Concours

"Pars en guerre contre le monde" (René Char)

 

Lundi 30 mai 2005

 
 
 
 
Emblème de toutes les luttes contre l'intolérance, Voltaire demeure un allié précieux. En 1994, on célèbre le tricentenaire de sa naissance.

Ah! s'il nous faut des fables, que ces fables soient du moins l'emblëme de la vérité! J'aime les fables des philosophes, je ris de celles des enfants, je hais celles des imposteurs.

 

Le bicentenaire de la mort de Voltaire en 1978 avait été compassé : il mêlait dans la commémoration Rousseau et Voltaire, mais estimait confusément l'écologisme de Jean-Jacques plus conforme que l'esprit de Voltaire à l'air encore soixante-huitard du temps. Les intégristes de tout poil, les extrémistes de toute obédience se sont chargés de rendre au tricentenaire de sa naissance son lustre et sa nécessité. Dans de récentes manifestations, on a vu des pancartes : "Au secours Voltaire !" Faut-il donc se réjouir qu'un auteur classique bascule à nouveau dans la polémique et que "Candide" reparaisse illustré par Wolinski (éd.Chêne) ? 1994 ne verra sans doute pas se renouveler les empoignades du siècle passé. Un équilibre semble pouvoir s'établir entre l'assagissement scolaire et la vigilance militante, entre le patrimoine et l'actualité.
(...)

"Il faut cultiver notre jardin", édictait Candide. Voltaire suit le précepte, au propre et au figuré. Aux Délices puis à Ferney, il se sent enfin chez lui, il plante, construit, aménage, fait venir des meubles. Pour lui comme pour ses hôtes, il aime ce luxe qu'il a chanté quelques décennies plus tôt dans "Le Mondain". Parallèlement à la biographie de la Voltaire Foundation, on peut feuilleter le recueil d'études, magnifiquement illustré, publié chez Skira par les autorités locales de Genève et de Ferney, désormais nommé Ferney-Voltaire. Les travaux et les jours du philosophe y deviennent sensibles à travers peintures, cartes et plans, à travers dessins et silhouettes découpées des Genevois fréquentés : les Cramer imprimeurs, la tribu des Tronchin, banquier, médecin et magistrat, Jean Hubert surtout qui ne s'est pas lassé de croquer son illustre voisin à l'huile, au lavis, à la plume, à l'eau-forte, en silhouette; Catherine qui adorait les philosophes français de loin commanda à Jean Huber un cycle de toiles qui sont conservées encore à Saint-Petersbourg et qui constitue une véritable "Voltairiade", sur le modèle de "La Henriade" à la gloire de Henri IV : le philosophe y est saisi dans sa vie quotidienne, jouant aux échecs et faisant du théâtre, enfilant son caleçon ou accueillant ses visiteurs.
Avec le tome IV de "Voltaire et son temps", on est arrivé à la lutte contre l'infâme, non pas la religion chrétienne, comme on a parfois voulu le croire, ni m'ême l'Eglise, mais ce qu'il y a d'intolérant dans l'une, de coercitif dans l'autre. L'Infâme, c'est la Saint-Barthelemy et l'Inquistion, c'est-à-dire toutes les Saint-Barthelemy qui font couler le sang au nom de Dieu ou de valeurs diverses, tous les appareils inquisitoriaux qui nient l'individu et broient les consciences. Une série d'affaires révèlent Voltaire à lui-même, et à une opinion bien plus large que celle de ses premiers lecteurs. Il sait que dans le Midi la répression antiprotestante continue à tuer, que des pasteurs montent à l'échafaud, que des fidèles sont envoyés aux galères. Mais il se méfie de l'exaltation huguenote autant que des excès catholiques. Il faut le procès et la mort de Jean Calas pour que le scandale devienne une cause personnelle. Un soir d'octobre 1761, on découvre le corps de Marc-Antoine Calas dans une boutique de Toulouse. Sous la pression de l'opinion, le père est accusé d'avoir tué son fils pour l'empêcher de se convertir au catholicisme, il est arrêté, condamné à la roue et finalement exécuté. Les informations affluent à Genève où s'est réfugié le plus jeune fils Calas. Voltaire invite ce dernier à Ferney, fait secrètement venir la veuve à Paris, puis, convaincu du suicide de Marc-Antoine, il lance les "Pièces originales concernant la mort des sieurs Calas et le jugement rendu à Toulouse."
Le fait divers est devenu l'affaire Calas. Le patriarche multiplie les démarches et les écrits jusqu'à la révision du procès et la réhabilitation de Jean Calas en mars 1765. Entre-temps, il a pris fait et cause pour Pierre Paul Sirven, protestant de Castres, accusé de la mort de sa fille Catherine ; Sirven, lui, a eu la chance d'échapper à la justice et de se réfugier à Genève ; il est condamné par contumace et exécuté en effigie. Durant l'été 1765, c'est un jeune libertin qui est arrêté pour profanation d'un crucifix dans la dévôte cité d'Abbeville. Nul cadavre de victime en cette affaire qui mène pourtant le chevalier de La Barre à l'échafaud. Voltaire a besoin de sa fortune, de son prestige, de tout son talent rhétorique pour lutter contre l'institution des parlements d'Ancien Régime, devenus bastions d'un traditionalisme bien décidé à faire des exemples et à freiner l'avance des idées nouvelles. René Pomeau, comme Rémy Bijaoui, lui-même homme de barreau et auteur de "Voltaire avocat", montre chez le fils du notaire Arouet un goût de la procédure et de la chicane. Installé à Ferney, Voltaire n'a cessé de plaider pour lui ou pour les paysans. Avec les affaires Calas, Sirven, La Barre et de bien d'autres qui retiennent son attention, il met ce savoir-faire au service des grandes causes. Il devient l'apôtre de la tolérance, un de ceux grâce auxquels sont abolies à la veille de la Révolution la torture et la législation répressive contre les protestants. (...)

 

 


Candide
Chapitre XXX. Conclusion

         Candide, dans le fond de son cœur, n'avait aucune envie d'épouser Cunégonde; mais l'impertinence extrême du baron le déterminait à conclure le mariage, et Cunégonde le pressait si vivement qu'il ne pouvait s'en dédire. Il consulta Pangloss, Martin, et le fidèle Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire par lequel il prouvait que le baron n'avait nul droit sur ma soeur, et qu'elle pouvait, selon toutes les lois de l'Empire, épouser Candide de la main gauche. Martin conclut à jeter le baron dans la mer; Cacambo décida qu'il fallait le rendre au levanti patron, et le remettre aux galères, après quoi on l'enverrait à Rome au père général par le premier vaisseau. L'avis fut trouvé fort bon; la vieille l'approuva; on n'en dit rien à sa sœur ; la chose fut exécutée pour quelque argent, et on eut le plaisir d'attraper un jésuite, et de punir l'orgueil d'un baron allemand.
          Il était tout naturel d'imaginer qu'après tant de désastres Candide, marié avec sa maîtresse et vivant avec le philosophe Pangloss, le philosophe Martin, le prudent Cacambo, et la vieille, ayant d'ailleurs rapporté tant de diamants de la patrie des anciens Incas, mènerait la vie du monde la plus agréable; mais il fut tant friponné par les juifs qu'il ne lui resta plus rien que sa petite métairie; sa femme, devenant tous les jours plus laide, devint acariâtre et insupportable; la vieille était infirme, et fut encore de plus mauvaise humeur que Cunégonde. Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui allait vendre des légumes à Constantinople, était excédé de travail, et maudissait sa destinée. Pangloss était au désespoir de ne pas briller dans quelque université d'Allemagne. Pour Martin, il était fermement persuadé qu'on est également mal partout; il prenait les choses en patience. Candide, Martin et Pangloss disputaient quelquefois de métaphysique et de morale. On voyait souvent passer sous les fenêtres de la métairie des bateaux chargés d'effendis, de bachas, de cadis, qu'on envoyait en exil à Lemnos, à Mytilène, à Erzeroum; on voyait venir d'autres cadis, d'autres bachas, d'autres effendis, qui prenaient la place des expulsés, et qui étaient expulsés à leur tour. On voyait des têtes proprement empaillées qu'on allait présenter à la Sublime-Porte. Ces spectacles faisaient redoubler les dissertations; et quand on ne disputait pas, l'ennui était si excessif que la vieille osa un jour leur dire: "Je voudrais savoir lequel est le pire, ou d'être violée cent fois par des pirates nègres, d'avoir une fesse coupée, de passer par les baguettes chez les Bulgares, d'être fouetté et pendu dans un auto-da-fé, d'être disséqué, de ramer en galère, d'éprouver enfin toutes les misères par lesquelles nous avons tous passé, ou bien de rester ici à ne rien faire? - C'est une grande question", dit Candide.
          Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout conclut que l'homme était né pour vivre dans les convulsions de l'inquiétude, ou dans la léthargie de l'ennui. Candide n'en convenait pas, mais il n'assurait rien. Pangloss avouait qu'il avait toujours horriblement souffert; mais ayant soutenu une fois que tout allait à merveille, il le soutenait toujours, et n'en croyait rien.
          Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables principes, de faire hésiter plus que jamais Candide, et d'embarrasser Pangloss. C'est qu'ils virent un jour aborder dans leur métairie Paquette et le frère Giroflée, qui étaient dans la plus extrême misère; ils avaient bien vite mangé leurs trois mille piastres, s'étaient quittés, s'étaient raccommodés, s'étaient brouillés, avaient été mis en prison, s'étaient enfuis, et enfin frère Giroflée s'était fait turc. Paquette continuait son métier partout, et n'y gagnait plus rien. "Je l'avais bien prévu, dit Martin à Candide, que vos présents seraient bientôt dissipés et ne les rendraient que plus misérables. Vous avez regorgé de millions de piastres, vous et Cacambo, et vous n'êtes pas plus heureux que frère Giroflée et Paquette. - Ah! ah! dit Pangloss à Paquette, le Ciel vous ramène donc ici parmi nous, ma pauvre enfant! savez-vous bien que vous m'avez coûté le bout du nez, un oeil, et une oreille? Comme vous voilà faite! et qu'est-ce que ce monde!". Cette nouvelle aventure les engagea à philosopher plus que jamais.
          Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux qui passait pour le meilleur philosophe de la Turquie; ils allèrent le consulter; Pangloss porta la parole, et lui dit: "Maître, nous venons vous prier de nous dire pourquoi un aussi étrange animal que l'homme a été formé. - De quoi te mêles-tu? lui dit le derviche; est-ce là ton affaire? - Mais, mon révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la terre. - Qu'importe, dit le derviche, qu'il y ait du mal ou du bien? Quand Sa Hautesse envoie un vaisseau en Egypte, s'embarrasse-t-elle si les souris qui sont dans le vaisseau sont à leur aise ou non? - Que faut-il donc faire? dit Pangloss. - Te taire, dit le derviche. - Je me flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec vous des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles, de l'origine du mal, de la nature de l'âme, et de l'harmonie préétablie." Le derviche, à ces mots, leur ferma la porte au nez.
          Pendant cette conversation, la nouvelle s'était répandue qu'on venait d'étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le mouphti, et qu'on avait empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe faisait partout un grand bruit pendant quelques heures. Pangloss, Candide et Martin, en retournant à la petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui prenait le frais à sa porte sous un berceau d'orangers. Pangloss qui était aussi curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le mouphti qu'on venait d'étrangler. "Je n'en sais rien, répondit le bonhomme; et je n'ai jamais su le nom d'aucun mouphti ni d'aucun vizir. J'ignore absolument l'aventure dont vous me parlez; je présume qu'en général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois misérablement, et qu'ils le méritent; mais jamais je ne m'informe de ce qu'on fait à Constantinople; je me contente d'y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive." Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers dans sa maison; ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs sortes de sorbets qu'ils faisaient eux-mêmes, du kaïmak piqué d'écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des limons, des ananas, des pistaches, du café de Moka qui n'était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles. Après quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de Candide, de Pangloss, et de Martin.
          "Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre? - Je n'ai que vingt arpents, répondit le Turc; je les cultive avec mes enfants; le travail éloigne de nous trois grands maux, l'ennui, le vice, et le besoin."
          Candide, en retournant dans sa métairie, fit de profondes réflexions sur le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin: "Ce bon vieillard me paraît s'être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l'honneur de souper. - Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes: car enfin Eglon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod; Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois dards; le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Baza, le roi Ela, par Zambri, Ochosias, par Jéhu, Athalia, par Joïada; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias, furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard second d'Angleterre, Edouard second, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l'empereur Henri IV? Vous savez... - Je sais aussi, dit Candide, qu'il faut cultiver notre jardin. - Vous avez raison, dit Pangloss; car quand l'homme fut mis dans le jardin d'Eden, il y fut mis ut operaretur eum, pour qu'il travaillât: ce qui prouve que l'homme n'est pas né pour le repos. - Travaillons sans raisonner, dit Martin; c'est le seul moyen de rendre la vie supportable."
          Toute la petite société entra dans ce louable dessein; chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était, à la vérité, bien laide; mais elle devint une excellente pâtissière; Paquette broda; la vieille eut soin du linge. Il n'y eut pas jusqu'à frère Giroflée qui ne rendît service; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme; et Pangloss disait quelquefois à Candide: "Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles: car enfin si vous n'aviez pas été chassé d'un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l'amour de mademoiselle Cunégonde, si vous n'aviez pas été mis à l'Inquisition, si vous n'aviez pas couru l'Amérique à pied, si vous n'aviez pas donné un bon coup d'épée au baron, si vous n'aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. - Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin."

 

Micromégas

CHAPITRE PREMIER

VOYAGE D'UN HABITANT DU MONDE DE L'ETOILE SIRIUS DANS
LA PLANETE DE SATURNE

Dans une de ces planètes qui tournent autour de l'étoile nommée Sirius, il y avait un jeune homme de beaucoup d'esprit, que j'ai eu l'honneur de connaître dans le dernier voyage qu'il fit sur notre petite fourmilière; il s'appelait Micromégas, nom qui convient fort à tous les grands. Il avait huit lieues de haut: j'entends, par huit lieues, vingt-quatre mille pas géométriques de cinq pieds chacun.

Quelques algébristes, gens toujours utiles au public, prendront sur-le- champ la plume, et trouveront que, puisque monsieur Micromégas, habitant du pays de Sirius, a de la tête aux pieds vingt-quatre mille pas, qui font cent vingt mille pieds de roi, et que nous autres, citoyens de la terre, nous n'avons guère que cinq pieds, et que notre globe a neuf mille lieues de tour, ils trouveront, dis-je, qu'il faut absolument que le globe qui l'a produit ait au juste vingt-un millions six cent mille fois plus de circonférence que notre petite terre. Rien n'est plus simple et plus ordinaire dans la nature. Les Etats de quelques souverains d'Allemagne ou d'ltalie, dont on peut faire le tour en une demi heure, comparés à l'empire de Turquie, de Moscovie ou de la Chine, ne sont qu'une très faible image des prodigieuses différences que la nature a mises dans tous les êtres.

La taille de Son Excellence étant de la hauteur que j'ai dite, tous nos sculpteurs et tous nos peintres conviendront sans peine que sa ceinture peut avoir cinquante mille pieds de roi de tour: ce qui fait une très jolie proportion.

Quant à son esprit, c'est un des plus cultivés que nous avons; il sait beaucoup de choses; il en a inventé quelques-unes; il n'avait pas encore deux cent cinquante ans, et il étudiait, selon la coutume, au collège des jésuites de sa planète, lorsqu'il devina, par la force de son esprit, plus de cinquante propositions d'Euclide. C'est dix-huit de plus que Blaise Pascal, lequel, après en avoir deviné trente-deux en se jouant, à ce que dit sa soeur, devint depuis un géomètre assez médiocre, et un fort mauvais métaphysicien. Vers les quatre cent cinquante ans, au sortir de l'enfance, il disséqua beaucoup de ces petits insectes qui n'ont pas cent pieds de diamètre, et qui se dérobent aux microscopes ordinaires; il en composa un livre fort curieux, mais qui lui fit quelques affaires. Le muphti de son pays, grand vétillard, et fort ignorant, trouva dans son livre des propositions suspectes, malsonnantes, téméraires, hérétiques, sentant l'hérésie, et le poursuivit vivement: il s'agissait de savoir si la forme substantielle des puces de Sirius était de même nature que celle des colimaçons. Micromégas se défendit avec esprit; il mit les femmes de son côté; le procès dura deux cent vingt ans. Enfin le muphti fit condamner le livre par des jurisconsultes qui ne l'avaient pas lu, et l'auteur eut ordre de ne paraître à la cour de huit cents années.

Il ne fut que médiocrement affligé d'être banni d'une cour qui n'était remplie que de tracasseries et de petitesses. Il fit une chanson fort plaisante contre le muphti, dont celui-ci ne s'embarrassa guère; et il se mit à voyager de planète en planète, pour achever de se former _l'esprit et le coeur_, comme l'on dit. Ceux qui ne voyagent qu'en chaise de poste ou en berline seront sans doute étonnés des équipages de là-haut: car nous autres, sur notre petit tas de boue, nous ne concevons rien au-delà de nos usages. Notre voyageur connaissait merveilleusement les lois de la gravitation et toutes les forces attractives et répulsives. Il s'en servait si à propos que, tantôt à l'aide d'un rayon du soleil, tantôt par la commodité d'une comète, il allait de globe en globe, lui et les siens, comme un oiseau voltige de branche en branche. Il parcourut la voie lactée en peu de temps, et je suis obligé d'avouer qu'il ne vit jamais à travers les étoiles dont elle est semée ce beau ciel empyrée que l'illustre vicaire Derham se vante d'avoir vu au bout de sa lunette. Ce n'est pas que je prétende que Monsieur Derham ait mal vu, à Dieu ne plaise! mais Micromégas était sur les lieux, c'est un bon observateur et je ne veux contredire personne. Micromégas, après avoir bien tourné, arriva dans le globe de Saturne. Quelque accoutumé qu'il fût à voir des choses nouvelles, il ne put d'abord, en voyant la petitesse du globe et de ses habitants, se défendre de ce sourire de supériorité qui échappe quelquefois aux plus sages. Car enfin Saturne n'est guère que neuf cents fois plus gros que la terre, et les citoyens de ce pays-là sont des nains qui n'ont que mille toises de haut ou environ. Il s'en moqua un peu d'abord avec ses gens, à peu près comme un musicien italien se met à rire de la musique de Lulli quand il vient en France. Mais comme le Sirien avait un bon esprit, il comprit bien vite qu'un être pensant peut fort bien n'être pas ridicule pour n'avoir que six mille pieds de haut. Il se familiarisa avec les Saturniens, après les avoir étonnés. Il lia une étroite amitié avec le secrétaire de l'Académie de Saturne, homme de beaucoup d'esprit, qui n'avait à la vérité rien inventé, mais qui rendait un fort bon compte des inventions des autres, et qui faisait passablement de petits vers et de grands calculs. Je rapporterai ici, pour la satisfaction des lecteurs, une conversation singulière que Micromégas eut un jour avec M. le secrétaire.

 
Par andoar - Publié dans : alliés substanciels
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 30 mai 2005
Casanova le magnifique


Le goût du plaisir, du bonheur, du sexe, de l'amour. Casanova est le seul écrivain occidental qui ait échappé à l'influence de la Bible et de la conscience religieuse.


La célébrité mondiale de Casanova ne l'a jamais fait admettre dans aucun des deux panthéons qui consacrent la gloire d'un écrivain : d'une part les manuels scolaires, d'autre part les histoires de la littérature. On l'a beaucoup lu, mais seulement comme un amuseur, sans le prendre au sérieux. Son nom fait sourire, il sert d'enseigne à des cabarets, mais on se garde de le prononcer en classe ou dans les ouvrages qui traitent des mouvements de pensée au XVIIIe siècle. "Il n'a, l'heureux homme, que de la sensualité, il n'a pas d'âme", comme le dit Stefan Zweig, qui résume ici l'opinion commune. "Léger comme un éphémère, vide comme une bulle de savon et empruntant son éclat au contre-jour des événements, il papillonne à travers le temps", etc. En fait, Casanova est resté un marginal de la culture occidentale, un méconnu. On lui refuse la place qui lui est due, ne serait-ce que pour son talent littéraire. Une telle exclusion, qui ne relève pas du jugement littéraire mais d'un mobile inconscient beaucoup plus fort et profond, vaut la peine qu'on se demande qu'est-ce qui dérange comme ça dans son œuvre.
La réponse est simple : le goût du plaisir, du bonheur, du sexe, de l'amour. Casanova est le seul écrivain occidental qui ait échappé à l'influence de la Bible et de la conscience religieuse, le seul pour qui la Loi (ce que Zweig appelle "l'âme") ne présente rigoureusement aucun sens. Il est à son aise dans le plaisir, privilège plus unique que rare dans une société si fortement muselée par les interdits du Surmoi. Ni le Père ni le Pape ni aucune des figures du Pouvoir n'existent pour luI. A cet égard, il est le plus pur des Italiens, le représentant le plus parfait d'un peuple absolument païen, auquel des siècles de propagande cléricale n'ont pu ôter la passion exclusive de l'instant, de la terre, des choses pleines, immédiates et tangibles, consommées sur place, sans remords ni calculs pour le lendemain.
Il semblerait pour le moins équitable que Casanova, modèle de l'homme libre rebelle à toute contrainte, se soit acquis une place d'honneur dans le siècle des Lumières. Ses lecteurs ont retenu surtout deux épisodes dans sa vie : l'effraction nocturne d'un couvent, l'évasion de la prison des Piombi. Deux prouesses accomplies au nom de la liberté, liberté sexuelle et liberté civile. Or nulle part on ne trouve le nom de Casanova associé à celui des philosophes et encyclopédistes du XVIIIe siècle, ces grands champions de la liberté. La vérité, c'est que Voltaire et ses amis concevaient la liberté dans un sens beaucoup plus restrictif que Casanova, dans un sens qui révèle leur propre imprégnation biblique et leur statut de victimes d'un refoulement millénaire. Rien d'étonnant si l'Europe, elle-même en proie aux inhibitions et à la mauvaise conscience, s'est assimilé facilement l'Encyclopédie, une libre-pensée si peu libérée.
Un exemple. Voltaire dans le Dictionnaire philosophique, à l'article Onan, écrit que la masturbation juvénile rend fou, idiot et abrège la vie. Casanova, lui, écrit dans ses Mémoires qu'un homme sain et bien portant qui ne dispose pas d'une femme doit se masturber, sous peine de s'exposer à de grands risques pour sa santé physique et morale. L'Occident, au lieu d'écouter Casanova, a suivi Voltaire. On comprend pourquoi la jeunesse des écoles n'a pas le droit de lire les Mémoires : ce prétendu amuseur ferait souffler le vent de la révolution dans le monde clos de la pédagogie répressive. L'article stupide du Dictionnaire philosophique est responsable des tortures qui ont ravagé des millions d'adolescents et en ont fait souvent des névrosés pour la vie.
Aujourd'hui, Casanova devrait être considéré comme un précurseur des mouvements d'émancipation sexuelle. Ce que Wilhelm Reich préconise avec une certaine hargne doctrinaire, il y a longemps que Casanova l'avait dit, avec la bonne humeur et la gaieté de ceux qui n'ont jamais pensé que le plaisir pouvait n'être pas naturel. Toutes les formes de plaisir. Il serait temps de s'apercevoir que Casanova n'était pas seulement "l'homme à femmes" - un personnage malgré tout rassurant pour la conscience bourgeoise asservie à l'idéologie de l'hétérosexualité - mais aussi un homosexuel intrépide. Il est inouï de penser que toute cette partie de son activité, pourtant si manifeste à une lecture même rapide des Mémoires, a été soigneusement occultée. Mais il n'est pas moins étrange de constater qu'on persiste à faire de Voltaire et des philosophes français du XVIIIe siècle des champions de la liberté, eux qui ont préparé la voie à la grande répression organisée au XIXe siècle contre toute forme de vie sexuelle qui ne tende pas à la consolidation de la famille et à la perpétuation de l'espèce.
Liberté du plaisir, sans considération ni de sexe ni d'âge (ces discriminations inventées par l'idéologie capitaliste et technocratique du rendement), et aussi gratuité, gaspillage du plaisir : voilà ce que Casanova, non pas revendique, mais s'accorde, avec la plus grande tranquillité du monde. Un plaisir qui n'est domestiqué à aucune fin sociale. Mais non plus dévié vers le goût ténébreux, si fort en vogue chez certains amateurs d'érotisme, de transgresser des interdits. La haute culture occidentale qui n'aime dans la liberté sexuelle que le fait de se sentir sacrilège, ne pardonne pas à Casanova d'être heureux sans complexes. Don Juan est devenu depuis longtemps un héros pour notre société : ce qui le fascine, c'est la bravade, le défi, l'autopunition, le rapport avec le Père et avec Dieu. Casanova est à l'opposé de Don Juan, dans la mesure où il jouit positivement de son bonheur, sans avoir besoin de le disputer à des forces qui le lui prohibent.
De nos jours, la redécouverte de Sade est liée au plaisir, non pas du plaisir, mais de la transgression. Rien n'est plus typique que l'exemple de Georges Bataille, qui passe pour un héros de l'érotisme, alors qu'il n'aime, en chrétien fidèle, que la crainte et le tremblement devant l'objet défendu.
Casanova, encore aujourd'hui, reste le seul qui ait osé vouloir le bonheur pour le bonheur, le plaisir pour le plaisir, la nature pour la nature. Quel scandale pour une société dont les modèles demeurent, en plein Xxe siècle, Tristan et Iseult, Roméo et Juliette, Phèdre et Hippolyte, Rodrigue et Prouhèze, c'est-à-dire des histoires de culpabilité et de châtiment. L'unique histoire d'amour, qui est donc une histoire d'amour, c'est Casanova qui l'a écrite. Peut-être, si elle le lisait, la partie de la jeunesse qui s'est émancipée des vieux tabous, le reconnaîtrait pour son ami et bienfaiteur. Jusqu'à présent, la culture officielle, qu'elle soit académique ou d'avant-garde, continue à l'ignorer : la première parce qu'il ne s'est pas soumis à la Loi, la seconde parce qu'il ne s'est pas rebellé contre la Loi. "Il papillonne à travers le temps…" : image en effet insupportable du désir nu, plusiel, polymorphe, gai, ludique, éternellement jeune, effaçant d'un coup d'aile les barrières et les hiérarchies qui fondent la famille, la société et l'Etat.

Casanova le magnifique

Le scandaleux Vénitien n'est pas seulement celui qu'on croit, aventurier, escroc, libertin. A côté de ce Casanova, devenu mot commun, il y eut le poète, le mémorialiste, le philosophe, le musicien... Tout naturellement, Philippe Sollers consacre un livre-éloge à ce "philosophe en action" représentatif du XVIIIe siècle.

Curieux destin que celui de Jacques Casanova (1725, Venise - 1798, Dux, Bohème) : il naît de père inconnu, est élevé très tôt en pension, époque dont il ne dit à peu près rien. A peine mûr, il embrasse la carrière ecclésiastique, puis celle des armes, avant de mener une vie que d'aucuns considèrent comme "aventureuse". Les esprits frileux, pour se donner quelques sensations dans une vie bien terne, en ont fait un "érotomane". C'est que cet homme, comme pour se venger, collectionne les "aventures". Sauf que ce ne sont jamais, à ses yeux, des aventures : il s'implique tout entier en elles et – soit la malchance (?), soit le hasard des circonstances – il se laisse prendre l'objet de ses vues. Chez un homme qui, venant de rien, a fréquenté tout le grand monde de l'époque (la Cour, Louis XV compris, Voltaire, Rousseau, Crébillon, Mozart...), cela a de quoi interroger. Philippe Sollers consacre à cet homme un ouvrage : Casanova l'admirable (1). Le titre vaut programme et renforce la page 4 de couverture du tome 2 de Histoire de ma vie de Casanova (2) : "Je considère les Mémoires de Casanova comme la véritable Encyclopédie du XVIIIe siècle" y dit Blaise Cendrars. Aussi Sollers se demande-t-il pourquoi ce riche apport a pu être, si longtemps, mésestimé, voire ignoré.

L'explication, on ne peut plus simple, mais réelle : "Scandaleux et insolite Casa." Autrement dit, les esprits fatigués se satisfont de cases toutes prêtes à y faire entrer quiconque. Et malheur à celui ou celle à qui cela ne convient pas. Sollers légitime, à bon droit, Casanova : "La vie est une loterie, une roue permanente, le monde lui-même n'est qu'un jeu sur fond de néant. Casanova en est convaincu, mais au lieu de s'abandonner, comme d'autres, à la mélancolie ou à la dépression, il va à la table de jeu, il parie, il accepte les gains et les pertes, il suit son dieu, c'est-à-dire son désir."

Les Mémoires de Casanova, une véritable encyclopé die du 18e siècle

Reste qu'il conviendrait d'interroger celui-ci, à quoi ne se risque pas plus Sollers que, avant lui, Roger Vailland qui s'était attaché, dans le Regard froid à l'homme de quarante ans, épanoui et heureux. Il faudrait s'interroger aussi sur le fait que Histoire de ma vie s'achève brutalement, à la cinquantaine. Casanova n'a-t-il pas eu le temps d'achever ses mémoires ou a-t-il considéré que les années postérieures ne méritaient pas... la postérité ? A notre connaissance, le mystère demeure entier. A lire les trois volumes de plus de mille pages chacun et les nombreuses notes fouillées de plusieurs exégètes, on peut se dire que Casanova a caché – s'est caché ? – un problème fondamental : celui d'une fêlure précoce, faite de l'absence du père et de l'abandon de la mère. A partir de quoi, il lui a fallu, seul, se construire. D'où la nécessité de séduire ; d'où, peut-être, son désir de ne jamais s'attacher définitivement. Tout se passe comme s'il craignait plus que tout l'attachement définitif, certain qu'il paraît être de devoir connaître la déception. On n'insiste pas suffisamment sur les larmes qu'il verse, notamment lors de ses arrachements douloureux d'avec des compagnes avec lesquelles il pouvait espérer finir ses jours. Et pourtant, que de larmes versées ! Et quelle fidélité, en même temps, envers toutes ses partenaires. Il va jusqu'à aider, plusieurs années après, celles qui sont dans la difficulté et la reconnaissance de celles-ci témoigne des liens profonds qu'il crée à chaque fois.

Bourreau de soi-même, suivant son dieu, le désir

Mais pourquoi donc n'a-t-il jamais abouti, autorisant en quelque sorte les caricatures que nous véhiculons toujours à son propos ? Il nous livre un semblant de réponse, qui laisse entier le mystère, dans le troisième volume : "Elle ne pouvait pas comprendre, et elle me le répétait toujours, comment je pouvais être ainsi le bourreau de moi-même ; et elle avait raison, car je ne le comprenais pas non plus." Pourquoi ne pas considérer que ce sacrifice volontaire, outre qu'il témoignait de l'angoisse d'une rupture dont il craignait les conséquences terribles pour sa sensibilité et compte tenu de son histoire personnelle, reproduisait le sacrifice infantile qu'il avait dû subir, rejeté qu'il avait été par ses parents ? On ne se sort jamais de ces choses sans dommage. Mais on ne dit rien, on n'en parle à personne ; on souffre en silence, essayant de prendre une revanche sur de difficiles débuts. Comme si c'était au pouvoir de l'homme. Mais, dira-t-on, pourquoi est-il à ce point homme de plaisir ? Parce qu'il est homme de son temps, le XVIIIe siècle, lequel fournit tant de penseurs hédonistes, connus ou injustement méconnus : Sade, le curé Meslier, Condillac et consorts. Casanova, bien que de tendance monarchiste – mais il abhorre surtout la Terreur – ne dépare pas dans le paysage des Lumières. Mieux : il leur appartient et contribue, si l'on veut bien le lire, à l'histoire de la pensée du siècle.

Désespoir de la pensée et optimisme de l'action

Freud a signalé, plus tard, le lien qu'entretiennent pulsion de connaître et pulsion sexuelle. Nous y sommes. Et ne nous étonnons pas si d'aucuns se détournent du sexe comme ils se sont détournés de la connaissance. Sollers a raison de résumer : "plutôt mort que mouton". Et cela dérange à l'envi. Dans la Guerre du goût (3) déjà on lisait : "Le corps trop cru, trop présent, trop en relief, voilà le danger." C'est une oeuvre de salubrité absolue qui consisterait à entendre enfin la voix de Casanova, dans son intégralité. D'autant plus que, comme tout grand écrivain, ou grand penseur, il sert l'existence de ceux et celles qui le suivent dans le temps, fût-ce plusieurs siècles après lui. Pas de risque de "perte de repères" avec le Vénitien, fort attaché à la propreté (pas seulement physique), à la courtoisie et au respect des autres, à la culture tous azimuts (philosophie, poésie, littérature, musique, etc.), et toujours d'une générosité incroyable dans tous les domaines. A croire que l'enfant qui restait en lui ne voulait pas faire subir un sort qu'il ne souhaitait à personne mais qui avait été le sien. Ce qui peut marquer, par conséquent, chez cet homme, c'est moins ses exploits physiques que la tendresse qu'il y met toujours, car il ne supporte les femmes qu'intelligentes (motif de refus : qu'elles ne sachent ni lire ni écrire), élégantes et cultivées. Et il ne leur demande pas d'être aussi férues que lui de sciences occultes, de cabale... Cet homme ouvert à tout s'est juste fermé au malheur que peut comporter, selon lui, une union : "le mariage est un sentiment que j'abhorre (...) Parce qu'il est le tombeau de l'amour." Sans doute beaucoup de ses compagnes ont-elles senti ce que nous interprétons comme un désespoir, celui de la pensée, mais qu'il joint à un optimisme de l'action. Initiateur à la vie, il a vécu la reconnaissance de pratiquement toutes les femmes qu'il a fréquentées. De même en matière d'Etat : le cardinal de Bernis n'a pas regretté de l'envoyer en mission en Hollande pour renflouer les caisses royales. Etonnant homme, décidément, que celui-là, mais qui n'a pas encore débuté le parcours qui doit être le sien : celui d'un tout-grand, d'un tout-premier de ce siècle qui n'en est pourtant pas avare.

Par andoar - Publié dans : alliés substanciels
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 25 mai 2005
De la terre à la lune

Quand j’eus percé selon le calcul que j’ai fait depuis beaucoup plus des trois quarts du chemin qui sépare la terre d’avec la lune, je me vis tout d’un coup choir les pieds en haut, sans avoir culbuté en aucune façon, encore ne m’en fussé-je pas aperçu, si je n’eusse senti ma tête chargée du poids de mon corps. Je connus bien à la vérité que je ne retombais pas vers notre monde ; car encore que je me trouvasse entre deux lunes, et que je remarquasse fort bien que je méloignais de l'une à mesure que je m’approchais de l’autre, j’étais assuré que la plus grande était notre globe ; pour ce qu’au bout d’un jour ou deux de voyage, les réfractions éloignées du soleil venant à confondre la diversité des corps et des climats, il ne m’avait plus paru que comme une grande plaque d’or. Cela me fit imaginer que je baissais vers la lune, et je me confirmai dans cette opinion, quand je vins à me souvenir que je n’avais commencé de choir qu’après les trois quarts du chemin. " Car, disais-je en moi-même, cette masse étant moindre que la nôtre, il faut que la sphère de son activité soit aussi moins étendue, et que par conséquent j’aie senti plus tard la force de son centre. "
Enfin, après avoir été fort longtemps à tomber, à ce que je préjugeai, car la violence du précipice m’empêcha de le remarquer, le plus loin dont je me souviens, c’est que je me trouvai sous un arbre embarrassé avec trois ou quatre branches assez grosses que j’avais éclatées par ma chute, et le visage mouillé d’une pomme qui s’était écachée contre.

Le paradis terrestre

Par bonheur, ce lieu-là était, comme vous le saurez bientôt, le paradis terrestre, et l’arbre sur lequel je tombai se trouva justement l’arbre de vie. Ainsi vous pouvez bien juger que sans ce hasard, je serais mille fois mort. J’ai souvent fait depuis réflexion sur ce que le vulgaire assure qu’en se précipitant d’un lieu fort haut, on est étouffé auparavant de toucher la terre ; et j’ai conclu de mon aventure qu’il en avait menti, ou bien qu’il fallait que le jus énergique de ce fruit, qui m’avait coulé dans la bouche, eût rappelé mon âme qui n’était pas loin de mon cadavre, encore tout tiède, et encore disposé aux fonctions de la vie. En effet, sitôt que je fus à terre ma douleur s’en alla avant même de se peindre en ma mémoire ; et la faim, dont pendant mon voyage j’avais été beaucoup travaillé, ne me fit trouver en sa place qu’un léger souvenir de l’avoir perdue.
A peine quand je fus relevé, eus-je observé la plus large des quatre grandes rivières qui forment un lac en la bouchant, que l’esprit ou l’âme invisible des simples qui s’exhalent sur cette contrée me vint réjouir l’odorat ; et je connus que les cailloux n’y étaient ni durs ni raboteux, et qu’ils avaient soin de s’amollir quand on marchait dessus. Je rencontrai d’abord une étoile de cinq avenues, dont les arbres par leur excessive hauteur semblaient porter au ciel un parterre de haute futaie. En promenant mes yeux de la racine au sommet, puis les précipitant du faîte jusqu’au pied, je doutais si la terre les portait ou si eux-mêmes ne portaient point la terre pendue à leurs racines ; on dirait que leur front superbement élevé plie comme par force sous la pesanteur des globes célestes dont on dirait qu’ils ne soutiennent la charge qu’en gémissant ; leurs bras étendus vers le ciel témoignaient en l’embrassant demander aux astres la bénignité toute pure de leurs influences, et la recevoir, auparavant qu’elles aient rien perdu de leur innocence, au lit des éléments.

Les printemps éternels

Là de tous côtés les fleurs sans avoir eu d’autre jardinier que la nature respirent une haleine si douce, quoique sauvage, qu’elle réveille et satisfait l’odorat ; là l’incarnat d’une rose sur l’églantier, et l’azur éclatant d’une violette sous des ronces, ne laissant point de liberté pour le choix, font juger qu’elles sont toutes deux plus belles l’une que l’autre ; là le printemps compose toutes les saisons ; là ne germe point de plante vénéneuse que sa naissance ne trahisse sa conversation ; là les ruisseaux par un agréable murmure racontent leurs voyages aux cailloux ; là mille petites gosiers emplumés font retentir la forêt au bruit de leurs mélodieuses chansons ; et la trémoussante assemblée de ces divins musiciens est si générale, qu’il semble que chaque feuille dans le bois ait pris la langue et la figure d’un rossignol ; l’Echo prend tant de plaisir à leurs airs, qu’on dirait à les lui entendre répéter, qu’elle ait envie de les apprendre.
A côté de ce bois se voient deux prairies, dont le vert-gai continu fait une émeraude à perte de vue. Le mélange confus des peintures que le printemps attache à cent petites fleurs en égare les nuances l’une dans l’autre avec une si agréable confusion, qu’on ne sait si ces fleurs agitées par un doux zéphyr courent plutôt après elles-mêmes, qu’elles ne fuient pour échapper aux caresses de ce vent folâtre. On prendrait même cette prairie pour un océan, à cause qu’elle est comme une mer qui n’offre point de rivage, en sorte que mon œil épouvanté d’avoir couru si loin sans découvrir le bord y envoyait vitement ma pensée ; et ma pensée doutant que ce fût l’extrémité du monde se voulait persuader que des lieux si charmants avaient peut-être forcé le ciel de se joindre à la terre. Au milieu d’un tapis si vaste et si plaisant, court à bouillons d’argent une fontaine rustique qui couronne ses bords d’un gazon émaillé de bassinets, de violettes, et de cent autres petites fleurs, qui semblent se presser à qui s’y mirera la première : elle est encore au berceau, car elle ne vient que de naître, et sa face jeune et polie ne montre pas seulement une ride. Les grands cercles qu’elle promène en revenant mille fois sur soi-même montrent que c’est bien à regret qu’elle sort de son pays natal ; et comme si elle eût été honteuse de se voir caressée auprès de sa mère, elle repoussa en murmurant ma main qui la voulait toucher. Les animaux qui s’y venaient désaltérer, plus raisonnables que ceux de notre monde, témoignaient être surpris de voir qu’il faisait grand jour vers l’horizon, pendant qu’ils regardaient le soleil aux antipodes, et n’osaient se pencher sur le bord, de crainte qu’ils avaient de tomber au firmament.
Il faut que je vous avoue qu’à la vue de tant de belles choses je me sentis chatouillé de ces agréables douleurs qu’on dit que sent l’embryon à l’infusion de son âme. Le vieux poil me tomba pour faire place à d’autres cheveux plus épais et plus déliés. Je sentis ma jeunesse se rallumer, mon visage devenir vermeil, ma chaleur naturelle se remêler doucement à mon humide radical ; enfin je reculai sur mon âge environ quatorze ans.

Histoire d’Elie

J’avais cheminé demi-lieue à travers une forêt de jasmins et de myrtes quand j’aperçus couché à l’ombre je ne sais quoi qui remuait : c’était un jeune adolescent, dont la majestueuse beauté me força presque à l’adoration. Il se leva pour m’en empêcher : " Et ce n’est pas à moi, s’écria-t-il, c’est à Dieu que tu dois ces humilités ! – Vous voyez une personne, lui répondis-je, consternée de tant de miracles, que je ne sais par lequel débuter mes admirations ; car venant d’un monde que vous prenez sans doute ici pour une lune, je pensais être abordé dans un autre que ceux de mon pays appellent la lune aussi ; et voilà que je me trouve en paradis aux pieds d’un Dieu qui ne veut pas être adoré, et d’un étranger qui parle ma langue. – Hormis la qualité de Dieu, me répliqua-t-il, dont je ne suis que la créature, ce que vous dites est véritable ; cette terre-ci est la lune que vous voyez de votre globe ; et ce lieu-ci où vous marchez est le paradis, mais c’est le paradis terrestre où n’ont jamais entré que six personnes : Adam, Eve, Enoch, moi qui suis le vieil Elie, saint Jean l’Evangéliste, et vous. Vous savez bien comment les deux premiers en furent bannis, mais vous ne savez pas comment ils arrivèrent en votre monde. Sachez donc qu’après avoir tâté tous deux de la pomme défendue, Adam, qui craignait que Dieu, irrité par sa présence, en rengrégeât sa punition, considéra la lune, votre terre, comme le seul refuge où il se pouvait mettre à l’abri des poursuites de son Créateur.
Or en ce temps-là, l’imagination chez l’homme était si forte, pour n’avoir point encore été corrompue, ni par les débauches, ni par la crudité des aliments, ni par l’altération des maladies, qu’étant alors excité au violent désir d’aborder cet asile, et que sa masse étant devenue légère par le feu de cet enthousiasme, il y fut enlevé de la même sorte qu’il s’est vu des philosophes, leur imagination fortement tendue à quelque chose, être emportés en l’air par des ravissements que vous appelez extatiques. Eve, que l’infirmité de son sexe rendait plus faible et moins chaude, n’aurait pas eu sans doute l’imagination assez vigoureuse pour vaincre par la contention de sa volonté le poids de la matière, mais parce qu’il y avait très peu qu’elle avait été tirée du corps de son mari, la sympathie dont cette moitié était encore liée à son tout la porta vers lui à mesure qu’il montait, comme l’ambre se fait suivre de la paille, comme l’aimant se tourne au septentrion d’où il a été arraché, et Adam attira cette partie de lui-même comme la mer attire les fleuves qui sont sortis d’elle. Arrivés qu’ils furent en votre terre, ils s’habituèrent entre la Mésopotamie et l’Arabie : les Hébreux l’ont connu sous le nom d’Adam et les idolâtres sous le nom de Prométhée, que les poètes feignirent avoir dérobé le feu du ciel, à cause de ses descendants qu’il engendra pourvus d’une âme aussi parfaite que celle dont Dieu l’avait rempli.

L’ascension d’Enoch

" Ainsi pour habiter votre monde, le premier homme laissa celui-ci désert ; mais le Tout-Sage ne voulut pas qu’une demeure si heureuse restât sans habitants : il permit peu de siècles après qu’Enoch ennuyé de la compagnie des hommes, dont l’innocence se corrompait, eut envie de les abandonner. Mais ce saint personnage toutefois ne jugea point de retraite assurée contre l’ambition de ses parents qui s’égorgeaient déjà pour le partage de votre monde, sinon la terre bienheureuse, dont jadis, Adam son aïeul lui avait tant parlé. Toutefois comment y aller ? L’échelle de Jacob n’était pas encore inventée ! La grâce du Très-Haut y suppléa, car elle fit qu’Enoch s’avisa que le feu du ciel descendait sur les holocaustes des justes et de ceux qui étaient agréables devant la face du Seigneur, selon la parole de sa bouche : "L’odeur des sacrifices du juste est montée jusques à moi." Un jour que cette flamme divine était acharnée à consumer une victime qu’il offrait à l’Eternel, de la vapeur qui s’exhalait il remplit deux grands vases qu’il luta hermétiquement, et se les attacha sous les aisselles. La fumée aussitôt qui tendait à s’élever droit à Dieu, et qui ne pouvait que par miracle pénétrer le métal, poussa les vases en haut, et de la sorte enlevèrent avec eux ce saint homme. Quand il fut monté jusques à la lune, et qu’il eut jeté les yeux sur ce beau jardin, un épanouissement de joie presque surnaturelle lui fit connaître que c'était le paradis terrestre où son grand-père avait autrefois demeuré. Il délia promptement les vaisseaux qu’il avait ceints comme des ailes autour de ses épaules, et le fit avec tant de bonheur, qu’à peine était-il en l’air quatre toises au-dessus de la lune, qu’il prit congé de ses nageoires. L’élévation cependant était assez grande pour le beaucoup blesser, sans le grand tour de sa robe, où le vent s’engouffra, et l’ardeur du feu de la charité qui le soutint aussi jusqu’à ce qu’il eût mis pied à terre. Pour les deux vases ils montèrent jusqu’à ce que Dieu les enchâssât dans le ciel où ils sont demeurés : et c’est ce qu’aujourd’hui vous appelez les Balances, qui nous montrent bien tous les jours qu’elles sont encore pleines des odeurs du sacrifice d’un juste par les influences favorables qu’elles inspirent sur l’horoscope de Louis de Juste, qui eut les Balances pour ascendant.

Le déluge

" Enoch n’était pas encore toutefois en ce jardin ; il n’y arriva que quelque temps après. Ce fut alors que déborda le déluge, car les eaux où votre monde s’engloutit montèrent à une hauteur si prodigieuse que l’arche voguait dans les dieux à côté de la lune. Les humains aperçurent ce globe par la fenêtre, mais la réflexion de ce grand corps opaque s’affaiblissant à cause de leur proximité qui partageait sa lumière, chacun d’eux crut que c’était un canton de la terre qui n’avait pas été noyé. Il n’y eut qu’une fille de Noé, nommée Achab qui, à cause peut-être qu’elle avait pris garde qu’à mesure que le navire haussait il approchaient de cet astre, soutint à cor et à cri qu’assurément c’était la lune. On eut beau lui représenter que la sonde jetée, on n’avait trouvé que quinze coudées d’eau, elle répondit que le fer avait donc rencontré le dos d’une baleine qu’ils avaient pris pour la terre : que, quant à elle, qu’elle était bien assurée que c’était la lune en propre personne qu’ils allaient aborder. Enfin comme chacun opine pour son semblable, toutes les autres femmes se le persuadèrent en suite.

La femme et la lune

" Les voilà donc malgré la défense des hommes qui jettent l’esquif en mer. Achab était la plus hasardeuse ; aussi voulut-elle la première essayer le péril. Elle se lance allègrement dedans, et tout son sexe l’allait joindre, sans une vague qui sépara le bateau du navire. On eut beau crier après elle, l’appeler cent fois lunatique, protester qu’elle serait cause qu’un jour on reprocherait à toutes les femmes d’avoir dans la tête un quartier de la lune, elle se moqua d’eux. La voilà qui voque hors du monde. Les animaux suivirent son exemple, car la plupart des oiseaux qui se sentirent l’aile assez forte pour risquer le voyage, impatients de la première prison dont on eût encore arrêté leur liberté, donnèrent jusque-là. Des quadrupèdes même, les plus courageux, se mirent à la nage. Il en était sorti près de mille, avant que les fils de Noé pussent fermer les étables que la foule des animaux qui s’échappaient tenait ouvertes. La plupart abordèrent ce nouveau monde. Pour l’esquif, il alla donner contre un coteau fort agréable où la généreuse Achab descendit, et, joyeuse d’avoir connu qu’en effet cette terre-là était la lune, ne voulut point se rembarquer pour rejoindre ses frères. Elle s’habitua quelque temps dans une grotte, et comme un jour elle se promenait, balançant si elle serait fâchée d’avoir perdu la compagnie des siens ou si elle en serait bien aise, elle aperçut un homme qui abattait du gland. La joie d’une telle rencontre le fit voler aux embrassements ; elle en reçut de réciproques, car il y avait encore plus longtemps que le vieillard n’avait vu de visage humain. C’était Enoch le Juste. Ils vécurent ensemble, et sans que le naturel impie de ses enfants et l’orgueil de sa femme l’obligeassent de se retirer dans les bois, ils auraient achevé ensemble de filer leurs jours avec toute la douceur dont Dieu bénit le mariage des justes.

La révélation

" Là, tous les jours, dans les retraites les plus sauvages de ces affreuses solitudes, ce bon vieillard offrait à Dieu un esprit épuré, son cœur en holocauste, quand de l’arbre de science que vous savez qui est en ce jardin, un jour étant tombé une pomme dans la rivière au bord de laquelle il est planté, elle fut portée à la merci des vagues hors le paradis, en un lieu où le pauvre Enoch, pour sustenter sa vie, prenait du poisson à la pêche. Ce beau fruit fut arrêté dans le filet, il le mangea. Aussitôt il connut où était le paradis terrestre, et par des secrets que vous ne sauriez concevoir si vous n’avez mangé comme lui de la pomme de science, il y vint demeurer.

A la recherche de la parfaite philosophie

" Il faut maintenant que je vous raconte la façon dont j’y suis venu : Vous n’avez pas oublié, je pense, que je me nomme Elie, car je vous l’ai dit naguère. Vous saurez donc que j’étais en votre monde et que j’habitais avec Elisée, un Hébreu comme moi, sur les bords du Jourdain, où je vivais parmi les livres d’une vie assez douce pour ne la pas regretter encore qu’elle s’écoulât. Cependant plus les lumières de mon esprit croissaient, plus croissait aussi la connaissance de celles que je n’avais point. Jamais nos prêtres ne me ramentevaient l’illustre Adam que le souvenir de sa philosophie parfaite ne me fît soupirer. Je désespérais de la pouvoir acquérir, quand un jour après avoir sacrifié pour l’expiation des faibles de mon être mortel, je m’endormis et l’ange du Seigneur m’apparut en songe ; aussitôt que je fus éveillé, je ne manquai pas de travailler aux choses qu’il m’avait prescrites : je pris de l’aimant environ deux pieds en carré, je le mis au fourneau ; puis lorsqu’il fut bien purgé, précipité et dissous, j’en tirai l’attractif calciné, et le réduisis à la grosseur d’environ une balle médiocre.

L’ascension alchimique

" En suite de ces préparations, je fis construire un chariot de fer fort léger et, de là à quelques mois, tous mes engins étant achevés, j’entrai dans mon industrieuse charrette. Vous me demandez possible à quoi bon tout cet attirai ? Sachez que l’ange m’avait dit en songe que si je voulais acquérir une science parfaite comme je la désirais, je montasse au monde de la lune, où je trouverais dedans le paradis d’Adam l’arbre de science, parce que aussitôt que j’aurais tâté de son fruit mon âme serait éclairée de toutes les vérités dont une créature est capable. Voilà donc le voyage pour lequel j’avais bâti mon chariot. Enfin je montai dedans et lorsque je fut bien ferme et bien appuyé sur le siège, je ruai fort haut en l’air cette boule d’aimant. Or, la machine de fer que j’avais forgée tout exprès plus massive au milieu qu’aux extrémités fut enlevée aussitôt, et dans un parfait équilibre, à cause qu’elle se poussait toujours plus vite par cet endroit. Ainsi donc à mesure que j’arrivais où l’aimant m’avait attiré, je rejetais aussitôt ma boule en l’air au-dessus de moi. – Mais, l’interrompis-je, comment lanciez-vous votre balle si droit au-dessus de votre chariot, qu’il ne se trouvât jamais à côté ? – Je ne vois point de merveille en cette aventure, me dit-il ; car l’aimant, poussé qu’il était en l’air, attirait le fer droit à soi ; et par conséquent il était impossible que je montasse jamais à côté. Je vous dirai même que tenant ma boule en ma main, je ne laissais pas de monter, parce que le chariot courait toujours à l’aimant que je tenait au-dessus de lui ; mais la saillie de ce fer pour s’unir à ma boule était si violente qu’elle me faisait plier le corps en double, de sorte que je n’osai tenter qu’une fois cette nouvelle expérience. A la vérité c’était un spectacle à voir bien étonnant, car l’acier de cette maison volante, que j’avais poli avec beaucoup de soin, réfléchissait de tous côtés la lumière du soleil si vive et si brillante, que je croyais moi-même être tout en feu. Enfin après avoir beaucoup rué et volé après mon coup, j’arrivai comme vous avez fait en un terme où je tombais vers ce monde-ci ; et pour ce qu’en cet instant je tenais ma boule bien serrée entre mes mains, ma machine dont le siège me pressait pour approcher de son attractif ne me quitta point : tout ce qui me restait à craindre, c’était de me rompre le col : mais pour m’en garantir, je rejetais ma boule de temps en temps, afin que la violence de la machine retenue par son attractif se ralentît, et qu’ainsi ma chute fût moins rude, comme en effet, il arriva ; car quand je me vis à deux ou trois cents toises près de terre, je lançai ma balle de tous côtés à fleur du chariot, tantôt deçà, tantôt delà, jusqu’à ce que mes yeux découvrissent le paradis terrestre ; aussitôt je la jetai au-dessus de moi, et ma machine l’ayant suivie, je la quittai, et me laissai tomber d’un autre côté le plus doucement que je pus sur le sable, de sorte que ma chute ne fut pas plus violente que si je fusse tombé de ma hauteur. Je ne vous représenterai pas l’étonnement dont me saisit la vue des merveilles qui sont céans, parce qu’il fut à peu près semblable à celui dont je vous viens de voir consterné.

L’arbre de vie

" Vous saurez seulement que je rencontrai, dès le lendemain, l’arbre de vie par le moyen duquel je m’empêchai de vieillir. Il consuma bientôt et fit exhaler le serpent en fumée. "
A ces mots, " Vénérable et sacré patriarche, lui dis-je, je serais bien aise de savoir ce que vous entendez par ce serpent qui fut consumé. " Lui, d’un visage riant, me répondit ainsi : " J’oubliais, ô mon fils, à vous découvrir un secret dont on ne peut vous avoir instruit. Vous saurez donc qu’après qu’Ève et son mari eurent mangé de la pomme défendue, Dieu, pour punir le serpent qui les avait tentés, le relégua dans le corps de l’homme. Il n’est point né depuis de créature humaine qui, en punition du crime de son premier père, ne nourrisse un serpent dans son ventre, issu de ce premier. Vous le nommez les boyaux et vous les croyez nécessaires aux fonctions de la vie, mais apprenez que ce ne sont autre chose que des serpents pliés sur eux-mêmes en plusieurs doubles. Quand vous entendez vos entrailles crier, c’est le serpent qui siffle, et qui, suivant ce naturel glouton dont jadis il incita le premier homme à trop manger, demande à manger aussi ; car Dieu qui, pour vous châtier, voulait vous rendre mortel comme les autres animaux vous fit obséder par cet insatiable, afin que si vous lui donniez trop à manger, vous vous étouffassiez ; ou si lors qu’avec les dents invisibles dont cet affamé mord votre estomac, vous lui refusiez sa pitance, il criât, il tempêtât, il dégorgeât ce venin que vos docteurs appellent la bile, et vous échauffât tellement par le poison qu’il inspire à vos artères que vous en fussiez bientôt consumé. Enfin pour vous montrer que vos boyaux sont un serpent que vous avez dans le corps, souvenez-vous qu’on en trouva dans les tombeaux d’Esculape, de Scipion, d’Alexandre, de Charles Martel et d’Edouard d’Angleterre qui se nourrissaient encore des cadavres de leurs hôtes. – En effet, lui dis-je en l’interrompant, j’ai remarqué que comme ce serpent essaie toujours de s’échapper du corps de l’homme, on lui voit la tête et le col sortir au bas de nos ventres. Mais aussi Dieu n'a pas permis que l’homme seul en fût tourmenté, il a voulu qu’il se bandât contre la femme pour lui jeter son venin, et que l’enflure durât neuf mois après l’avoir piquée. Et pour vous montrer que je parle suivant la parole du Seigneur, c’est qu’il dit au serpent pour le maudire qu’il aurait beau faire trébucher la femme en se raidissant contre elle, qu’elle lui ferait enfin baisser la tête. "

La jeunesse éternelle

Je voulais continuer ces fariboles, mais Elie m’en empêcha : " Songez, dit-il, que ce lieu est saint. " Il se tut ensuite quelque temps comme pour se ramentevoir de l’endroit où il était demeuré, puis il prit ainsi la parole : " Je ne tâte du fruit de vie que de cent ans en cent ans, son jus a pour le goût quelque rapport avec l’esprit-de-vin ; ce fut je crois cette pomme qu’Adam avait mangée qui fut cause que nos premiers pères vécurent si longtemps, pour ce qu’il était coulé dans leur semence quelque chose de son énergie jusqu’à ce qu’elle s’éteignît dans les eaux du déluge.

L’arbre de science

" L’arbre de science est planté vis-à-vis. Son fruit est couvert d’une écorce qui produit l’ignorance dans quiconque en a goûté, et qui sous l’épaisseur de cette pelure conserve les spirituelles vertus de ce docte manger. Dieu autrefois, après avoir chassé Adam de cette terre bienheureuse, de peur qu’il n’en retrouvât le chemin, lui frotta les gencives de cette écorce. Il fut, depuis ce temps-là, plus de quinze ans à radoter et oublia tellement toutes choses que ni lui ni ses descendants jusqu’à Moïse ne se souvinrent seulement pas de la Création. Mais les restes de la vertu de cette pesante écorce achevèrent de se dissiper par la chaleur et la clarté du génie de ce grand prophète. Je m’adressai par bonheur à l’une de ces pommes que la maturité avait dépouillée de sa peau, et ma salive à peine l’avait mouillée que la philosophie universelle m’absorba : il me sembla qu’un nombre infini de petits yeux se plongèrent dans ma tête, et je sus le moyen de parler au Seigneur. Quand depuis j’ai fait réflexion sur cet enlèvement miraculeux, je me suis bien imaginé que je n’aurais pas pu vaincre par les vertus occultes d’un simple corps naturel la vigilance du séraphin que Dieu a ordonné pour la garde de ce paradis. Mais parce qu’il se plaît à se servir de causes secondes, je crus qu’il m’avait inspiré ce moyen pour y entrer, comme il voulut se servir des côtes d’Adam pour lui faire une femme, quoiqu’il pût la former de terre aussi bien que lui.
" Je demeurai longtemps dans ce jardin à me promener sans compagnie. Mais enfin, comme l’ange portier du lieu était mon principal hôte, il me prit envie de le saluer. Une heure de chemin termina mon voyage, car, au bout de ce temps, j’arrivai en une contrée où mille éclairs, se confondant en un, formaient un jour aveugle qui ne servait qu’à rendre l’obscurité visible.

La lune flamboyante

" Je n’étais pas encore bien remis de cette aventure que j’aperçus devant moi un bel adolescent : " Je suis, me dit-il, l’archange que tu cherches, je viens de lire dans Dieu qu’il t’avait suggéré les moyens de venir ici, et qu’il voulait que tu y attendisses sa volonté. " Il m’entretint de plusieurs choses et me dit entre autres : que cette lumière dont j’avais paru effrayé n’était rien de formidable ; qu’elle s’allumait presque tous les soirs quand il faisait la ronde, parce que, pour éviter les surprises des sorciers qui entrent partout sans être vus, il était contraint de jouer de l’espadon avec son épée flamboyante autour du paradis terrestre, et que cette lueur était les éclairs qu’engendrait son acier. "Ceux que vous apercevez de votre monde, ajouta-t-il, sont produits par moi. Si quelquefois vous les remarquez bien loin c’est à cause que les nuages d’un climat éloigné se trouvant disposés à recevoir cette impression font rejaillir jusqu’à vous ces légères images de feu, ainsi qu’une vapeur autrement située se trouve propre à former l’arc-en-ciel. Je ne vous instruirai pas davantage, aussi bien la pomme de science n’est pas loin d’ici ; aussitôt que vous en aurez mangé, vous serez docte comme moi. Mais surtout gardez-vous d’une méprise ; la plupart des fruits qui pendent à ce végétant sont environnés d’une écorce de laquelle si vous tâtez, vous descendrez au-dessous de l’homme au lieu que le dedans vous fera monter aussi haut que l’ange." "
Elie en était là des instructions que lui avait données le séraphin quand un petit homme nous vint joindre. " C’est ici cet Enoch dont je vous ai parlé ", me dit tout bas mon conducteur. Comme il achevait ces mots, Enoch nous présenta un panier plein de je ne sais quels fruits semblables aux pommes de Grenade qu’il venait de découvrir, ce jour-là même, en un bocage reculé. J’en serrai quelques-unes dans mes poches par le commandement d’Elie, lorsqu’il lui demanda qui j’étais. " C’est une aventure qui mérite un plus long entretien, répartit mon guide ; ce soir, quand nous serons retirés, il nous contera lui-même les miraculeuses particularités de son voyage. "
Nous arrivâmes, en finissant cela, sous une espèce d’ermitage fait de branches de palmiers ingénieusement entrelacées avec des myrtes et des orangers. Là j’aperçus dans un petit réduit des monceaux d’une certaine filoselle si blanche et si déliée qu’elle pouvait passer pour l’âme de la neige. Je vis aussi des quenouilles répandues çà et là. Je demandai à mon conducteur à quoi elles servaient : " A filer, me répondit-il. Quand le bon Enoch veut se débander de la méditation, tantôt il habille cette filasse, tantôt il en tourne du fil, tantôt il tisse de la toile qui sert à tailler des chemises aux onze mille vierges. Il n’est pas que vous n’ayez quelquefois rencontré en votre monde je ne sais quoi de blanc qui voltige en automne, environ la saison des semailles ; les paysans appellent cela " coton de Notre-Dame ", c’est la bourre dont Enoch purge son lin quand il le carde. "
Nous n’arrêtâmes guère, sans prendre congé d’Enoch dont cette cabane était la cellule, et ce qui nous obligea de le quitter sitôt, ce fut que de six heures en six heures il fait oraison et qu’il y avait bien cela qu’il avait achevé la dernière.

L’ascension spirituelle

Je suppliai en chemin Elie de nous achever l’histoire des assomptions qu’il m’avait entamée, et lui dis qu’il en était demeuré, ce me semblait, à celle de saint Jean l’Evangéliste. " Alors puisque vous n’avez pas, me dit-il, la patience d’attendre que la pomme de savoir vous enseigne mieux que moi toutes ces choses, je veux bien vous les apprendre : Sachez donc que Dieu... " A ce mot, je ne sais comme le diable s’en mêla, tant y a que je ne pus pas m’empêcher de l’interrompre pour railler : " Je m’en souviens, lui dis-je, Dieu fut un jour averti que l’âme de cet évangéliste était si détachée qu’il ne la retenait plus qu’à force de serrer les dents, et cependant l’heure où il avait prévu qu’il serait enlevé céans était presque expirée de façon que n’ayant pas le temps de lui préparer une machine, il fut contraint de l’y faire être vitement sans avoir le loisir de l’y faire aller. "

L’arbre de savoir

Elie pendant tout ce discours me regardait avec des yeux capables de me tuer, si j’eusse été en état de mourir d’autre chose que de faim. " Abominable, dit-il, en se reculant, tu as l’impudence de railler sur des choses saintes, au moins ne serait-ce pas impunément si le Tout-Sage ne voulait te laisser aux nations en exemple fameux de sa miséricorde ; va, impie, hors d’ici, va publier dans ce petit monde et dans l’autre car tu es prédestiné à y retourner, la haine irréconciliable que Dieu porte aux athées. " A peine eut-il achevé cette imprécation qu’il m’empoignât et me conduisit rudement vers la porte. Quand nous fûmes arrivés proche un grand arbre dont les branches chargées de fruits se courbaient presque à terre : " Voici l’arbre de savoir, me dit-il, où tu aurais puisé des lumières inconcevables sans ton irréligion. " Il n’eut pas achevé ce mot que feignant de languir de faiblesse, je me laissai tomber contre une branche où je dérobai adroitement une pomme. Il s’en fallait encore plusieurs enjambées que je n’eusse le pied hors de ce parc délicieux ; cependant, la faim me pressait avec tant de violence qu’elle me fit oublier que j’étais entre les mains d’un prophète courroucé, cela fit que je tirai une de ces pommes dont j’avais grossi ma poche, où je cochai mes dents, mais au lieu de prendre une de celles dont Enoch m’avait fait présent, ma main tomba sur la pomme que j’avais cueillie à l’arbre de science et dont par malheur je n’avais pas dépouillé l’écorce.
J’en avais à peine goûté qu’une épaisse nuée tomba sur mon âme ; je ne vis plus personne auprès de moi, et mes yeux ne reconnurent en tout l’hémisphère une seule trace du chemin que j’avais fait, et avec tout cela je ne laissais pas de me souvenir de tout ce qui m’était arrivé. Quand depuis j’ai fait réflexion sur ce miracle, je me suis figuré que l’écorce du fruit où j’avais mordu ne m’avait pas tout à fait abruti, à cause que mes dents la traversant se sentirent un peu du jus qu’elle couvrait, dont l’énergie avait dissipé la malignité de l’écorce. Je restai bien surpris de me voir tout seul au milieu d’un pays que je ne connaissais point. J’avais beau promener mes yeux, et les jeter par la campagne, aucune créature ne s’offrait pour les consoler. Enfin je résolus de marcher, jusqu’à ce que la Fortune me fît rencontrer la compagnie de quelques bêtes, ou de la mort.

Cyrano de Bergerac (Savinien de), Histoire comique contenant les états et empires de la Lune
1657 : “ De la terre à la lune, Le paradis terrestre, Les printemps éternels, L’arbre de vie, La jeunesse éternelle, L’arbre de science, L’arbre de savoir ”

  

  
Par andoar - Publié dans : alliés substanciels
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 25 mai 2005

Puis je vis un ciel nouveau, une terre nouvelle – car le premier ciel et la première terre ont disparu, et de mer, il n’y en a plus. Et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, de chez Dieu ; elle s’est faite belle, comme une jeune mariée parée pour son époux.
J’entendis alors une voix clamer, du trône : " Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux ; ils seront son peuple, et lui, Dieu-avec-eux, sera leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux : de mort, il n’y en aura plus ; de pleur, de cri et de peine, il n’y en aura plus, car l’ancien monde s’en est allé. "
Alors, Celui qui siège sur le trône déclara : " Voici, je fais l’univers nouveau. " Puis il ajouta : " Ecris : Ces paroles sont certaines et vraies. " " C’en est fait, me dit-il encore, je suis l’Alpha et l’Oméga, le Principe et la Fin ; celui qui a soif, moi, je lui donnerai de la source de vie, gratuitement. Telle sera la part du vainqueur ; et je serai son Dieu, et lui sera mon fils. Mais les lâches, les renégats, les dépravés, les assassins, les impurs, les sorciers, les idolâtres, bref, tous les hommes de mensonge, leur lot se trouve dans l’étang brûlant de feu et de souffre : c’est la seconde mort. "

La Jérusalem messianique

Alors, l’un des sept Anges aux sept coupes remplies des sept derniers fléaux s’en vint me dire : " Viens, que je te montre la Fiancée, l’Epouse de l’Agneau. " (il me transporta donc en esprit sur une montagne de grande hauteur et me montra la Cité sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel, de chez Dieu, avec en elle la gloire de Dieu. Elle resplendit telle une pierre très précieuse, comme une pierre de jaspe cristallin. Elle est munie d’un rempart de grande hauteur pourvu de douze portes près desquelles il y a douze Anges et des noms inscrits, ceux des douze tribus des Israélites ; à l’orient, trois portes ; au nord, trois portes ; au midi, trois portes ; à l’occident, trois portes. Le rempart de la ville repose sur douze assises portant chacune le nom de l’un des douze Apôtres de l’Agneau.
Celui qui me parlait tenait une mesure, un roseau d’or, pour mesurer la ville, ses portes et son rempart ; cette ville dessine un carré : sa longueur égale sa largeur. Il la mesura donc à l’aide du roseau, soit douze mille stades ; longueur, largeur et hauteur y sont égales. Puis il en mesura le rempart, soit cent quarante-quatre coudées. – L’Ange mesurait d’après une mesure humaine. -
Ce rempart est construit en jaspe, et la ville est de l’or pur, comme du cristal bien pur. Les assises de son rempart sont rehaussées de pierreries de toute sorte : la première assise est de jaspe, la deuxième de saphir, la troisième de calcédoine, la quatrième d’émeraude, la cinquième de sardoine, la sixième de cornaline, la septième de chrysolite, la huitième de béryl, la neuvième de topaze, la dixième de chrysoprase, la onzième d’hyacinthe, la douzième d’améthyste. Et les douze portes sont douze perles, chaque porte formée d’une seule perle ; et la place de la ville est de l’or pur, transparent comme du cristal. De temple, je n’en vis point en elle ; c’est que le Seigneur, le Dieu Maître-de-tout, est son temple, ainsi que l’Agneau.

La ville peut se passer de l’éclat du soleil et de celui de la lune, car la gloire de Dieu l’a illuminée, et l’Agneau lui tient lieu de flambeau. Les nations marcheront à sa lumière, et les rois de la terre viendront lui porter leurs trésors. Ses portes resteront ouvertes le jour – car il n’y aura pas de nuit – et l’on viendra lui porter les trésors et le faste des nations. Rien de souillé n’y pourra pénétrer, ni ceux qui commettent l’abomination et le mal, mais seulement ceux qui sont inscrits dans le livre de vie de l’Agneau.
Puis l’Ange me montra le fleuve de Vie, limpide comme du cristal, qui jaillissait du trône de Dieu et de l’Agneau. Au milieu de la place, de part et d’autre du fleuve, il y a des arbres de Vie qui fructifient douze fois, une fois chaque mois ; et leurs feuilles peuvent guérir les païens.
De malédiction, il n’y en aura plus ;
le trône de Dieu et de l’Agneau sera dressé dans la ville, et les serviteurs de Dieu l’adoreront ; ils verront sa face, et son nom sera sur leurs fronts. De nuit, il n’y en aura plus ; ils se passeront de lampe ou de soleil pour s’éclairer, car le Seigneur Dieu répandra sur eux sa lumière, et ils régneront pour les siècles des siècles.
Puis il me dit : " Ces paroles sont certaines et vraies ; le Seigneur Dieu, qui inspire les prophètes, a envoyé son Ange pour montrer à ses serviteurs ce qui doit arriver bientôt. Voici que mon retour est proche ! Heureux celui qui garde les paroles prophétiques de ce livre. " C’est moi, Jean, qui voyais et entendais tout cela ; une fois les paroles et les visions achevées, je tombai aux pieds de l’Ange qui m’avait tout montré, pour l’adorer. Mais lui me dit : " Non, attention, je suis un serviteur comme toi et tes frères les prophètes et ceux qui gardent les paroles de ce livre ; c’est Dieu qu’il faut adorer. "
Il me dit encore : " Ne tiens pas secrètes les paroles prophétiques de ce livre, car le Temps est proche. Que le pécheur pèche encore, et que l’homme souillé se souille encore ; que l’homme de bien vive encore dans le bien, et que le saint se sanctifie encore. Voici que mon retour est proche, et j’apporte avec moi le salaire que je vais payer à chacun, en proportion de son travail. Je suis l’Alpha et l’Oméga, le Premier et le Dernier, le Principe et la Fin. Heureux ceux qui lavent leurs robes ; ils pourront disposer de l’arbre de Vie, et pénétrer dans la Cité, par les portes. Dehors les chiens, les sorciers, les impurs, les assassins, les idolâtres et tous ceux qui se plaisent à faire le mal ! "

Apocalypse de Jean, La Jérusalem future, (21/14)

Par andoar - Publié dans : alliés substanciels
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 25 mai 2005

Le bonheur au paradis

XXVI. Ainsi l’homme vivait au paradis comme il le voulait, aussi longtemps qu’il voulut ce que Dieu avait ordonné. Il vivait jouissant de Dieu dont la bonté faisait la sienne ; il vivait exempt de tout besoin et il avait le pouvoir de vivre toujours ainsi. Il avait à disposition une nourriture pour apaiser sa faim, une boisson pour étancher sa soif, l’arbre de vie pour le garantir contre les atteintes de la vieillesse. Aucune espèce de corruption corporelle n’imposait la moindre gêne à aucun de ses sens. Il n’avait à craindre aucune maladie intérieure, aucun accident extérieur : dans sa chair une parfaite santé, dans son âme une pleine sérénité. De même qu’on ne souffrait en paradis ni du chaud ni du froid, ainsi son hôte était-il à l’abri de tout désir et de toute crainte contrariant sa volonté bonne. Pas l’ombre d’une tristesse, pas la moindre vaine joie. Continuellement il trouvait sa vraie joie en Dieu pour qui il brûlait d’une charité née d’un cœur pur, d’une conscience droite et d’une foi sincère. Entre les deux époux régnait une union fidèle fondée sur un chaste amour, entre le corps et l’âme un mutuel dévouement, une obéissance sans effort au commandement divin. Le repos ne dégénérait pas en lassitude, on n’était pas malgré soi accablé de sommeil.

Saint Augustin - La Cité de Dieu, Livre XIV, Nouvelle Bibliothèque Augustinienne (4,1), 1994, (Institut d’études augustiniennes)
Texte du Ve siècle

Par andoar - Publié dans : alliés substanciels
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Calendrier

Juillet 2009
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
<< < > >>

Recherche

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus