensée grecque. Nous entrevoyons déjà dans quelle direction l'auteur anglais, théosophe, souhaite nous orienter... Mead, comme Meunier, souhaite réhabiliter I'image d'Apollonius de Tyane, quelque peu ternie au cours de l'histoire par 1'emprise croissante du Christianisme. Ces deux auteurs ont en commun la même vénération de Pythagore, vénération qu'ils attribuent également à Apollonius. 

L'époque d'Apollonius de Tyane

Nous disposons de peu d'informations sur les conditions de la vie religieuse au premier siècle de notre ère. Non seulement le temps historique, bientôt deux millénaires nous séparent de cette époque, mais l'avènement du Christianisme d'une part et 1'éclosion de la pensée rationnelle de 1'autre, ont considérablement transformé le mode de pensée et de vie des êtres humains depuis lors. II existait à cette époque beaucoup de cultes divers, nécessitant souvent un parcours initiatique, mystères phrygiens, bachiques, mystères d'Isis, de Mithra, d'Éleusis. Ces derniers se trouvaient sous l'égide de l'État, et les respectables citoyens d'Athènes se devaient d'être initiés à ces mystères.

 Dans son traité De la vie contemplative, Philon signale 1'existence de nombreux groupes d'hommes abandonnant leurs biens pour se retirer du monde et se dévouer à la recherche de la sagesse et à la pratique de la vertu. La vie religieuse se confondait souvent avec la recherche de la vérité, généralement attribuée à la pratique de la vie philosophique. La confusion des "genres" entre philosophie et religion, mythe et réalité objective, apparaît jusque dans la biographie d'Apollonius écrite par Philostrate, qui mélange les faits historiques et la poésie sophiste... Notre rationalité nous a accoutumé depuis deux siècles à ne plus mélanger les faits et les commentaires, le récit mythique du fait historique...

Comment Apollonius de Tyane est parvenu jusqu'à nous

 

La biographie d'Apollonius de Tyane fut commandée à Philostrate par Julie Domna, mère de Caracalla, impératrice de Rome sous le règne de Septime Sévère, en 1'an 216 après J.-C., soit plus de cent ans après la mort du sage. Philostrate est un homme de lettres qui vécut de 175 à 245 après J.-C. Il est 1'auteur de la seule biographie d'Apollonius, qui fut écrite en grec(1). Cet ouvrage est fondé d'une part, sur des récits obtenus dans les villes ou Apollonius a vécu, et d'autre part, sur des notes de Damis, un disciple d'Apollonius qui 1'accompagna au cours de plusieurs de ses voyages. Julie Domna aurait aussi remis à Philostrate des lettres d'Apollonius de Tyane que 1'Empereur Hadrien possédait. 

Le second document connu sur Apollonius de Tyane fut écrit vers l'an 305 de notre ère par Hiéroclès, philosophe grec, gouverneur de Palmyre. Dans son ouvrage intitulé : L'ami de la vérité, Hiéroclès oppose aux miracles du Christ les miracles qu'auraient accompli Apollonius de Tyane, selon la biographie de Philostrate. Eusèbe de Césarée répondit à Hiéroclès dans un traité intitulé : Contra Hieroclem, dans lequel il nie 1'existence des miracles attribués à Apollonius de Tyane. "Si ceux-ci ont réellement existé, ils ne peuvent être que l’œuvre du démon", selon Eusèbe. 

La controverse ouverte par Hiéroclès et Eusèbe fut reprise au XVIème siècle, lors des rééditions de la biographie de Philostrate, pour perdurer jusqu'au XIXème siècle. Pour les chrétiens, au cours de l'histoire, Apollonius est tantôt un magicien, tantôt un sage. Jean Chrysostome qualifie Apollonius de menteur et d'être malfaisant. Saint-Jérôme dit de lui qu'il trouve toujours matière à s'instruire et à s'améliorer. Au Vème siècle, Saint-Augustin pense qu'on ne peut le comparer à Jésus, mais qu'il est un homme vertueux. 

Plus tard, au XIème siècle, le moine Xiphilin qualifie Apollonius de magicien et d'adroit escamoteur. Selon Nicetas, il existait encore à Byzance au XIIème siècle, certaines portes de bronze consacrées jadis par Apollonius, qui durent être fondues car elles étaient devenues, même pour les chrétiens, un objet de superstition. Signalons encore qu'à Rome, un temple fut élevé à la mémoire d'Apollonius, aux frais du trésor de 1'Empire, sur la décision de Caracalla. 

 

Quelques aperçus sur la vie d'Apollonius de Tyane

 

Apollonius est né à Tyane, au sud de la Cappadoce, de parents fortunés, au début de 1'ère chrétienne. A 1'age de quatorze ans, il fut envoyé à Tarse pour étudier. Il alla ensuite à Égée, il fut admis dans le temple d'Esculape, vers 1'âge de vingt ans. II hérita alors des biens familiaux qu'il partagea avec son frère qui menait une vie dissolue. Il distribua une part de sa fortune à ses proches parents, car il estimait qu'il avait peu de besoins personnels et qu'il n'allait pas se marier.

 

Il mangeait seulement les produits de la terre : fruits et légumes, afin, disait-il, de se purger 1'esprit. Il ne buvait pas de vin "qui trouble 1'esprit". Il fit vœu de silence pour cinq ans durant lesquels il voyagea et étudia. Puis, il y a un trou dans sa biographie d'une durée de quinze à vingt ans. On le signale ensuite, à Antioche où il consacre ses matinées aux "choses" divines et les après-midi aux enseignements de la vie éthique et pratique. 

Grand voyageur, il alla jusqu'en Inde, dans la vallée du Gange, il rencontra des bouddhistes. Selon les commentaires, i1 serait parti pour l'Inde à la recherche d'une communauté particulière et il revint chargé d'une mission. On signale sa présence à Babylone, Ninive, à Chypre, puis en Ione, en Asie Mineure, dans les villes de Smyrne, Pergame, Troie, et en Crète, avant d'être à Rome en 66, sous le règne de Néron. Ce dernier promulgua cette année-là, un édit proscrivant les philosophes et Apollonius partit alors pour l'Espagne, à Cadix. Il rencontra l'apôtre Paul à Rome, ce dernier fut décapité. Apollonius quitta ensuite 1'Espagne pour la Sicile, et de là il repartit en Grèce, avant de s'embarquer pour I'Égypte et de remonter le Nil jusqu'en Éthiopie. II revint à Rome, attira la suspicion de l'Empereur Domitien qui le fit emprisonner, puis jugé et acquitté en 1'an 81. On signale encore que Vespasien, Titus et Néron furent des admirateurs d'Apollonius qu'ils connurent avant leur arrivée au pouvoir à Rome. Apollonius repartit pour la Grèce après l’issue heureuse de son procès, renvoya son disciple Damis à Rome, et il mourut à l'âge de quatre-vingt ans environ.

Quelques aspects sur les oeuvres d'Apollonius de Tyane.

 

Apollonius passe pour un prophète, un thaumaturge. Il semble être un disciple de Pythagore pour qui le vrai philosophe est celui qui connaît les secrets de la nature, non de la lecture et des discours d'autrui. Le sentier de la philosophie est la vie du philosophe.

Apollonius passa beaucoup de temps à rétablir les rites dans les temples de diverses divinités. Il condamnait les combats de gladiateurs, mais approuvait les jeux olympiques. Il aurait fréquenté, en Éthiopie notamment, ceux que l'on a appelé les "gymnosophistes", les philosophes nus, c'est-à-dire les membres de communauté composés de ceux qui avaient abandonné tous biens matériels et pratiquaient des mortifications. 

Comme je 1'ai signalé précédemment, on lui attribue des miracles. Les cas relatés se rapportent surtout à la guérison de malades. II lisait dans les pensées et avait un don de prophétie. II faut cependant rappeler que la notion théologique du miracle est postérieure à la vie d'Apollonius. II semblait écouter la voix intérieure de son daïmon comme Platon. 

On signale également à son propos un don de prescience. II refusa une fois de s'embarquer sur un bateau qui fit naufrage. Il eut une vision à distance d'un temple incendié à Rome. Alors qu'il était à Alexandrie, on raconte qu'il eut la vision de l'assassinat de l'Empereur Domitien à Rome. Il interprétait les songes. II eut de nombreux disciples imitant son mode de vie, mais n'a jamais fondé d'École. Il était végétarien, menant une vie ascétique. Parmi ses disciples, on peut citer Musonius et Démétrius à Rome.

Des paroles et sermons attribués à Apollonius, on peut extraire les recommandations suivantes :

"De ne rien posséder et cependant posséder toutes choses."

"Accordez-moi, O dieux, de posséder peu et de ne désirer rien."

"Je prie pour que la justice règne, et les lois soient respectées; pour que les sages soient pauvres et les autres riches par des moyens honnêtes." 

Sur la notion d'entraide entre les hommes, Apollonius un jour montra en exemple un moineau gazouillant, entraînant tous les autres à sa suite. II était venu annoncer aux autres moineaux la présence de grains de blé renversés sur une route, plus loin. 

Parmi les conseils qu'il donna à Vespasien sur la manière d'être un bon roi, on peut relever celui-ci : "Ne comptez pour rien 1'argent amassé, en quoi vaut-il plus que le sable amoncelé par le hasard ? Ne comptez pour rien non plus l'argent prélevé par les lourds impôts qui écrasent le peuple : l’or qui vient des larmes est vil et maudit. Mieux qu'aucun roi vous emploierez vos richesses, si vous secourez ceux qui sont dans le besoin, et si vous laissez les riches jouir en paix de leurs biens." 

Apollonius glorifiait la sagesse : "Le sage doit être capable de mourir pour ses idées et la vérité doit lui être plus chère que la vie". Il répondit un jour qu'on lui demanda ce qu'il pensait du fameux dicton : "Connais-toi toi ­même !" - "Je crois que l'homme sage qui se connaît lui-même, et qui vit en constante communion avec son esprit véritable, qui combat avec cet esprit à sa droite, ne s'abaissera jamais aux craintes qui effraient le commun des mortels; et qu'il n'osera plus commettre ce que la plupart des hommes commettent sans honte aucune."

Apollonius a écrit de courtes lettres d'après le mode du scytale lacédémonien(2) dont j'extrais les suivantes :

"Il n’est pas possible à l'homme de ne pas commettre d'erreurs, seul un caractère noble reconnaît en avoir commis."(3)

"Pythagore dit que 1'art le plus divin est celui de guérir. Si l’art de guérir est si divin, il doit s'occuper de l'âme autant que du corps, car nul être n’est sain, lorsque ce qu'il y a de supérieur en lui est malade."(4)

"Héraclite fut un sage, mais il ne conseilla jamais au peuple d'Éphèse d'effacer la boue par de la boue !"(5)

"Si quelqu'un se dit mon disciple, qu'il ne fréquente pas les lieux publics, qu'il ne tue aucun être vivant; qu'il ne mange pas de viande, qu'il soit délivré de 1'envie, de la malignité, de la haine, de la calomnie, du ressentiment, et qu'il ait son nom inscrit parmi les noms de ceux qui ont obtenu la libération."(6)

Cette dernière lettre résume la pratique de la sagesse conseillée par Apollonius. On est plus proche du sage, au sens traditionnel, à la recherche d'une vérité intégrant 1'ensemble du mode de vie de 1'être, que du philosophe grec orateur, même si les grecs anciens, à 1'exception des sophistes peut-être, tentaient de vivre selon les préceptes qu'ils enseignaient. 

Pour Apollonius de Tyane, je ne suis pas sûr qu'il faille lui attribuer le qualificatif de philosophe, comme 1'a fait G.R.S. Mead dans son ouvrage, car Apollonius n'a pas écrit une oeuvre philosophique à 1'exemple de Platon ou d'Aristote. Je crains que le sous-titre de Mario Meunier : Le séjour d'un Dieu parmi les hommes, emprunté à la biographie d'Apollonius par Philostrate ne convienne guère mieux au personnage. Eugène de Faye, dans : Origène, sa vie, son oeuvre, sa pensée, décrit ainsi 1'Apollonius de Philostrate : "Apollonius représente le philosophe parfait tel que le rêvaient la plupart des contemporains d'Origène. Il est tour à tour directeur de conscience comme Sénèque, éducateur comme Épictète, prédicateur et orateur populaire à la manière de Dion de Pruse, ascète et mystique comme 1'a été selon toute vraisemblance, l'Apollonius véritable"(7). De mon analyse, il semble que ces deux qualificatifs d'ascète et de mystique peuvent être retenus au sujet d'Apollonius de Tyane, auxquels on peut ajouter celui de sage.

P.-P. R.

________________________________________

1 Flavius Philostrate : De Vita Apollonii Tyanei. Elle fut rééditée en 1501 à Venise, suivie du texte d'Eusèbe : "l'antidote accompagne le poison", puis traduite en français par Blaise de Vignières et publiée à Paris en 1596, 1599 et 1611.

2 Le scytale était une baguette ou bâton dont on se servait pour écrire les lettres chiffrées. "Autour de ce bâton on enroulait en spirale une bande de parchemin sur laquelle on écrivait le message dans le sens de la longueur. Lorsque la bande était déroulée, le message était inintelligible. Celui qui recevait le message, pour le lire, enroulait la bande sur un bâton exactement de la même grosseur que celui dont on s'était servi pour écrire." (Lexique de Liddel et Scott) De vient que le nom de scytale fut donné aux messages spartiates, d'un laconisme proverbial. 

3 Lettre adressée aux Éphores (magistrats de Sparte). 

4 Lettre adressée à Criton.

5 Lettre adressée aux prêtres de Delphes.

6 Lettre adressée à Criton.

 


 

APOLLONIUS RENCONTRA LES HOMMES QUI SAVAIENT TOUT

 

Au premier siècle de notre ère, à la frontière de Babylone, un garde questionna un voyageur grec de belle apparence

- « Quels présents apportes-tu à notre souverain? demanda-t-il.

- Toutes les vertus, répliqua le Grec.

- Penses-tu que notre roi ne les a pas? s'enquit l'officier.

- Il peut les avoir, mais il ne sait pas s'en servir », répondit hardiment le voyageur qui s'appelait Apollonius de Tyane.

Malgré 1'insolence de ses propos, le voyageur fut autorisé à passer la frontière babylonienne, le garde estimant que le roi pourrait trouver quelque intérêt à rencontrer 1'excentrique visiteur.

Apollonius était né en Cappadoce vers l’an 4 av. J.-C. Ses maîtres cessèrent de l'instruire lorsqu'il eut quatorze ans, à cause de son intelligence innée. Le jeune garçon, à seize ans, prononça les vœux qui le liaient à 1'école de Pythagore et s'attacha au temple d'Aegae. Sa sagesse et ses réussites médicales étendirent si vite sa réputation que l’on disait en Cappadoce aux gens pressés: « Pourquoi tant de hâte? Courez-vous voir le jeune Apollonius? »

Un prêtre d'Apollon lui apporta un jour une carte gravée sur cuivre, lui disant qu'elle indiquait le chemin de la Cité des Dieux. Apollonius fut bientôt en route vers l’est. A Mespila (Ninive), un certain Damis lui offrit ses services comme guide. La biographie du philosophe grec fut écrite, plus tard, par Philostrate à la demande de l'impératrice byzantine Domna.

Après de dures étapes qui les menèrent en Inde, les deux voyageurs, panant des bords du Gange, tournèrent au nord en direction de 1'Himalaya. Il est à présumer qu'ils allèrent au Tibet, car le voyage prit dix-huit jours. Comme le sage grec et son dévoué compagnon approchaient de 1'Olympe asiatique, d'étranges phénomènes commencèrent à se produire. Le chemin qu'ils empruntaient s'effaçait derrière eux. Le paysage était mouvant et il semblait aux voyageurs qu'ils avançaient dans un site enchanté. Aux limites de cette région merveilleuse, un jeune garçon vint à leur rencontre et s'adressa, en grec, au philosophe, comme si la venue de celui-ci était attendue. Apollonius de Tyane fut alors présenté au maître du pays que Philostrate appelle Iarchas.

La fabuleuse contrée regorgeait de merveilles scientifiques. Il y avait des puits d'où sortaient des colonnes de lumière qui s'élevaient dans l’air comme celles des projecteurs. Des pierres phosphorescentes illuminaient la ville d'une clarté comparable à

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Jeudi 22 septembre 2005

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"Pour juger des choses grandes et haultes, il faut un'ame de mesme,

autrement nous leur attribuons le vice qui est le nostre."
Essais, I, XIV


Michel Eyquem de Montaigne naquit en 1533 à Montaigne, comme son père, Pierre Eyquem de Montaigne (qui avait alors 38 ans et mourut en 1568, âgé de 72 ans et tourmenté d'une maladie de pierre à la vessie que devait connaître plus tard son fils aîné). Sa mère s'appelait Antoinette de Louppes [descendante de juifs du Portugal ou de Tolède nommés Lopez]. Il eut comme frères Thomas, seigneur de Beauregart et d'Arsac, Pierre, seigneur de la Brousse et Bertrand de Mötaigne. Il eut trois soeurs: Jane, épouse du seigneur de Lestona, Léonor de Mötaigne dont il fut le parrain, ayant lui-même alors 19 ans, et Marie de Mötaigne.

Il fut éduqué en latin et garda toute sa vie l'amour des Lettres, passant toutefois progressivement de la poésie à l'histoire. On sait qu'il s'intéressa aussi aux récits de voyages et rencontra un Sauvage des Amériques, ce dont il fit le magnifique chapitre XXXI du livre I des Essais: Des cannibales, où éclate avec efficacité sa critique des préjugés, et, en tout premier lieu, de l'ethnocentrisme [en pleine époque des guerres de religion!]. D'ailleurs, ouvert au dialogue, il déplora comme Ronsard, mais en des termes choisis l'échec de la tentative oecuménique du Colloque de Poissy (1561): «Combien de querelles et combien importantes a produit au monde le double du sens de cette syllabe, Hoc!».

Conseiller au Parlement de Bordeaux de 1557 à 1570, Montaigne y rencontre Étienne de La Boétie qui sera son ami jusqu'à la mort de celui-ci en 1763 à l'âge de 33 ans. En 1574, deux ans après la St-Barthélémy, Montaigne fait devant le Parlement de Bordeaux un discours remarqué. Faisons confiance à ce Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi, au fond si peu ordinaire, pour éviter la violence et établir l'ordre par la seule force de sa parole et de sa pensée.

Il épousa en 1565, à 32 ans, Françoese de la Chassaigne, de 11 ans plus jeune que lui. En 1570, son premier enfant, une fille nommée Thoinette, naquit et mourut à l'âge de deux mois. En 1571 lui naquit Léonor, baptisée par l'oncle de Montaigne Pierre Eyquë de Mötaigne, seigneur de Gaujac et chanoine de S. André de Bourdeaus, et par la soeur de Montaigne, Léonor. En 1573, une troisième fille, Anne, ne vécut que sept semaines. Suivit une quatrième fille, en 1574, qui ne vécut que trois mois. Une cinquième fille, née en 1577, mourut un mois après. Née en 1583, Marie, son sixième enfant, ne vécut que quelques jours.

Décoré par le Roi (Henri III) en 1571 de l'ordre de Saint-Michel et nommé Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi; honoré aussi par Henri de Bourbon, roi de Navarre et futur Henri IV, en 1577 du titre de Gentilhomme de sa Chambre; élu maire de Bordeaux en 1580-81; Montaigne sera embastillé à Paris en 1588 sur ordre indirect d'Henry de Guise, et libéré le même jour sur celui de la Reine mère [Catherine, fille de Laurent de Médicis]. Voilà une vie rien moins que tranquille.

Sauf une dernière correspondance en 1590 avec Henri IV qui lui offrit alors une place auprès de lui, Montaigne, à la fin de sa vie, devenait cependant davantage un spectateur de la vie publique. Ayant écrit depuis 1572, Montaigne avait publié les deux premiers livres des Essais depuis 1580, puis y avait ajouté un troisième livre et des modifications en 1588 et il y travaillait encore en 1592. "Montaigne s'est découvert en écrivant les Essais, et son livre l'a fait en même temps qu'il faisait son livre", va jusqu'à dire Maurice Rat. Ce fut, en tout cas, l'oeuvre d'une vie, par ailleurs déjà bien remplie.


Souffrant (mais avec une âme ferme) d'une maladie de la vessie depuis 1578 et de la goutte depuis 1588, Montaigne mourut à Montaigne le 13 septembre 1592, à 59 ans et demi; son coeur fut mis en l'Église St-Michel et son corps enterré à L'Église des Feuillants à Bordeaux. Son oeuvre lui survécut.

Sources principales: Notes manuscrites de Montaigne sur son exemplaire des "Éphémérides" de Beuther, et la Chronologie de Montaigne établie par Maurice Rat in Montaigne: Oeuvres complètes, collection La Pleïade, éditions Gallimard.


Mais, quel est vraiment l'homme Michel Eyquem, seigneur de Montaigne? Répondre à cette question supposerait avoir auparavant défini l'humanité pour soi et pour les autres. Quelles actions retenir, quelles attitudes, quels faits? Faut-il souligner les honneurs qui lui furent rendus avec ce titre de Chevalier de l'ordre de Saint-Michel (par ordre du Roi, représenté par le marquis Gaston de Foix, en 1571), tombé en désuétude pour avoir été trop prodigué (cf. les Essais, chapitre VII, livre II)? Faut-il les passer sous silence? Eh quoi, l'amitié d'Henri de Bourbon, le futur Roi Henri IV (qui l'avait déjà nommé Gentilhomme de sa Chambre par lettres patentes en 1577) n'a-t-elle pas été méritée par les conseils de clémence de Montaigne, alors qu'il recevait le roi de Navarre en son château (en compagnie de Condé, de Rohan, de Turenne, etc. en 1584, et encore en 1587 après sa victoire de Coutras)? Notre chance est que Montaigne ait écrit ses Essais entièrement sur lui-même, ou presque. Presque, parce qu'ils sont émaillés de citations grecques et latines, ce qui en fait aussi un livre d'érudition et d'histoire comparée. Presque sur lui-même, car ce lui-même est en question; Montaigne parle de lui comme Socrate cherchait à se connaître lui-même: en tenant compte davantage de l'être que de l'apparaître à quoi, si souvent, se réduit l'identité de la vanité.

Par conséquent, pour Montaigne comme pour Rousseau, qui, deux siècles plus tard, fit son objet d'études de lui-même, lui aussi en faisant référence à Socrate, une biographie est impertinente pour comprendre l'oeuvre. Accorder de l'importance à une biographie de Montaigne ou de Rousseau, c'est, de plus, risquer de confondre leur vie à leur époque et la conception de la vie qui est dans leurs oeuvres. Improbable et trop parfaite société, d'ailleurs, celle qui permettrait aux grands esprits qui y vivent d'y vivre selon leur esprit; aussi bien n'écrivent-ils pas sous la dictée des événements de leur vie sociale. Non, Montaigne ne fut pas modéré parce qu'il était riche, car il le fut comme tel philosophe grec qui vécut dans la misère; non, Rousseau ne critiqua pas les injustices sociales parce qu'il était pauvre, car son dégoût de la richesse avait une source bien plus profonde.


Voici, cependant, un point d'ancrage dans les Essais pour tenter de se représenter son attitude devant la vie - et, disons-le, devant l'argent:

Montaigne, dans le chapitre XIV du livre I des Essais: "Que le goust des biens et des maux depend en grande partie de l'opinion que nous en avons", nous dit avoir vécu en trois sortes de conditions depuis sa sortie de l'enfance (1533-?):

1/ Pendant près de vingt ans: sans revenus assurés, dépendant du hasard et du secours d'autrui, sans métier et sans obligation, il vécut en incertitude. "Je ne fus jamais mieux". Ses amis lui prêtaient d'autant plus volontiers qu'ils savaient quelle attention il portait à les rembourser. "Je sens naturellement quelque volupté à payer comme si je deschargeois mes espaules d'un ennuyeux poix et de cette image de servitude; aussi, qu'il y a quelque contentement qui me chatouille à faire une action juste et contenter autruy".

2/ Sa deuxième période, ridicule et honteuse de prudence, selon lui, a été d'avoir de l'argent. Il chercha alors à faire des économies, en secret, pour parer aux coups du sort. "Cela ne se passait pas sans penible sollicitude". Fort heureusement, le plaisir ressenti à dépenser beaucoup lors d'un certain voyage (celui de 1580-1581 en Italie, par la Suisse et l'Allemagne ou l'un de ses voyages ultérieurs à Paris?) mit fin à cette seconde période placée sous le signe du certain.

3/ Sa troisième "sorte de vie" (?-1592), beaucoup plus plaisante, consiste à dépenser tout ce qu'il gagne: "je vis du jour à la journée". Il n'amasse que pour de grosses dépenses et n'achète pas de terres, échapant ainsi à l'avarice, "cette maladie si commune aux vieux". Le surcroît de biens n'augmente pas l'appétit de boire, manger, dormir et embrasser sa femme. "Richesse, gloire, santé n'ont qu'autant de beauté et de plaisir que leur en preste celuy qui les possede".

Mise à part donc la période insouciante de sa jeunesse, c'est cette troisième sorte de vie qui caractérise Montaigne. Ayant pour valeurs l'étude et la connaissance (de soi), il pouvait supporter, sans les rechercher, l'abstinence de vin et de jouissance. Sa maladie dite de la pierre, si douloureuse à l'occasion, et la goutte, ressentie dès 1588, ne parvinrent pas à entamer sa confiance dans la vie. La dévastation de ses biens, lors d'un épisode des guerres de religion, ne le conduisit pas au désespoir: il fera presque sien le mot de Socrate répondant à sa femme le plaignant d'être injustement condamné: "Aurais-tu préféré que ce fut justement?". Si la mort prématurée de son ami, de cet autre soi-même, Étienne de La Boétie avait failli lui ôter jadis le goût de vivre, Montaigne, en bon émule des stoïciens, combattit cette amitié perdue par l'amour d'une femme, mais un amour "tempéré", c'est-à-dire faisant place à d'autres préoccupations.


Quel paradoxe ce serait de se représenter Montaigne, par exemple comme le maire de Bordeaux (qu'il fut de 1580-81 à 1586), comme le seigneur et le magistrat qu'il a été en une époque révolue, selon les moeurs et coutumes de son temps, selon son origine sociale! Lire les essais, c'est bien tenter de faire la connaissance d'un homme, mais cet homme est et n'est pas Michel de Montaigne. Il l'est car c'est à travers les expériences (les essais) de sa propre vie que l'auteur s'adresse à nous en réfléchissant tout haut; il ne l'est pas, car cette personne à découvrir, lectrice ou lecteur, c'est toi: c'est de toi qu'il s'agit, car il s'agit de ce qu'il y a d'humain en chacun de nous.

Lisons donc les Essais.

Bonne lecture!


"Parce que c'était lui, parce que c'était moi."
[Montaigne, en parlant des raisons de son amitié pour La Boétie, plus de 25 ans après la mort de celui-ci]

Note sur Étienne de La Boétie:
Il écrivit le Discours sur la servitude volontaire, intitulé aussi Contr'un. Cette oeuvre d'un esprit aussi fin et lettré, écrite à 16 ans et corrigée à 22, le rendit célèbre par "l'appel à la liberté" (le mot est de Montaigne) qu'elle contient. On sait que Montaigne voua à La Boétie une véritable passion d'amitié, qu'il jugera lui-même excessive lorsque, en 1563, il subira l'expérience de la mort de cet être cher par-dessus tout. D'ailleurs, en 1571 (jusqu'à 1574 au plus tard), Montaigne se retira dans sa "librairie", à l'âge de 38 ans, pour se consacrer à la méditation, en mémoire de son ami. La lecture des philosophes stoïciens fut alors, on le pense, appropriée dans les deux sens du terme.

Note sur le Discours de la servitude volontaire:
"La nature nous a donné à tous toute la terre pour demeure, elle nous a tous logés dans la même maison, nous a tous formés sur le même modèle afin que chacun pût se regarder et quasiment se reconnaître dans l'autre comme dans un miroir, elle nous a fait à tous ce beau présent de la voix et de la parole pour mieux nous rencontrer et fraterniser et pour produire, par la communication et l'échange de nos volontés." La Boëtie, Discours de la servitude volontaire, sur le Web en traduction anglaise.
Montaigne préféra sagement éviter sa publication en ces temps de guerres de religion et d'appels au régicide "je leur trouve [au Discours de la servitude volontaire et à un mémoire sur l'édit de janvier 1562] la façon trop délicate et mignarde pour les abandonner au grossier et pesant air d'une si mal plaisante saison". Le parti protestant l'imprimera en 1576. C'est l'élan de la jeunesse de la raison (à la Renaissance) qui le caractérise. Par la suite ce texte a inspiré des générations de penseurs politiques et les philosophes des Lumières. Son propos anti-dictatorial demeure hélas d'actualité.

Montaigne à la mairie de Bordeaux
...pour deux ans, à la place du Maréchal de Biron. Son contemporain De Thou, cité par Maurice Rat, dit avoir tiré "bien des lumières de Michel de Montaigne, alors maire de Bordeaux, homme franc, ennemi de toute contrainte, et qui n'était entré dans aucune cabale"; il fut reconduit à la mairie, pour deux autres années, en 1583; en 1585, pour conserver Bordeaux hors de la Ligue, il collabora avec le Maréchal de Matignon qui lui succèdera à la mairie.

_____________________.____________

LES ESSAIS
publiés en deux livres en 1580 et
avec un troisième en 1588.
.
Vers la page consacrée aux Essais.
citations et texte électronique

Lien vers le texte électronique des Essais

Une curiosité sur le serveur Gallica de la BNF
Préface à une édition des Essais de juin 1635
par Melle de Gournay, de Gournay-sur-Aronde en Picardie:
"Lecteur, ayant à desirer de t'estre agreable, je me pare du beau titre de ceste alliance,
puisque je n' ay point d'autre ornement : et n' ay pas tort de ne vouloir appeler
que du nom paternel, celuy duquel tout ce que je puis avoir
de bon en l'ame est issu."
Melle de Gournay se disait sa fille d' alliance, surnom donné par Montaigne
à cette admiratrice après leur rencontre à Paris en 1588.
texte de la préface

Son oeuvre dans La Pleïade, présentée par M. Rat, incluant
les Essais, le Journal de voyage en Italie, les Lettres et
les Notes des "Éphémérides" de Beuther, avec, en
appendice, les Sentences peintes de sa "Librairie".
Sa traduction de la Théologie naturelle
de Raymond Sebond, effectuée au
bénéfice de son père, n'a
pas été incluse.

Un doute qui est le fruit de l'effort de connaissance de soi (aussi esloignée de nous, et aussi bien au dessus
des nues, que celle des astres) et qui débouche sur une morale de l'équanimité et de la tolérance
seule attitude utile pour faciliter une quête jamais achevée: celle d'une humanité
qui ne peut se définir progressivement que par ses questions
et par son refus des préjugés.

_____________________.____________

LES SENTENCES
peintes au plafond de sa "librairie"
publications en 1861 et 1894
publiées récemment en appendice
des Oeuvres complètes de Montaigne
par M. Rat dans La Pleïade Gallimard, 1963.


Ces citations, à peine déchiffrables aujourd'hui, sont encore visibles.
Les quelque 57 sentences ou phrases ont été peintes
par Montaigne sur les travées du plafond de
cette pièce du château qu'il appelait
sa "librairie".



1. Extrema homini scientia ut res sunt boni consulere, caetera securum. Eccl.
Le bout du savoir pour l'homme est de considérer comme bon ce qui arrive, et pour le reste d'être sans souci.

2. Cognoscendi studium homini dedit Deus ejus torquendi gratia. Eccl., I.
Dieu a donné à l'homme le goût de connaître pour le tourmenter.

3. Citation grecque. Stobée, Sentences.
Le vent gonfle les outres vides, l'outrecuidance les hommes sans jugement.

4.Omnium quae sub sole sunt fortuna et lex par est. Eccl., 9.
Tout ce qui est sous le soleil a même fortune et loi.

5. Citation grecque. Sophocle, Ajax, 552.
La vie la plus douce, c'est de ne penser à rien.

6. Citation grecque. Sextus Empiricus, Hypotyposes, I, 19.
Ce n'est pas plus de cette façon ou de celle-là ou que d'aucune des deux.

7. Orbis magnae vel parvae earum rerum quas Deus tam multas fecit notitia in nobis est. Eccl.
Du grand et du petit monde des choses que Dieu a faites en si grand nombre, la notion est en nous.

8. Citation grecque. Sophocle, Ajax, 124.
Car je vois que tous, tant que nous sommes, nous ne sommes rien de plus que des fantômes ou une ombre légère.

9. O miseras hominum mentes! O pectora caeca!
Qualibus in tenebris vitae quantisque periclis
Degitur hoc aevi quodcumque est!
Lucrèce, De natura rerum, II, 14.
Ô malheureux esprit des hommes! Ô coeurs aveugles! En quelles ténèbres de la vie, et dans quels grands périls s'écoule ce tout petit peu de temps que nous avons!

10. Citation grecque. Euripide, dans Stobée, De superbia.
Celui qui d'aventure se prend pour un grand homme, le premier prétexte l'abattra complètement.

11. Omnia cum caelo terraque marique
Sunt nihil ad summam summai totius.
Lucrèce, De natura rerum, VI, 678.
Toutes les choses, avec la terre, le ciel et la mer, ne sont rien auprès de la totalité du grand tout.

12. Vidisti hominem sapientem sibi videri? Magis illo spem habebit insipiens. Prov. 26
As-tu vu un homme qui se figure sage? Un dément donnera plus que lui à espérer.

13. Quare ignoras quomodo, anima conjungitur corpori, nescis opera Dei. Eccl. II.
Puisque tu ignores comment l'âme est unie au corps, tu ne connais pas l'oeuvre de Dieu.

14. Citation grecque. Sextus Empiricus, Hypotyposes, I, 21.
Cela peut être et cela peut ne pas être.

15. Citation grecque. Platon, Cratyle.
Le bon est admirable.

16. Citation grecque.
L'homme est d'argile

17. Nolite esse prudentes apud vosmetipsos. Ad Rom. XII.
Ne soyez point sages à vos propres yeux.

18. Citation grecque. Stobée, De superbia, sermo, XXII, p. 189.
La superstition obéit à l'orgueil comme à son père.

19. Citation grecque. Hérodote, VII, 10.
Dieu ne laisse personne d'autre que lui-même s'enorgueillir.

20. Summum nec metuas diem nec optes. Martial, Épigrammes, X, 47.
Ne crains ni ne souhaite ton dernier jour.

21. Nescis homo, hoc an illud magis expediat, an aeque utrumque. Eccl. II.
Homme, tu ne sais si ceci ou cela te convient plus, ou l'un et l'autre également.

22. Homo sum, humani a me nihil alienum puto. Térence, Heautontimorumenos, I, 1.
Je suis homme, je considère que rien d'humain ne m'est étranger.

23. Ne plus sapias quam necesse est, ne obstupescas. Eccl., 7.
Ne sois pas plus sage qu'il ne faut, de peur d'être stupide.

24. Si quis existimat se aliquid scire, nondum cognovit quomodo oportet illud scire. Cor. VIII.
L'homme qui présume de son savoir ne sait pas encore ce que c'est que savoir.

25. Si quis existimat se aliquid esse, cum nihil sit, ipse se seducit. Ad Galat. VI.
L'homme qui n'est rien, s'il pense être quelque chose, se séduit soi-même et se trompe.

26. Ne plus sapite quam oporteat, sed sapite ad sobrietatem. Rom. XII.
Ne soyez pas plus sages qu'il ne faut

27. Citation grecque. Xénophane.
Aucun homme n'a su, ni ne saura rien de certain.

28. Citation grecque. Euripide, cité par Stobée, De superbia, sermon 119, ed. de 1559, p. 609.
Qui sait si vivre est ce qu'on appelle mourir, et si mourir c'est vivre?
[Cette même question d'Euripide est reprise par Chestov, et traduite en français par Boris de Schloezer de la façon suivante: "Qui sait, il se peut que la vie soit la mort, et que la mort soit la vie". Léon Chestov: La philosophie de la tragédie, Flammarion 1966, p. 20. Note de l'éditeur HTML]

29. Res omnes sunt difficiliores quam ut eas possit homo consequi. Eccl. I.
Toutes les choses sont trop difficiles pour que l'homme puisse les comprendre.

30. Citation grecque. Homère, Iliade, XX, 249.
On peut dire beaucoup de paroles dans un sens et dans l'autre.

31. Humanum genus est avidum nimis auricularum. Lucrèce, De natura rerum, IV, 598.
Le genre humian est excessivement avide de récits.

32. Quantum est in rebus inane. Perse, I, 1.
Quelle inanité dans les choses!

33. Per omnia vanitas. Eccl., I.
Partout vanité!

34. ... Servare modum finemque tenere
Naturamque sequi. Lucain, Pharsale, II, 381.
Garder la mesure, observer la limite et suivre la nature.

35. Quid superbis, terra et cinis? Eccl. X, 9.
Pourquoi te glorifier, terre et cendre?

36. Vae qui sapientes estis in oculis vestris. Isa. V.
Malheur à vous qui êtes sages à vos propres yeux!

37. Fruere jucunde praesentibus, caetera extra te.
Jouis agréablement du présent, le reste est en dehors de toi.

38. Citation grecque. Sextus Empiricus, Hypotyposes, I, 6 et 27.
À tout raisonnement on peut opposer un raisonnement d'égale force.

39. .. Nostra vagatur
In tenebris nec caeca potest mens cernere verum.
Michel de l'Hospital.
Notre esprit erre dans les ténèbres et ne peut, aveugle qu'il est, discerner le vrai.
[Michel de l'Hospital fut ce conseiller du roi (Charles IX) à l'origine de tentatives de paix et de tolérance entre catholiques et protestants ; cf. la note sur le Colloque de Poissy de 1561, dans la page sur l'Édit de Nantes. En somme, en matière de tolérance, le doute a du bon. Note de l'éditeur HTML].

40. Fecit Deus hominem similem umbrae de qua post solis occasum quis judicabit? Eccl. 7.
Dieu a fait l'homme semblable à l'ombre, de laquelle qui jugera quand, par l'éloignement de la lumière, elle sera évanouie?

41. Solum certum nihil esse certi et homine nihil miserius aut superbius. Pline, Histoire naturelle, II, 7.
Il n'y a rien de certain que l'incertitude, et rien plus misérable et plus fier que l'homme.

42. Ex tot Dei operibus nihilum magis cuiquam homini incognitum quam venti vestigium. Eccl. XI.
De toutes les oeuvres de Dieu, rien n'est plus inconnu à n'importe quel homme que la trace du vent.

43. Citation grecque. Euripide, Hippolyte, 104.
Chacun des dieux et des hommes a ses préférences.

44. Citation grecque. Ménandre, dans Stobée, CXVII.
L'opinion que tu as de ton importance te perdra, parce que tu te crois quelqu'un.

45. Citation grecque. Épictète, Enchiridion.
Les hommes sont tourmentés par l'opinion qu'ils ont des choses, non par les choses mêmes.

46. Citation grecque. Euripide, Colchide.
Il est bien que le mortel ait des pensées qui ne s'élèvent pas au-dessus des hommes.

47. Quid aeternis minorem
consiliis animum fatigas?
Horace, Odes, II, 11.
Pourquoi fatiguer ton esprit d'éternels projets qui te dépassent?

48. Judicia Domini abyssus multa. Psalm. 35.
Les jugements du Seigneur sont un profond abîme.

49. Citation grecque. Sextus Empiricus, Hypotyposes, I.
Je ne décide rien.

50. Citation grecque. Sextus Empiricus, Hypotyposes, 22.
Je ne comprends pas.

51. Citation grecque. Sextus Empiricus, Hypotyposes, 23.
Je suspends mon jugement.

52. Citation grecque. Sextus Empiricus, Hypotyposes, 26.
J'examine.

53. More duce et sensu.
En ayant pour guides la coutume et les sens.

54. Judicio alternante.
Par le raisonnement alternatif.

55. Citation grecque. Sextus Empiricus.
Je ne puis comprendre.

56. Citation grecque.
Rien de plus.

57. Citation grecque.
Sans pencher d'un côté.
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Mercredi 21 septembre 2005

dante.jpg

Né à Florence en 1265, Dante Alighieri, mondialement connu sous son seul prénom, comme beaucoup d'artistes italiens d'autrefois, est mort en exil, à Ravenne, en 1321. Issu d'une famille appartenant à la petite noblesse, il aperçoit pour la première fois en 1274 une jeune fille, Béatrice, dont on ne sait rien ; il la revoit deux fois encore par la suite sans jamais faire sa connaissance, sans jamais lui adresser la parole, et pourtant c'est pour elle qu'il écrit la Vita nuova, et c'est elle

qui occupe une place prépondérante dans la Divina Commedia ! Il perd sa mère en 1278 et son père en 1282.
De l'éducation qu'il a reçue, on ne sait pas grand-chose, si ce n'est qu'il vit à
Bologne, vers 1285, où il poursuit des études supérieures : mais il suffit de lire son œuvre pour se rendre compte que cet homme possède des connaissances encyclopédiques, recouvrant quasiment tout le savoir de son temps.
D'autre part, il est clair qu'il a subi l'influence du philosophe florentin Brunetto Latini, lequel, exilé en France, a écrit son œuvre majeure, une somme des connaissances de l'époque, en français. On sait aussi qu'il fréquente de nombreux poètes, en particulier Guido Cavalcanti et Cino da Pistoia.
La vie politique florentine de l'époque est pour le moins compliquée, comme d'ailleurs dans toute l'Italie. Deux grands groupes se disputent le pouvoir : les guelfes d'un côté, qui soutiennent le pouvoir temporel du pape, et qui émettent des revendications nationalistes ; les gibelins de l'autre, qui soutiennent l'autorité émanant du Saint-Empire romain germanique, lequel exerce une forte influence en Italie. En fait, plus que d'une simple opposition, il s'agit d'une véritable guerre civile : Dante, partisan des guelfes, participe en 1289 à la bataille de Campaldino, qui oppose les deux factions ; les Florentins y remportent la victoire sur les gibelins de
Pise et d'Arezzo. Mais, pour compliquer les choses, le parti guelfe est lui-même victime d'une scission, et se divise en deux groupes rivaux, celui des guelfes blancs et celui des guelfes noirs : disons, pour simplifier, que les blancs sont des modérés, qui désirent garder leur indépendance tant face au pape que face à l'empereur, les noirs des extrémistes, qui considèrent le pape comme un allié dans leur lutte contre l'empire, sachant que la réalité est beaucoup plus compliquée. Dante, qui a épousé entre-temps Gemma Donati, jeune femme appartenant à une famille guelfe jouant un rôle politique fort important à Florence, se range du côté des guelfes blancs.
Il participe d'ailleurs activement à la vie politique de sa ville natale de 1295 à 1301, occupant des fonctions administratives ou chargé de missions diplomatiques. C'est durant cette période que la lutte entre les blancs et les noirs s'intensifie, au point que le Conseil qui dirige Florence décide, pour calmer les esprits et restaurer un climat plus serein dans la cité, d'exiler les chefs des deux factions. Mais les noirs, grâce au soutien du pape Boniface VIII, reviennent d'exil dès 1301 et prennent le pouvoir. En 1302, alors qu'il est en mission diplomatique auprès du pape, Dante, en tant que guelfe blanc, est condamné à un exil de deux ans et à une forte amende. Comme il est dans l'impossibilité de payer celle-ci, il est condamné à mort s'il rentre à Florence, ce qui équivaut à un exil définitif.
À partir de ce moment, il séjourne dans diverses villes d'Italie du nord, notamment à
Vérone, et effectue un voyage en France où en retrouve sa trace à Paris entre 1307 et 1309. En même temps, il change d'opinion politique : pensant qu'un empereur éclairé pourrait élaborer une union européenne qui éviterait guerres et conflits, il embrasse la cause des gibelins. En 1310, Henri VII de Luxembourg accède au trône impérial, avec pour objectif déclaré de placer l'Italie sous son autorité : Dante alors envoie des lettres à de nombreux princes et hommes politiques italiens pour les exhorter à reconnaître l'autorité de Henri VII, afin de mettre fin une fois pour toutes aux conflits qui déchirent les cités et les principautés italiennes, insistant cependant sur la nécessaire séparation de l'Église et de l'État, ce qui apparaît également dans un ouvrage qu'il rédige à cette époque, De monarchia, dont le titre français est la Monarchie universelle ;
mais l'empereur meurt en 1313, alors qu'il séjourne à Pise, ce qui ruine les espoirs du poète.
En 1316, le Conseil de la cité autorise Dante à revenir dans sa ville natale, mais à des conditions telles que le poète refuse énergiquement : il ne reviendra que si Florence le rétablit dans sa dignité et lui rend les honneurs qui lui sont dus. Il passe donc la fin de sa vie à Ravenne, où il meurt en 1321. C'est là qu'il est enterré.
En France, on ne connaît guère la Vita nuova, ni les œuvres dites mineures, comme le De vulgari eloquentia, inachevé, qui constitue pourtant un essai linguistique important ; en revanche, la Divine Comédie est connue de tous les lettrés du XIXe siècle, et elle a été traduite trente-sept fois, totalement ou en partie, depuis 1921 !
Dante a sans doute commencé à écrire Comédie vers 1307, alors qu'il était en exil, et il ne l'a achevée que peu avant sa mort. Ce n'est que dans l'édition de 1555 que le titre devient la Divine Comédie, sans doute parce que le parcours relaté par le poète se termine bien, par la vision de Dieu en qui se dissout toute volonté individuelle.
Dans la Divine Comédie, Dante raconte en vers - en toscan, la madre lingua, qui va devenir l'italien, grâce à lui  - le voyage imaginaire qu'il effectue, guidé par
Virgile puis par Béatrice, de l'enfer au paradis en passant par le purgatoire ; chacun des lieux visités contitue une partie de l'œuvre, l'Enfer, le Purgatoire, le Paradis, et chacune de ces parties est divisée en trente-trois chants. Le vers utilisé est la terza rima, c'est-à-dire que Dante utilise des tercets, groupes de trois vers dont le premier rime avec le troisième, alors que le deuxième fournit la première et la troisième rime du tercet suivant, et ainsi de suite :

Nel mezzo del cammin di nostra vita
     mi ritrovai per una selva oscura
     chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
     esta selva selvaggia e aspra e forte
     che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
     ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
     dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte.

Inferno, I
Ulrico Hoepli, Editore-Libraio,
Milano, 1965

Au milieu du chemin de notre vie
     je me trouvai par une selve obscure
     et vis perdue la droiturière voie.
Ha, comme à la décrire est dure chose
     cette forêt sauvage et âpre et forte,
     qui, en pensant, renouvelle ma peur !
Amère est tant, que mort n'est guère plus ;
     mais pour traiter du bien que j'y trouvai,
     telles choses dirai que j'y ai vues.

Traduction André Pézard,
Œuvres complètes de Dante,
Bibliothèque de la Pléiade, 1965

Tout au long de son voyage, Dante rencontre des personnages mythologiques, historiques ou contemporains de son époque ; chacun d'eux est la personnification d'une faute ou d'une vertu, religieuse ou politique, et le poète décrit en détails le châtiment subi ou la récompense accordée. Le poète latin Virgile, qui représente la raison, est son guide à travers l'enfer et le purgatoire, mais c'est la douce et vertueuse Béatrice qui le conduit au paradis. Qu'on ne s'imagine pas pour autant que la Divine Comédie est une œuvre religieuse : elle est en réalité une somme des conceptions politiques, scientifiques et philosophiques de la fin du XIIIe siècle ; complexe malgré sa simplicité apparente, elle peut se lire à différents niveaux et être interprétée de différentes façons.

Par andoar - Publié dans : alliés substanciels
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Mercredi 1 juin 2005

 

Né à Paris le 18 mars 1842, Stéphane Mallarmé perdra sa mère en 1847 et sera confié à ses grands-parents.

Numa Mallarmé
Numa Mallarmé
père de Stéphane
Mis en pension dès 1852, il se montrera un élève médiocre, et sera renvoyé en 1855.

Théophile Gautier
Théophile Gautier
"poète impeccable"
Pensionnaire au lycée de Sens, il sera marqué par le décès de sa soeur Maria en 1857. A cette même époque, il composera ses premiers poèmes d’adolescence, recueillis dans Entre deux murs, textes encore fortement inspirés par Victor Hugo, Théodore de Banville ou encore Théophile Gautier. La découverte des Fleurs du mal de Charles Baudelaire en 1860 sera marquante et influencera ses premières oeuvres. Cette même année, Mallarmé entre dans la vie active en devenant surnuméraire à Sens, "premier pas dans l’abrutissement" selon lui.
Charles Baudelaire
Charles Baudelaire
Eau-forte de Edouard Manet (1865-1868 ?)
En 1862, quelques poèmes paraissent dans différentes revues. Il fait la connaissance d’une jeune gouvernante allemande à Sens,
Madame Stéphane Mallarmé
Madame Stéphane Mallarmé
Maria Gerhard
Maria Gerhard, née en 1835, et quittera son emploi pour s’installer à Londres avec elle, ayant l’intention de devenir professeur d’anglais.

Réformé du service militaire en 1863, Stéphane Mallarmé se marie à Londres avec Maria le 10 août et obtient en septembre son certificat d’aptitude à enseigner l’anglais. En septembre, il est nommé chargé de cours au lycée impérial de Tournon (Ardèche), où il se considère comme exilé. Il ne cesse durant cette période de composer ses poèmes, comme Les fleurs, Angoisse, "Las d’un amer repos...". Durant l’été 1864, Mallarmé fera la connaissance à Avignon des félibres, poètes de langue provençale : Théodore Aubanel, Joseph Roumanille et Frédéric Mistral

Frédéric Mistral
Frédéric Mistral
poète provençal
, avec qui il entretiendra une correspondance. Sa fille Geneviève naît à Tournon le 19 novembre 1864.

L’année suivante, il compose L’après-midi d’un faune, qu’il espère voir représenter au Théâtre-Français, mais qui sera refusée. Il se lie avec le milieu littéraire parisien, notamment avec Leconte de Lisle et José Maria de Heredia.

L’année 1866 marquera un tournant pour Mallarmé, lors d’un séjour à Cannes chez son ami Eugène Lefébure où il sera l’objet d’une période de doute absolue qui durera jusqu’en 1869. Nommé professeur à Besançon, il débutera en novembre une correspondance avec Paul Verlaine. En 1867, nommé à Avignon, il commencera la publication de ses poèmes en prose, il fera un séjour chez Frédéric Mistral à Maillane en 1868. Il débutera en 1869 l’écriture de Igitur, conte poétique et philosophique, laissé inachevé, qui marque la fin de sa période d’impuissance poétique débutée en 1866. En 1870, il se met en congé de l’éducation, et se réjouit de l’instauration de la République en septembre. Son fils Anatole

Anatole Mallarmé
Anatole Mallarmé
fils de Maria et Stéphane
naît le 16 juillet 1871 à Sens et, nommé à Paris au Lycée Fontanes, il s’installe rue de Moscou.

Mallarmé fait la rencontre d’un jeune poète en 1872, Arthur Rimbaud, puis, en 1873 du peintre Edouard Manet, qu’il soutiendra lors du refus des oeuvres de celui-ci lors du Salon de 1874. Manet lui fait rencontrer Zola. Mallarmé publie la revue La dernière mode qui aura huit numéros et dont il sera l’unique rédacteur. Nouveau refus en juillet 1875 pour la publication de sa nouvelle version de L’après-midi d’un faune, qui paraîtra tout de même l’année suivante, illustrée par Manet. Il préface la réédition du Vathek de William Beckford. Dès 1877, les réunions du mardi sont organisées chez Mallarmé. Il fait la rencontre de Victor Hugo en 1878 et publie en 1879 un ouvrage sur la mythologie Les dieux antiques. Cette année est marquée par la mort de son fils Anatole, le 8 octobre 1879. En 1880, Mallarmé malade fait des séjours à Valvins, près de Fontainebleau.

En 1883, Paul Verlaine fait paraître le troisième article des poètes maudits consacré à Mallarmé, ouvrage qui paraîtra en 1884, tout comme le livre de Joris-Karl Huysmans, A rebours, où le personnage principal, des Esseintes, voue une vive admiration aux poèmes de Mallarmé, ces deux ouvrages contribueront àla notoriété du poète. Stéphane Mallarmé est nommé au lycée Janson de Sailly. En 1885, Mallarmé évoque l’explication orphique de la Terre. Le premier poème sans ponctuation paraît en 1886, M’introduire dans ton histoire. La version définitive de L’après-midi d’un faune est publiée en 1887. En 1888, sa traduction des poèmes d’Edgar Allan Poe paraît. De nouveau atteint de rhumatisme aigu en 1891, Mallarmé est en congé et obtient une réduction de son temps de travail. Il rencontre Oscar Wilde, Paul Valéry qui deviendra un invité fréquent des Mardis. En 1892, à la mort du frère d’Edouard Manet, Mallarmé devient tuteur de sa fille, Julie Manet, dont la mère est la peintre Berthe Morisot. C’est à cette époque que Claude Debussy débute la composition de sa pièce Prélude à l’après-midi d’un faune, qui sera présentée en 1894. Mallarmé obtient sa mise en retraite en novembre 1893, donne des conférences littéraires à Cambridge et Oxford en 1894. Mallarmé assiste aux obsèques de Paul Verlaine, décédé le 8 janvier 1896, il lui succède comme prince des poètes.

Stéphane Mallarmé
Stéphane Mallarmé
photographié par Nadar

En 1898, Mallarmé se range aux côtés de Zola qui publie, le 13 janvier, son article J’accuse en faveur du Capitaine Dreyfus. Le 8 septembre 1898, Mallarmé est victime d’un spasme du larynx qui manque de l’étouffer. Il recommande dans une lettre à sa femme et à sa fille de détruire ses papiers et ses notes, déclarant : "Il n’y a pas là d’héritage littéraire...". Le lendemain, 9 septembre 1898, Stéphane Mallarmé est victime du même malaise et meurt.

Salut

Rien, cette écume, vierge vers
À ne désigner que la coupe ;
Telle loin se noie une troupe
De sirènes mainte à l'envers.

Nous naviguons, ô mes divers
Amis, moi déjà sur la poupe
Vous l'avant fastueux qui coupe
Le flot de foudres et d'hivers ;

Une ivresse belle m'engage
Sans craindre même son tangage
De porter debout ce salut

Solitude, récif, étoile
À n'importe ce qui valut
Le blanc souci de notre toile.

 


Le guignon

Au-dessus du bétail ahuri des humains
Bondissaient en clarté les sauvages crinières
Des mendiants d'azur le pied dans nos chemins.

Un noir vent sur leur marche éployé pour bannières
La flagellait de froid tel jusque dans la chair,
Qu'il y creusait aussi d'irritables ornières.

Toujours avec l'espoir de rencontrer la mer,
Ils voyageaient sans pain, sans bâtons et sans urnes,
Mordant au citron d'or de l'idéal amer.

La plupart râla dans les défilés nocturnes,
S'enivrant du bonheur de voir couler son sang,
Ô Mort le seul baiser aux bouches taciturnes !

Leur défaite, c'est par un ange très puissant
Debout à l'horizon dans le nu de son glaive :
Une pourpre se caille au sein reconnaissant.

Ils tettent la douleur comme ils tétaient le rêve
Et quand ils vont rythmant de pleurs voluptueux
Le peuple s'agenouille et leur mère se lève.

Ceux-là sont consolés, sûrs et majestueux ;
Mais traînent à leurs pas cent frères qu'on bafoue,
Dérisoires martyrs de hasards tortueux.

Le sel pareil des pleurs ronge leur douce joue,
Ils mangent de la cendre avec le même amour,
Mais vulgaire ou bouffon le destin qui les roue.

Ils pouvaient exciter aussi comme un tambour
La servile pitié des races à voix terne,
Égaux de Prométhée à qui manque un vautour !

Non, vils et fréquentant les déserts sans citerne,
Ils courent sous le fouet d'un monarque rageur,
Le Guignon, dont le rire inouï les prosterne.

Amants, il saute en croupe à trois, le partageur !
Puis le torrent franchi, vous plonge en une mare
Et laisse un bloc boueux du blanc couple nageur.

Grâce à lui, si l'un souffle à son buccin bizarre,
Des enfants nous tordront en un rire obstiné
Qui, le poing à leur cul, singeront sa fanfare.

Grâce à lui, si l'une orne à point un sein fané
Par une rose qui nubile le rallume,
De la bave luira sur son bouquet damné.

Et ce squelette nain, coiffé d'un feutre à plume
Et botté, dont l'aisselle a pour poils vrais des vers,
Est pour eux l'infini de la vaste amertume.

Vexés ne vont-ils pas provoquer le pervers,
Leur rapière grinçant suit le rayon de lune
Qui neige en sa carcasse et qui passe au travers.

Désolés sans l'orgueil qui sacre l'infortune,
Et tristes de venger leurs os de coups de bec,
Ils convoitent la haine, au lieu de la rancune.

Ils sont l'amusement des racleurs de rebec,
Des marmots, des putains et de la vieille engeance
Des loqueteux dansant quand le broc est à sec.

Les poètes bons pour l'aumône ou la vengeance,
Ne connaissent le mal de ces dieux effacés,
Les disent ennuyeux et sans intelligence.

" Ils peuvent fuir ayant de chaque exploit assez,
Comme un vierge cheval écume de tempête
Plutôt que de partir en galops cuirassés.

Nous soûlerons d'encens le vainqueur de la fête :
Mais eux, pourquoi n'endosser pas, ces baladins,
D'écarlate haillon hurlant que l'on s'arrête ! "

Quand en face tous leur ont craché les dédains,
Nuls et la barbe à mots bas priant le tonnerre,
Ces héros excédés de malaises badins

Vont ridiculement se pendre au réverbère.

 


Apparition

La lune s'attristait. Des séraphins en pleurs
Rêvant, l'archet aux doigts, dans le calme des fleurs
Vaporeuses, tiraient de mourantes violes
De blancs sanglots glissant sur l'azur des corolles.
- C'était le jour béni de ton premier baiser.
Ma songerie aimant à me martyriser
S'enivrait savamment du parfum de tristesse
Que même sans regret et sans déboire laisse
La cueillaison d'un Rêve au cœur qui l'a cueilli.
J'errais donc, l'œil rivé sur le pavé vieilli
Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue
Et dans le soir, tu m'es en riant apparue
Et j'ai cru voir la fée au chapeau de clarté
Qui jadis sur mes beaux sommeils d'enfant gâté
Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées
Neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées.

 


Placet futile

Princesse ! à jalouser le destin d'une Hébé
Qui poind sur cette tasse au baiser de vos lèvres,
J'use mes feux mais n'ai rang discret que d'abbé
Et ne figurerai même nu sur le Sèvres.

Comme je ne suis pas ton bichon embarbé,
Ni la pastille ni du rouge, ni jeux mièvres
Et que sur moi je sais ton regard clos tombé,
Blonde dont les coiffeurs divins sont des orfèvres !

Nommez-nous... toi de qui tant de ris framboisés
Se joignent en troupeau d'agneaux apprivoisés
Chez tous broutant les vœux et bêlant aux délires,

Nommez-nous... pour qu'Amour ailé d'un éventail
M'y peigne flûte aux doigts endormant ce bercail,
Princesse, nommez-nous berger de vos sourires.

 


Le pitre châtié

Yeux, lacs avec ma simple ivresse de renaître
Autre que l'histrion qui du geste évoquais
Comme plume la suie ignoble des quinquets,
J'ai troué dans le mur de toile une fenêtre.

De ma jambe et des bras limpide nageur traître,
À bonds multipliés, reniant le mauvais
Hamlet ! c'est comme si dans l'onde j'innovais
Mille sépulcres pour y vierge disparaître.

Hilare or de cymbale à des poings irrité,
Tout à coup le soleil frappe la nudité
Qui pure s'exhala dans ma fraîcheur de nacre,

Rance nuit de la peau quand sur moi vous passiez,
Ne sachant pas, ingrat ! que c'était tout mon sacre,
Ce fard noyé dans l'eau perfide des glaciers.

 


Une négresse...

Une négresse par le démon secouée
Veut goûter une enfant triste de fruits nouveaux
Et criminels aussi sous leur robe trouée
Cette goinfre s'apprête à de rusés travaux :

À son ventre compare heureuse deux tétines
Et, si haut que la main ne le saura saisir,
Elle darde le choc obscur de ses bottines
Ainsi que quelque langue inhabile au plaisir

Contre la nudité peureuse de gazelle
Qui tremble, sur le dos tel un fol éléphant
Renversée elle attend et s'admire avec zèle,
En riant de ses dents naïves à l'enfant ;

Et, dans ses jambes où la victime se couche,
Levant une peau noire ouverte sous le crin,
Avance le palais de cette étrange bouche
Pâle et rose comme un coquillage marin.

 


Les fenêtres

Las du triste hôpital, et de l'encens fétide
Qui monte en la blancheur banale des rideaux
Vers le grand crucifix ennuyé du mur vide,
Le moribond sournois y redresse un vieux dos,

Se traîne et va, moins pour chauffer sa pourriture
Que pour voir du soleil sur les pierres, coller
Les poils blancs et les os de la maigre figure
Aux fenêtres qu'un beau rayon clair veut hâler.

Et la bouche, fiévreuse et d'azur bleu vorace,
Telle, jeune, elle alla respirer son trésor,
Une peau virginale et de jadis ! encrasse
D'un long baiser amer les tièdes carreaux d'or.

Ivre, il vit, oubliant l'horreur des saintes huiles,
Les tisanes, l'horloge et le lit infligé,
La toux ; et quand le soir saigne parmi les tuiles,
Son œil, à l'horizon de lumière gorgé,

Voit des galères d'or, belles comme des cygnes,
Sur un fleuve de pourpre et de parfums dormir
En berçant l'éclair fauve et riche de leurs lignes
Dans un grand nonchaloir chargé de souvenirs !

Ainsi, pris du dégoût de l'homme à l'âme dure
Vautré dans le bonheur, où ses seuls appétits
Mangent, et qui s'entête à chercher cette ordure
Pour l'offrir à la femme allaitant ses petits,

Je fuis et je m'accroche à toutes les croisées
D'ou l'on tourne l'épaule à la vie et, béni,
Dans leur verre, lavé d'éternelles rosées,
Que dore le matin chaste de l'Infini

Je me mire et me vois ange ! et je meurs, et j'aime
- Que la vitre soit l'art, soit la mysticité -
À renaître, portant mon rêve en diadème,
Au ciel antérieur où fleurit la Beauté !

Mais hélas ! Ici-bas est maître : sa hantise
Vient m'écœurer parfois jusqu'en cet abri sûr,
Et le vomissement impur de la Bêtise
Me force à me boucher le nez devant l'azur.

Est-il moyen, ô Moi qui connais l'amertume,
D'enfoncer le cristal par le monstre insulté
Et de m'enfuir, avec mes deux ailes sans plume
- Au risque de tomber pendant l'éternité ?

 


Les fleurs

Des avalanches d'or du vieil azur, au jour
Premier et de la neige éternelle des astres
Jadis tu détachas les grand calices pour
La terre jeune encore et vierge de désastres,

Le glaïeul fauve, avec les cygnes au col fin,
Et ce divin laurier des âmes exilées
Vermeil comme le pur orteil du séraphin
Que rougit la pudeur des aurores foulées,

L'hyacinthe, le myrte à l'adorable éclair
Et, pareille à la chair de la femme, la rose
Cruelle, Hérodiade en fleur du jardin clair,
Celle qu'un sang farouche et radieux arrose !

Et tu fis la blancheur sanglotante des lys
Qui roulant sur des mers de soupirs qu'elle effleure
À travers l'encens bleu des horizons pâlis
Monte rêveusement vers la lune qui pleure !

Hosannah sur le cistre et dans les encensoirs,
Notre Dame, hosannah du jardin de nos limbes !
Et finisse l'écho par les célestes soirs,
Extase des regards, scintillements des nimbes !

Ô Mère qui créas en ton sein juste et fort,
Calice balançant la future fiole,
De grandes fleurs avec la balsamique Mort
Pour le poète las que la vie étiole.

 


Renouveau

Le printemps maladif a chassé tristement
L'hiver, saison de l'art serein, l'hiver lucide,
Et, dans mon être à qui le sang morne préside
L'impuissance s'étire en un long bâillement.

Des crépuscules blancs tiédissent sous mon crâne
Qu'un cercle de fer serre ainsi qu'un vieux tombeau
Et triste, j'erre après un rêve vague et beau,
Par les champs où la sève immense se pavane

Puis je tombe énervé de parfums d'arbres, las,
Et creusant de ma face une fosse à mon rêve,
Mordant la terre chaude où poussent les lilas,

J'attends, en m'abîmant que mon ennui s'élève...
- Cependant l'Azur rit sur la haie et l'éveil
De tant d'oiseaux en fleur gazouillant au soleil.

 


Angoisse

Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête
En qui vont les péchés d'un peuple, ni creuser
Dans tes cheveux impurs une triste tempête
Sous l'incurable ennui que verse mon baiser :

Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes
Planant sous les rideaux inconnus du remords,
Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,
Toi qui sur le néant en sais plus que les morts :

Car le Vice, rongeant ma native noblesse,
M'a comme toi marqué de sa stérilité,
Mais tandis que ton sein de pierre est habité

Par un cœur que la dent d'aucun crime ne blesse,
Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul,
Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.

 


Las de l'amer repos...

Las de l'amer repos où ma paresse offense
Une gloire pour qui jadis j'ai fui l'enfance
Adorable des bois de roses sous l'azur
Naturel, et plus las sept fois du pacte dur
De creuser par veillée une fosse nouvelle
Dans le terrain avare et froid de ma cervelle,
Fossoyeur sans pitié pour la stérilité,
- Que dire à cette Aurore, ô Rêves, visité
Par les roses, quand, peur de ses roses livides,
Le vaste cimetière unira les trous vides ? -

Je veux délaisser l'Art vorace d'un pays
Cruel, et, souriant aux reproches vieillis
Que me font mes amis, le passé, le génie,
Et ma lampe qui sait pourtant mon agonie,
Imiter le Chinois au cœur limpide et fin
De qui l'extase pure est de peindre la fin
Sur ses tasses de neige à la lune ravie
D'une bizarre fleur qui parfume sa vie
Transparente, la fleur qu'il a sentie, enfant,
Au filigrane bleu de l'âme se greffant.

Et, la mort telle avec le seul rêve du sage,
Serein, je vais choisir un jeune paysage
Que je peindrais encor sur les tasses, distrait.
Une ligne d'azur mince et pâle serait
Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue,
Un clair croissant perdu par une blanche nue
Trempe sa corne calme en la glace des eaux,
Non loin de trois grand cils d'émeraude, roseaux.

 


Le sonneur

Cependant que la cloche éveille sa voix claire
À l'air pur et limpide et profond du matin
Et passe sur l'enfant qui jette pour lui plaire
Un angélus parmi la lavande et le thym,

Le sonneur effleuré par l'oiseau qu'il éclaire,
Chevauchant tristement en geignant du latin
Sur la pierre qui tend la corde séculaire,
N'entend descendre à lui qu'un tintement lointain.

Je suis cet homme. Hélas ! de la nuit désireuse,
J'ai beau tirer le câble à sonner l'Idéal,
De froids péchés s'ébat un plumage féal,

Et la voix ne me vient que par bribes et creuse !
Mais, un jour, fatigué d'avoir en vain tiré,
Ô Satan, j'ôterai la pierre et me pendrai.

 


Tristesse d'été

Le soleil, sur la table, ô lutteuse endormie,
En l'or de tes cheveux chauffe un bain langoureux
Et, consumant l'encens sur ta joue ennemie,
Il mêle avec les pleurs un breuvage amoureux.

De ce blanc Flamboiement l'immuable accalmie
T'a fait dire, attristée, ô mes baisers peureux,
" Nous ne serons jamais une seule momie
Sous l'antique désert et les palmiers heureux ! "

Mais ta chevelure est une rivière tiède,
Où noyer sans frissons l'âme qui nous obsède
Et trouver ce Néant que tu ne connais pas.

Je goûterai le fard pleuré par tes paupières,
Pour voir s'il sait donner au cœur que tu frappas
L'insensibilité de l'azur et des pierres.

 

L'azur

De l'éternel azur la sereine ironie
Accable, belle indolemment comme les fleurs,
Le poète impuissant qui maudit son génie
À travers un désert stérile de Douleurs.

Fuyant, les yeux fermés, je le sens qui regarde
Avec l'intensité d'un remords atterrant,
Mon âme vide. Où fuir ? Et quelle nuit hagarde
Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant ?

Brouillards, montez ! Versez vos cendres monotones
Avec de longs haillons de brume dans les cieux
Qui noiera le marais livide des automnes
Et bâtissez un grand plafond silencieux !

Et toi, sors des étangs léthéens et ramasse
En t'en venant la vase et les pâles roseaux,
Cher Ennui, pour boucher d'une main jamais lasse
Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux.

Encor ! que sans répit les tristes cheminées
Fument, et que de suie une errante prison
Éteigne dans l'horreur de ses noires traînées
Le soleil se mourant jaunâtre à l'horizon !

- Le Ciel est mort. - Vers toi, j'accours ! donne, ô matière,
L'oubli de l'Idéal cruel et du Péché
À ce martyr qui vient partager la litière
Où le bétail heureux des hommes est couché,

Car j'y veux, puisque enfin ma cervelle, vidée
Comme le pot de fard gisant au pied d'un mur,
N'a plus l'art d'attifer la sanglotante idée,
Lugubrement bâiller vers un trépas obscur...

En vain ! l'Azur triomphe, et je l'entends qui chante
Dans les cloches. Mon âme, il se fait voix pour plus
Nous faire peur avec sa victoire méchante,
Et du métal vivant sort en bleus angelus !

Il roule par la brume, ancien et traverse
Ta native agonie ainsi qu'un glaive sûr ;
Où fuir dans la révolte inutile et perverse ?
Je suis hanté. L'Azur ! l'Azur ! l'Azur ! l'Azur !

 


Brise marine

La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D'être parmi l'écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l'ancre pour une exotique nature !
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l'adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu'un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots...
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

 


Soupir

Mon âme vers ton front où rêve, ô calme sœur,
Un automne jonché de taches de rousseur,
Et vers le ciel errant de ton œil angélique
Monte, comme dans un jardin mélancolique,
Fidèle, un blanc jet d'eau soupire vers l'Azur !
- Vers l'Azur attendri d'Octobre pâle et pur
Qui mire aux grands bassins sa langueur infinie
Et laisse, sur l'eau morte où la fauve agonie
Des feuilles erre au vent et creuse un froid sillon,
Se traîner le soleil jaune d'un long rayon.

 


Aumône

Prends ce sac, Mendiant ! tu ne le cajolas
Sénile nourrisson d'une tétine avare
Afin de pièce à pièce en égoutter ton glas.

Tire du métal cher quelque péché bizarre
Et vaste comme nous, les poings pleins, le baisons
Souffles-y qu'il se torde ! une ardente fanfare.

Église avec l'encens que toutes ces maisons
Sur les murs quand berceur d'une bleue éclaircie
Le tabac sans parler roule les oraisons,

Et l'opium puissant brise la pharmacie !
Robes et peaux, veux-tu lacérer le satin
Et boire en la salive l'heureuse inertie,

Par les cafés princiers attendre le matin ?
Les plafonds enrichis de nymphes et de voiles,
On jette, au mendiant de la vitre, un festin.

Et quand tu sors, vieux dieu, grelottant sous tes toiles
D'emballage, l'aurore est un lac de vin d'or
Et tu jures avoir au gosier les étoiles !

Faute de supputer l'éclat de ton trésor,
Tu peux du moins t'orner d'une plume, à complies
Servir un cierge au saint en qui tu crois encor.

Ne t'imagine pas que je dis des folies.
La terre s'ouvre vieille à qui crève la faim.
Je hais une autre aumône et veux que tu m'oublies.

Et surtout ne va pas, frère, acheter du pain.

 


Don du poème

Je t'apporte l'enfant d'une nuit d'Idumée !
Noire, à l'aile saignante et pâle, déplumée,
Par le verre brûlé d'aromates et d'or,
Par les carreaux glacés, hélas ! mornes encor,
L'aurore se jeta sur la lampe angélique.
Palmes ! et quand elle a montré cette relique
À ce père essayant un sourire ennemi,
La solitude bleue et stérile a frémi.
Ô la berceuse, avec ta fille et l'innocence
De vos pieds froids, accueille une horrible naissance :
Et ta voix rappelant viole et clavecin,
Avec le doigt fané presseras-tu le sein
Par qui coule en blancheur sibylline la femme
Pour les lèvres que l'air du vierge azur affame ?

 


rodiade

1. Ouverture ancienne d'Hérodiade
2. Scène
3. Cantique de Saint Jean

Ouverture ancienne d'Hérodiade

La nourrice

(Incantation)

Abolie, et son aile affreuse dans les larmes
Du bassin, aboli, qui mire les alarmes,
Des ors nus fustigeant l'espace cramoisi,
Une Aurore a, plumage héraldique, choisi
Notre tour cinéraire et sacrificatrice,
Lourde tombe qu'a fuie un bel oiseau, caprice

Solitaire d'aurore au vain plumage noir...
Ah ! des pays déchus et tristes le manoir !
Pas de clapotement ! L'eau morne se résigne,
Que ne visite plus la plume ni le cygne
Inoubliable : l'eau reflète l'abandon
De l'automne éteignant en elle son brandon :
Du cygne quand parmi le pâle mausolée
Où la plume plongea la tête, désolée
Par le diamant pur de quelque étoile, mais
Antérieure, qui ne scintilla jamais.
Crime ! bûcher ! aurore ancienne ! supplice !
Pourpre d'un ciel ! Étang de la pourpre complice !
Et sur les incarnats, grand ouvert, ce vitrail.

La chambre singulière en un cadre, attirail
De siècle belliqueux, orfèvrerie éteinte,
A le neigeux jadis pour ancienne teinte,
Et sa tapisserie, au lustre nacré, plis
Inutiles avec les yeux ensevelis
De sibylles offrant leur ongle vieil aux Mages.
Une d'elles, avec un passé de ramages
Sur ma robe blanchie en l'ivoire fermé
Au ciel d'oiseaux parmi l'argent noir parsemé,
Semble, de vols partir costumée et fantôme,
Un arôme qui porte, ô roses ! un arôme,
Loin du lit vide qu'un cierge soufflé cachait,
Un arôme d'ors froids rôdant sur le sachet,
Une touffe de fleurs parjures à la lune
(À la cire expirée encor s'effeuille l'une),
De qui le long regret et les tiges de qui
Trempent en un seul verre à l'éclat alangui.
Une Aurore traînait ses ailes dans les larmes !

Ombre magicienne aux symboliques charmes !
Une voix, du passé longue évocation,
Est-ce la mienne prête à l'incantation ?
Encore dans les plis jaunes de la pensée
Traînant, antique, ainsi qu'une étoile encensée
Sur un confus amas d'ostensoirs refroidis
Par les trous anciens et par les plis roidis
Percés selon le rythme et les dentelles pures
Du suaire laissant par ses belles guipures
Désespéré monter le vieil éclat voilé
S'élève : (ô quel lointain en ces appels celé !)
Le vieil éclat voilé du vermeil insolite,
De la voix languissant, nulle, sans acolyte,
Jettera-t-il son or par dernières splendeurs,
Elle, encore, l'antienne aux versets demandeurs,
À l'heure d'agonie et de luttes funèbres !
Et, force du silence et des noires ténèbres
Tout rentre également en l'ancien passé,
Fatidique, vaincu, monotone, lassé,
Comme l'eau des bassins anciens se résigne.

Elle a chanté, parfois incohérente, signe
Lamentable !
Le lit aux pages de vélin,
Tel, inutile et si claustral, n'est pas le lin !
Qui des rêves par plis n'a plus le cher grimoire,
Ni le dais sépulcral à la déserte moire,
Le parfum des cheveux endormis. L'avait-il ?
Froide enfant, de garder en son plaisir subtil
Au matin grelottant de fleurs, ses promenades,
Et quand le soir méchant a coupé les grenades !
Le croissant, oui le seul est au cadran de fer
De l'horloge, pour poids suspendant Lucifer,
Toujours blessé, toujours une nouvelle heurée,
Par la clepsydre à la goutte obscure pleurée,
Que, délaissée, elle erre, et sur son ombre pas
Un ange accompagnant son indicible pas !
Il ne sait pas cela le roi qui salarie,
Depuis longtemps la gorge ancienne est tarie.
Son père ne sait pas cela, ni le glacier
Farouche reflétant de ses armes l'acier,
Quand sur un tas gisant de cadavres sans coffre
Odorant de résine, énigmatique, il offre
Ses trompettes d'argent obscur aux vieux sapins !
Reviendra-t-il un jour des pays cisalpins !
Assez tôt ? Car tout est présage et mauvais rêve !
À l'ongle qui parmi le vitrage s'élève
Selon le souvenir des trompettes, le vieux
Ciel brûle, et change un doigt en un cierge envieux.
Et bientôt sa rougeur de triste crépuscule
Pénétrer a du corps la cire qui recule !
De crépuscule, non, mais de rouge lever,
Lever du jour dernier qui vient tout achever,
Si triste se débat, que l'on ne sait plus l'heure
La rougeur de ce temps prophétique qui pleure
Sur l'enfant, exilée en son chœur précieux
Comme un cygne cachant en sa plume ses yeux,
Comme les mit le vieux cygne en sa plume, allée
De la plume détresse, en l'éternelle allée
De ses espoirs, pour voir les diamants élus
D'une étoile mourante , et qui ne brille plus.

Scène

La Nourrice
Hérodiade

La nourrice

Tu vis ! ou vois-je ici l'ombre d'une princesse ?
À mes lèvres tes doigts et leurs bagues et cesse
De marcher dans un âge ignoré...

Hérodiade

Reculez.
Le blond torrent de mes cheveux immaculés
Quand il baigne mon corps solitaire le glace
D'horreur, et mes cheveux que la lumière enlace
Sont immortels. Ô femme, un baiser me tûrait
Si la beauté n'était la mort...
Par quel attrait
Menée et quel matin oublié des prophètes
Verse, sur les lointains mourants, ses tristes fêtes,
Le sais-je ? tu m'as vue, ô nourrice d'hiver,
Sous la lourde prison de pierres et de fer
Où de mes vieux lions traînent les siècles fauves
Entrer, et je marchais, fatale, les mains sauves,
dans le parfum désert de ses anciens rois :
Mais encore as-tu-vu quels furent mes effrois ?
Je m'arrête rêvant aux exils, et j'effeuille,
Comme près d'un bassin dont le jet d'eau m'accueille
Les pâles lys qui sont en moi, tandis qu'épris
De suivre du regard les languides débris
Descendre, à travers ma rêverie, en silence,
Les lions, de ma robe écartent l'indolence
Et regardent mes pieds qui calmeraient la mer.
Calme, toi, les frissons de ta sénile chair,
Viens et ma chevelure imitant les manières
Trop farouches qui font votre peur des crinières,
Aide-moi, puisqu'ainsi tu n'oses plus me voir,
À me peigner nonchalamment dans un miroir.

La Nourrice

Sinon la myrrhe gaie en ses bouteilles closes,
De l'essence ravie aux vieillesses de roses,
Voulez-vous, mon enfant, essayer la vertu
Funèbre ?

Hérodiade

Laisse-là ces parfums ! ne sais-tu
Que je les hais, nourrice, et veux-tu que je sente
Leur ivresse noyer ma tête languissante ?
Je veux que mes cheveux qui ne sont pas des fleurs
À répandre l'oubli des humaines douleurs
Mais de l'or, à jamais vierge des aromates,
Dans leurs éclairs cruels et dans leurs pâleurs mates,
Observent la froideur stérile du métal,
Vous ayant reflétés, joyaux du mur natal,
Armes, vases depuis ma solitaire enfance.

La Nourrice

Pardon ! l'âge effaçait, reine, votre défense
De mon esprit pâli comme un vieux livre ou noir...

Hérodiade

Assez ! Tiens devant moi ce miroir.
Ô miroir !
Eau froide par l'ennui dans ton cadre gelée
Que de fois et pendant les heures, désolée
Des songes et cherchant mes souvenirs qui sont
Comme des feuilles sous ta glace au trou profond,
Je m'apparus en toi comme une ombre lointaine
Mais, horreur ! des soirs, dans ta sévère fontaine,
J'ai de mon rêve épars connu la nudité !

Nourrice, suis-je belle ?

La Nourrice

Un astre, en vérité
Mais cette tresse tombe...

Hérodiade

Arrête dans ton crime
Qui refroidit mon sang vers sa source, et réprime
Ce geste, impiété fameuse : ah ! conte-moi
Quel sûr démon te jette en le sinistre émoi,
Ce baiser, ces parfums offerts et, le dirai-je ?
Ô mon cœur, cette main encore sacrilège,
Car tu voulais, je crois, me toucher, sont un jour
Qui ne finira pas sans malheur sur la tour...
Ô jour qu'Hérodiade avec effroi regarde !

La Nourrice

Temps bizarre, en effet, de quoi le ciel vous garde !
Vous errez, ombre seule et nouvelle fureur,
Et regardant en vous précoce avec terreur ;
Mais toujours adorable autant qu'une immortelle,
Ô mon enfant, et belle affreusement, et telle
Que...

Hérodiade

Mais n'allais-tu pas me toucher ?

La Nourrice

... J'aimerais
Être à qui le Destin réserve vos secrets.

Hérodiade

Oh ! tais-toi !

La Nourrice

Viendra-t-il parfois ?

Hérodiade

Étoiles pures,
N'entendez pas !

La Nourrice

Comment, sinon parmi d'obscures
Épouvantes, songer plus implacable encor
Et comme suppliant le dieu que le trésor
De votre grâce attend ! et pour qui, dévorée
D'angoisse, gardez-vous la splendeur ignorée
Et le mystère vain de votre être ?

Hérodiade

Pour moi.

La Nourrice

Triste fleur qui croît seule et n'a pas d'autre émoi
Que son ombre dans l'eau vue avec atonie.

Hérodiade

Va, garde ta pitié comme ton ironie.

La Nourrice

Toutefois expliquez : oh ! non, naïve enfant,
Décroîtra, quelque jour, ce dédain triomphant...

Hérodiade

Mais qui me toucherait, des lions respectée ?
Du reste, je ne veux rien d'humain et, sculptée,
Si tu me vois les yeux perdus au paradis,
C'est quand je me souviens de ton lait bu jadis.

La Nourrice

Victime lamentable à son destin offerte !

Hérodiade

Oui, c'est pour moi, pour moi, que je fleuris, déserte !
Vous le savez, jardins d'améthyste, enfouis
Sans fin dans vos savants abîmes éblouis,
Ors ignorés, gardant votre antique lumière
Sous le sombre sommeil d'une terre première,
Vous, pierres où mes yeux comme de purs bijoux
Empruntent leur clarté mélodieuse, et vous
Métaux qui donnez à ma jeune chevelure
Une splendeur fatale et sa massive allure !
Quant à toi, femme née en des siècles malins
Pour la méchanceté des antres sibyllins,
Qui parles d'un mortel ! selon qui, des calices
De mes robes, arôme aux farouches délices,
Sortirait le frisson blanc de ma nudité,
Prophétise que si le tiède azur d'été,
Vers lui nativement la femme se dévoile,
Me voit dans ma pudeur grelottante d'étoile,
Je meurs !

J'aime l'horreur d'être vierge et je veux
Vivre parmi l'effroi que me font mes cheveux
Pour, le soir, retirée en ma couche, reptile
Inviolé sentir en la chair inutile
Le froid scintillement de ta pâle clarté
Toi qui te meurs, toi qui brûles de chasteté
Nuit blanches de glaçons et de neige cruelle !

Et ta sœur solitaire, ô ma sœur éternelle
Mon rêve montera vers toi : telle déjà,
Rare limpidité d'un cœur qui le songea,
Je me crois seule en ma monotone patrie
Et tout, autour de moi, vit dans l'idolâtrie
D'un miroir qui reflète en son calme dormant
Hérodiade au clair regard de diamant...
Ô charme dernier, oui ! je le sens, je suis seule.

La Nourrice

Madame, allez-vous donc mourir ?

Hérodiade

Non, pauvre aïeule,
Sois calme et, t'éloignant, pardonne à ce cœur dur,
Mais avant, si tu veux, clos les volets, l'azur
Séraphique sourit dans les vitres profondes,
Et je déteste, moi, le bel azur !

Des ondes
Se bercent et, là-bas, sais-tu pas un pays
Où le sinistre ciel ait les regards haïs
De Vénus qui, le soir, brûle dans le feuillage :
J'y partirais.

Allume encore, enfantillage
Dis-tu, ces flambeaux où la cire au feu léger
Pleure parmi l'or vain quelque pleur étranger
Et...

La Nourrice

Maintenant ?

Hérodiade

Adieu.
Vous mentez, ô fleur nue
De mes lèvres.

J'attends une chose inconnue
Ou peut-être, ignorant le mystère et vos cris,
Jetez-vous les sanglots suprêmes et meurtris
D'une enfance sentant parmi les rêveries
Se séparer enfin ses froides pierreries.

Cantique de Saint Jean

Le soleil que sa halte
Surnaturelle exalte
Aussitôt redescend
Incandescent

Je sens comme aux vertèbres
S'éployer des ténèbres
Toutes dans un frisson
À l'unisson

Et ma tête surgie
Solitaire vigie
Dans les vols triomphaux
De cette faux

Comme rupture franche
Plutôt refoule ou tranche
Les anciens désaccords
Avec le corps

Qu'elle de jeûnes ivre
S'opiniâtre à suivre
En quelque bond hagard
Son pur regard

Là-haut où la froidure
Éternelle n'endure
Que vous le surpassiez
Tous ô glaciers

Mais selon un baptême
Illuminée au même
Principe qui m'élut
Penche un salut.

 


L'après-midi d'un faune

Églogue

Le Faune

Ces nymphes, je les veux perpétuer.
Si clair,

Leur incarnat léger, qu'il voltige dans l'air
Assoupi de sommeils touffus.

Aimai-je un rêve ?
Mon doute, amas de nuit ancienne, s'achève
En maint rameau subtil, qui, demeuré les vrais
Bois même, prouve, hélas ! que bien seul je m'offrais
Pour triomphe la faute idéale de roses.
Réfléchissons...

Ou si les femmes dont tu gloses
Figurent un souhait de tes sens fabuleux !
Faune, l'illusion s'échappe des yeux bleus
Et froids, comme une source en pleurs, de la plus chaste :
Mais, l'autre tout soupirs, dis-tu qu'elle contraste
Comme brise du jour chaude dans ta toison ?
Que non ! par l'immobile et lasse pâmoison
Suffoquant de chaleurs le matin frais s'il lutte,
Ne murmure point d'eau que ne verse ma flûte
Au bosquet arrosé d'accords ; et le seul vent
Hors des deux tuyaux prompt à s'exhaler avant
Qu'il disperse le son dans une pluie aride,
C'est, à l'horizon pas remué d'une ride
Le visible et serein souffle artificiel
De l'inspiration, qui regagne le ciel.

Ô bords siciliens d'un calme marécage
Qu'à l'envi de soleils ma vanité saccage
Tacite sous les fleurs d'étincelles, CONTEZ
" Que je coupais ici les creux roseaux domptés
Par le talent ; quand, sur l'or glauque de lointaines
Verdures dédiant leur vigne à des fontaines,
Ondoie une blancheur animale au repos :
Et qu'au prélude lent où naissent les pipeaux
Ce vol de cygnes, non ! de naïades se sauve
Ou plonge... "

Inerte, tout brûle dans l'heure fauve
Sans marquer par quel art ensemble détala
Trop d'hymen souhaité de qui cherche le la :
Alors m'éveillerai-je à la ferveur première,
Droit et seul, sous un flot antique de lumière,
Lys ! et l'un de vous tous pour l'ingénuité.

Autre que ce doux rien par leur lèvre ébruité,
Le baiser, qui tout bas des perfides assure,
Mon sein, vierge de preuve, atteste une morsure
Mystérieuse, due à quelque auguste dent ;
Mais, bast ! arcane tel élut pour confident
Le jonc vaste et jumeau dont sous l'azur on joue :
Qui, détournant à soi le trouble de la joue,
Rêve, dans un solo long, que nous amusions
La beauté d'alentour par des confusions
Fausses entre elle-même et notre chant crédule ;
Et de faire aussi haut que l'amour se module
Évanouir du songe ordinaire de dos
Ou de flanc pur suivis avec mes regards clos,
Une sonore, vaine et monotone ligne.

Tâche donc, instrument des fuites, ô maligne
Syrinx, de refleurir aux lacs où tu m'attends !
Moi, de ma rumeur fier, je vais parler longtemps
Des déesses ; et par d'idolâtres peintures
À leur ombre enlever encore des ceintures :
Ainsi, quand des raisins j'ai sucé la clarté,
Pour bannir un regret par ma feinte écarté,
Rieur, j'élève au ciel d'été la grappe vide
Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide
D'ivresse, jusqu'au soir je regarde au travers.

Ô nymphes, regonflons des SOUVENIRS divers.
" Mon œil, trouant le joncs, dardait chaque encolure
Immortelle, qui noie en l'onde sa brûlure
Avec un cri de rage au ciel de la forêt ;
Et le splendide bain de cheveux disparaît
Dans les clartés et les frissons, ô pierreries !
J'accours ; quand, à mes pieds, s'entrejoignent (meurtries
De la langueur goûtée à ce mal d'être deux)
Des dormeuses parmi leurs seuls bras hasardeux ;
Je les ravis, sans les désenlacer, et vole
À ce massif, haï par l'ombrage frivole,
De roses tarissant tout parfum au soleil,
Où notre ébat au jour consumé soit pareil. "
Je t'adore, courroux des vierges, ô délice
Farouche du sacré fardeau nu qui se glisse
Pour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclair
Tressaille ! la frayeur secrète de la chair :
Des pieds de l'inhumaine au cœur de la timide
Qui délaisse à la fois une innocence, humide
De larmes folles ou de moins tristes vapeurs.
" Mon crime, c'est d'avoir, gai de vaincre ces peurs
Traîtresses, divisé la touffe échevelée
De baisers que les dieux gardaient si bien mêlée :
Car, à peine j'allais cacher un rire ardent
Sous les replis heureux d'une seule (gardant
Par un doigt simple, afin que sa candeur de plume
Se teignît à l'émoi de sa sœur qui s'allume,
La petite, naïve et ne rougissant pas : )
Que de mes bras, défaits par de vagues trépas,
Cette proie, à jamais ingrate se délivre
Sans pitié du sanglot dont j'étais encore ivre. "

Tant pis ! vers le bonheur d'autres m'entraîneront
Par leur tresse nouée aux cornes de mon front :
Tu sais, ma passion, que, pourpre et déjà mûre,
Chaque grenade éclate et d'abeilles murmure ;
Et notre sang, épris de qui le va saisir,
Coule pour tout l'essaim éternel du désir.
À l'heure où ce bois d'or et de cendres se teinte
Une fête s'exalte en la feuillée éteinte :
Etna ! c'est parmi toi visité de Vénus
Sur ta lave posant tes talons ingénus,
Quand tonne une somme triste ou s'épuise la flamme.
Je tiens la reine !
Or sûr châtiment...
Non, mais l'âme
De paroles vacante et ce corps alourdi
Tard succombent au fier silence de midi :
Sans plus il faut dormir en l'oubli du blasphème,
Sur le sable altéré gisant et comme j'aime
Ouvrir ma bouche à l'astre efficace des vins !

Couple, adieu ; je vais voir l'ombre que tu devins.

 


La chevelure

La chevelure vol d'une flamme à l'extrême
Occident de désirs pour la tout déployer
Se pose (je dirais mourir un diadème)
Vers le front couronné son ancien foyer

Mais sans or soupirer que cette vive nue
L'ignition du feu toujours intérieur
Originellement la seule continue
Dans le joyau de œil véridique ou rieur

Une nudité de héros tendre diffame
Celle qui ne mouvant astre ni feux au doigt
Rien qu'à simplifier avec gloire la femme
Accomplit par son chef fulgurante l'exploit

De semer de rubis le doute qu'elle écorche
Ainsi qu'une joyeuse et tutélaire torche.

 


Sainte

À la fenêtre recelant
Le santal vieux qui se dédore
De sa viole étincelant
Jadis avec flûte ou mandore,

Est la Sainte pâle, étalant
Le livre vieux qui se déplie
Du Magnificat ruisselant
Jadis selon vêpre et complie :

À ce vitrage d'ostensoir
Que frôle une harpe par l'Ange
Formée avec son vol du soir
Pour la délicate phalange

Du doigt que, sans le vieux santal
Ni le vieux livre, elle balance
Sur le plumage instrumental,
Musicienne du silence.

 


Toast funèbre

Ô de notre bonheur, toi, le fatal emblème !

Salut de la démence et libation blême,
Ne crois pas qu'au magique espoir du corridor
J'offre ma coupe vide où souffre un monstre d'or !
Ton apparition ne va pas me suffire :
Car je t'ai mis, moi-même, en un lieu de porphyre.
Le rite est pour les mains d'éteindre le flambeau
Contre le fer épais des portes du tombeau :
Et l'on ignore mal, élu pour notre fête
Très-simple de chanter l'absence du poète,
Que ce beau monument l'enferme tout entier :
Si ce n'est que la gloire ardente du métier,
Jusqu'à l'heure commune et vile de la cendre,
Par le carreau qu'allume un soir fier d'y descendre,
Retourne vers les feux du pur soleil mortel !

Magnifique, total et solitaire, tel
Tremble de s'exhaler le faux orgueil des hommes.
Cette foule hagarde ! Elle annonce : Nous sommes
La triste opacité de nos spectres futurs.
Mais le blason des deuils épars sur de vains murs
J'ai méprisé l'horreur lucide d'une larme,
Quand, sourd même à mon vers sacré qui ne l'alarme
Quelqu'un de ces passants, fier, aveugle et muet,
Hôte de son linceul vague, se transmuait
En le vierge héros de l'attente posthume.
Vaste gouffre apporté dans l'amas de la brume
Par l'irascible vent des mots qu'il n'a pas dits,
Le Néant à cet Homme aboli de jadis :
" Souvenirs d'horizons, qu'est-ce, ô toi, que la Terre ? "
Hurle ce songe ; et, voix dont la clarté s'altère,
L'espace a pour jouet le cri : " Je ne sais pas ! "

Le Maître, par un œil profond, a, sur ses pas,
Apaisé de l'éden l'inquiète merveille
Dont le frisson final, dans sa voix seule, éveille
Pour la Rose et le Lys le mystère d'un nom.
Est-il de ce destin rien qui demeure, non ?
Ô vous tous, oubliez une croyance sombre.
Le splendide génie éternel n'a pas d'ombre.
Moi, de votre désir soucieux, je veux voir,
À qui s'évanouit, hier, dans le devoir
Idéal que nous font les jardins de cet astre,
Survivre pour l'honneur du tranquille désastre
Une agitation solennelle par l'air
De paroles, pourpre ivre et grand calice clair,
Que, pluie et diamant, le regard diaphane
Reste là sur ces fleurs dont nulle ne se fane
Isole parmi l'heure et le rayon du jour !

C'est de nos vrais bosquets déjà tout le séjour,
Où le poète pur a pour geste humble et large
De l'interdire au rêve, ennemi de sa charge :
Afin que le matin de son repos altier,
Quand la mort ancienne et comme pour Gautier
De n'ouvrir pas les yeux sacrés et de se taire,
Surgisse, de l'allée ornement tributaire,
Le sépulcre solide où gît tout ce qui nuit,
Et l'avare silence et la massive nuit.

 


Prose
(pour des Esseintes)

Hyperbole ! de ma mémoire
Triomphalement ne sais-tu
Te lever, aujourd'hui grimoire
Dans un livre de fer vêtu :

Car j'installe, par la science,
L'hymne des cœurs spirituels
En l'œuvre de ma patience,
Atlas, herbiers et rituels.

Nous promenions notre visage
(Nous fûmes deux, je le maintiens)
Sur maints charmes de paysage,
Ô sœur, y comparant les tiens.

L'ère d'autorité se trouble
Lorsque, sans nul motif, on dit
De ce midi que notre double
Inconscience approfondit

Que, sol des cent iris, son site
Il savent s'il a bien été,
Ne porte pas de nom que cite
L'or de la trompette d'Été.

Oui, dans une île que l'air charge
De vue et non de visions
Toute fleur s'étalait plus large
Sans que nous en devisions.

Telles, immenses, que chacune
Ordinairement se para
D'un lucide contour, lacune,
Qui des jardins la sépara.

Gloire du long désir, Idées
Tout en moi s'exaltait de voir
La famille des iridées
Surgir à ce nouveau devoir.

Mais cette sœur sensée et tendre
Ne porta son regard plus loin
Que sourire, et comme à l'entendre
J'occupe mon antique soin.

Oh ! sache l'Esprit de litige,
À cette heure où nous nous taisons,
Que de lis multiples la tige
Grandissait trop pour nos raisons

Et non comme pleure la rive
Quand son jeu monotone ment
À vouloir que l'ampleur arrive
Parmi mon jeune étonnement

D'ouïr tout le ciel et la carte
Sans fin attestés sur mes pas
Par le flot même qui s'écarte,
Que ce pays n'exista pas.

L'enfant abdique son extase
Et docte déjà par chemins
Elle dit le mot : Anastase !
Né pour d'éternels parchemins,

Avant qu'un sépulcre ne rie
Sous aucun climat, son aïeul,
De porter ce nom : Pulchérie !
Caché par le trop grand glaïeul.

 


Éventail


de Madame Mallarmé

Avec comme pour langage
Rien qu'un battement aux cieux
Le futur vers se dégage
Du logis très précieux

Aile tout bas la courrière
Cet éventail si c'est lui
Le même par qui derrière
Toi quelque miroir a lui

Limpide (où va redescendre
Pourchassée en chaque grain
Un peu d'invisible cendre
Seule à me rendre chagrin)

Toujours tel il apparaisse
Entre tes mains sans paresse.

 


Autre éventail


de Mademoiselle Mallarmé

Ô rêveuse, pour que je plonge
Au pur délice sans chemin,
Sache, par un subtil mensonge,
Garder mon aile dans ta main.

Une fraîcheur de crépuscule
Te vient à chaque battement
Dont le coup prisonnier recule
L'horizon délicatement.

Vertige ! voici que frissonne
L'espace comme un grand baiser
Qui, fou de naître pour personne,
Ne peut jaillir ni s'apaiser.

Sens-tu le paradis farouche
Ainsi qu'un rire enseveli
Se couler du coin de ta bouche
Au fond de l'unanime pli !

Le sceptre des rivages roses
Stagnants sur les soirs d'or, ce l'est,
Ce blanc vol fermé que tu poses
Contre le feu d'un bracelet.

 


Éventail

De frigides roses pour vivre
Toutes la même interrompront
Avec un blanc calice prompt
Votre souffle devenu givre
Mais que mon battement délivre
La touffe par un choc profond
Cette frigidité se fond
En du rire de fleurir ivre
À jeter le ciel en détail
Voilà comme bon éventail
Tu conviens mieux qu'une fiole

Nul n'enfermant à l'émeri
Sans qu'il y perde ou le viole
L'arôme émané de Méry.

1890

 


Feuillet d'album

Tout à coup et comme par jeu
Mademoiselle qui voulûtes
Ouïr se révéler un peu
Le bois de mes diverses flûtes

Il me semble que cet essai
Tenté devant un paysage
A du bon quand je le cessai
Pour vous regarder au visage

Oui ce vain souffle que j'exclus
Jusqu'à la dernière limite
Selon mes quelques doigts perclus
Manque de moyens s'il imite

Votre très naturel et clair
Rire d'enfant qui charme l'air.

 


Remémoration d'amis belges

À des heures et sans que tel souffle l'émeuve
Toute la vétusté presque couleur encens
Comme furtive d'elle et visible je sens
Que se dévêt pli selon pli la pierre veuve

Flotte ou semble par soi n'apporter une preuve
Sinon d'épandre pour baume antique le temps
Nous immémoriaux quelques-uns si contents
Sur la soudaineté de notre amitié neuve

Ô très chers rencontrés en le jamais banal
Bruges multipliant l'aube au défunt canal
Avec la promenade éparse de maint cygne

Quand solennellement cette cité m'apprit
Lesquels entre ses fils un autre vol désigne
À prompte irradier ainsi qu'aile l'esprit.

 


Sonnets

Dame sans trop d'ardeur ...

Dame
sans trop d'ardeur à la fois enflammant
La rose qui cruelle ou déchirée et lasse
Même du blanc habit de pourpre le délace
Pour ouïr dans sa chair pleurer le diamant

Oui sans ces crises de rosée et gentiment
Ni brise quoique, avec, le ciel orageux passe
Jalouse d'apporter je ne sais quel espace
Au simple jour le jour très vrai du sentiment

Ne te semble-t-il pas, Mary, que chaque année
Dont sur ton front renaît la grâce spontanée
Suffise selon quelque apparence et pour moi

Comme un éventail frais dans la chambre s'étonne
À raviver du peu qu'il faut ici d'émoi
Toute notr

Par andoar - Publié dans : alliés substanciels
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