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"Pars en guerre contre le monde" (René Char)

 

Mardi 24 mai 2005

" Les fleurs sont immortelles, le ciel d’un seul tenant
Et ce qui adviendra : simple promesse…"
O. Mandelstam

Quand l’Histoire montre son visage insupportable de violence, de souffrance et de martyre, l’homme d’écriture se prend parfois à détester la cage dorée où, croirait-on, il se replie et s’enferme; pas facile de parler juste en ces temps-là ; mieux vaudrait se taire. C’est peut-être la fin du monde qui s’annonce derrière toutes ces fins individuelles ; accumulées de la sorte, elles font une espèce d’horrible barrage devant l’avenir. Il n’y a plus d’avenir, non ; plus de partage à inventer, à désirer ; il n’y a peut-être qu’une nécessité de désespoir, celle, par exemple, qui bâillonne pour toujours Paul Celan.

Ou alors, " Cosi gridaï colla faccia levata " (2), il y a cette énergie susceptible de maintenir sans cesse ouverte la bouche pour un cri que rien ni personne ne sauraient étouffer ; il y a cette face levée devant les bassesses, les tortures, les anathèmes ; il y a cette ferme demeurance devant l’Histoire, cette force intérieure qui ne cherche pas même à se justifier tant elle est sûre d’elle-même et qui, simplement, continue d’inspirer la parole.

Et c’est Mandelstam, dont la " voix durcie "(3) nous parvient à nouveau ce printemps, avec ces Poèmes de Moscou, comme si le dernier fragment traduit venait à peine d’être proféré ; poésie chaude, vibrante, à laquelle le fait d’avoir été sauvée en partie par l’amour d’une femme, par l’effort de mémoire auquel celle-ci a consacré son exis-tence, confère en quelque sorte ce vibrato, ce tremblé de la voix, cette ferveur de la déclamation qui donnent vie à toute parole.

Voilà pourquoi, me semble-t-il, au-delà des appréciations esthé-tiques, au-delà des considérations d’histoire littéraire, la poésie de Mandelstam est exemplaire : il y a en elle une confiance, une certitude calme, imperturbable, le sentiment d’être dans le juste, qui, indépendamment des circonstances douloureuses et tragiques qui l’ont vu naître, ne cessent de rayonner pour nous et de témoigner que la poésie est, de toutes nos entreprises, la plus légitime et la plus fondée qui soit.

*
* *

Il est vrai que toute la tradition russe va dans ce sens, et que la poésie y a toujours été considérée sous son rapport oraculaire et prophétique ; le poète rameute les foules, les exalte, exerce un pouvoir " religieux".

Mandelstam avait conscience de ce rôle : on le voit par exemple dans un essai de 1924 (4) où sa ferveur rassemble dans une même louange des poètes qui lui sont proches, comme Akhmatova et Pasternak, et d’autres qui appartiennent à des écoles très éloignées de lui, les futuristes Maïakovski et Khlebnikov. Or ce rassemble-ment se justifie par le fait que, bien qu’il les reconnaisse " tirés d’argiles variées ", il les considère tous comme des poètes " russes ", c’est-à-dire comme des poètes " de tous les temps ", " vrais dons de Dieu à la terre et au peuple ", ce peuple qui ne sait plus les honorer parce qu’on néglige maintenant de lui apprendre à " lire ", et qui, au mieux, se contente de suivre les modes littéraires.

Mais que serait donc savoir " lire les poètes " ? Ce serait accé-der au génie de la langue russe, dont ils sont à la fois les gardiens et les inventeurs. Car l’écriture poétique maintient ouvert un rapport mystique avec une essence ; elle ne peut se satisfaire d’exercer un simple pouvoir d’expression et de communication ; par son tra-vail patient et amoureux, elle garde la langue de toute récupération mercantile, instrumentale, parce que l’audace et la calme détermi-nation du travail poétique mènent le poète jusqu’à ce fond-là, jusqu’à ce sol premier d’où surgissent les " éléments déchaînés ", irréductibles à quelque forme " institutionnelle " que ce soit.

En ce sens, toute écriture est de résistance ; et se dresse contre toute entreprise de captation, – qu’elle soit idéologique ou religieuse. Et l’on voit bien comment la résistance politique de Mandelstam fut, à l’origine, et par nécessité intérieure, de nature poétique : c’est qu’elle prenait sa source et sa confiance dans la langue elle-même, et sa force de refus dans la menace qu’il sentait peser sur elle ; atteindre cette capacité de résistance, la réduire à néant par la violence, c’était de la part du pouvoir exercer la plus grave de toutes les violences, celle qui se dresse contre l’esprit, et dont la logique, si elle réussissait à entraîner " le mutisme de deux ou trois générations ", pourrait bien entraîner " la Russie à une mort historique ".

Mais Mandelstam assigne à la poésie russe un autre rôle enco-re, la mission de porter un témoignage unique, face à un Occident dévoyé par ses soucis d’efficacité économique, cet Occident cartésien, programmateur, juriste, héritier de Rome, ges-tionnaire en toutes ses activités, le témoignage d’une " conception hellénistique du monde " dont elle conserve dans ses racines le secret : interroger la langue russe et, peut-être comme le fit Nietzsche, adopter à son égard cette attitude de respect " philologique ", c’est retrouver le fonds dionysiaque, irrationnel qui la constitue, et lui donner un être de parole ; c’est saisir cet être dans une forme qui accomplisse la synthèse idéale de toute oeuvre d’art : faire rayonner les forces de la terre, leur surgissement " aorgique ", tout en les captant dans une forme, tout en leur donnant la cohésion d’un système et d’une organisation qui les rendent communicables, et belles.

Et le corps participe à l’entreprise Car la poésie n’est pas une affaire de cabinet, une frileuse activité intellectuelle ; au contraire, elle exige que la voix clame le mot, le fasse vibrer, le lance vers l’autre ; cet autre que l’on ne rencontre pas seulement dans les salons littéraires ou dans les salles de rédaction, mais dans les cafés, les théâtres, sur les places publiques, aux carrefours, et qu’il faut atteindre, convaincre, envelopper dans le manteau du poème et entraîner dans sa vigilance. Voyez comment Mandelstam recommande de lire Pasternak :

" Pour lire les vers de Pasternak primo, se racler la gorge, reprendre son souffle, gonfler les poumons (...) Voici des vers qui devraient être du meilleur usage contre la tuberculose (...) Le livre de Pasternak Ma soeur la vie constitue à mon sens un excellent manuel d’exercices respiratoires ; il oblige à poser la voix de manière chaque fois différente, à réajuster à chaque instant ce puissant appareil qui est le nôtre. (...) C’est ainsi, grommelant, battant les bras, que se tisse une poésie titubante, hébétée, pâmée de béatitude, et néanmoins la seule sobre, la seule en éveil de tout ce qui existe au monde ". (5)

Est-ce le geste qui donne corps au poème, ou l’inverse?

Car la chair du poème, cette parole de vie, innerve la chair du poète et pourrait bien être aussi la seule nourriture convenable pour le corps social, ce verbe-là étant parole de vérité et de vie en effet, à l’image de cet autre Verbe auquel Mandelstam fait souvent référence dans des pages à l’accent prophétique et messianique (6).

Quoiqu’il en soit, la fonction du poète est d’éveiller le peuple à la conscience de sa vie profonde, de lui rendre ce sol originaire que la folie de l’histoire moderne lui dérobe, cette musique secrète encore enfouie au coeur de la langue. Et cela, il le fait à l’aide d’objets et d’ustensiles proches des hommes, ceux de leur vie quotidienne et pratique. C’est le seul moyen de sauver ce peuple. Et jusqu’au dernier moment, jusque dans la plus grande détresse morale et physique, c’est encore cette confiance dans le pouvoir purificateur et baptismal du poème que clamera la voix irréductible de Mandelstam, comme le prouvent ces vers de 1937 :

"Au peuple il faut un vers secrètement natal
Pour qu’indifféremment il secoue sa torpeur
Et qu’avec la vague de châtaigniers aux boucles de lin
Il se lave dans le souffle du vers ".

C’est comme cela, c’est-à-dire dans le souci constant de retrouver l’essence d’une nature, qu’il faut comprendre le fameux " je ne suis le contemporain de personne ". Car le lien privilégié qu’entretient Mandelstam avec la poésie – ce lien qui nous émeut toujours, et plus encore que nous ne saurions le dire, lorsque nous percevons sa présence chez des hommes comme lui, comme Rilke, comme Trakl ou Celan et comme combien d’autres encore – ce lien donc peut sembler effectivement fonder une différence, une originalité, une singularité précaires et fragiles – et comme fragile en effet fut Mandelstam, et proche du désespoir en ce printemps de 1934 où il tenta de se suicider. Et pourtant c’est ce lien, et la différence qu’il fonde, qui sont exemplaires : à travers eux s’exprime cette évidence que la poésie est la condition de l’existence, et qu’il y a lieu de risquer sa vie pour elle lorsque les temps le commandent.

Dès lors, on ne peut être " le contemporain " d’aucune mode, d’aucune école ; de rien de ce qui passe avec le temps.

Ni futuriste parce que les futuristes refusent toute valeur à la tradition ; mais futuriste par son amour du mot, par son respect des pouvoirs du signe ; acméiste sans doute pour le culte de la forme, pour la croyance en une culture universelle, mais refusant, en 1923, de participer à la reconstruction du mouvement, tel fut Mandelstam, habité par une exigence et par une présence autres, qui lui imposaient de se soumettre à un ordre intérieur hors duquel il n’était pas possible d’être disponible pour l’essentiel et de s’offrir à la parole. Sans doute faut-il lutter et accepter de paraître traître à beaucoup, pour atteindre ces hauteurs, – du moins n’aura-t-on jamais triché avec la terre : ni avec celle d’Arménie qui bouleverse Mandelstam tant il admire "la familiarité " qu’entretiennent les Arméniens " avec le monde des choses réelles " ; ni avec la terre russe qu’il retrouve, dans ses derniers poèmes de Voronèje, comme une promesse toujours offerte, comme un visage confiant tourné vers les hommes :

" Sons et larmes et travaux
empreintes fraîchement ouvertes
à l’eau chantante qui les comble,
dés à coudre martelés :
traces d’une fuite concise.
Ce levain précieux du monde
est offert à tout venant
pleinement et pour les siècles ".

*
* *

On comprend que, pour Mandelstam, la création littéraire ne puisse exister en dehors de cette liberté intérieure qu’il oppose superbement à l’oppression politique, et dont il fait, avec autant de fermeté que Rilke, par exemple, la condition de tout progrès en art : " ne jamais rien écrire qui ne soit pas le reflet d’un état d’esprit intérieur ". Il s’agit là d’une forme d’attention que je rapprocherais volontiers de celle que décrit Simone Weil, et qu’on pourrait définir avant tout comme une écoute. Le poète n’écrit pas ; non, il écoute. En lui, qui s’offre au silence, une présence se manifeste :

" L’ouïe fine tend la voile
le regard dilaté se vide
Et le coeur inaudible des oiseaux
nocturnes plane à travers le silence ".

Il faut, oui, se taire, retourner au " mutisme premier ". Rendre aveugles et muets les autres sens, à l’exception de l’ouïe dont le lexique chez Mandelstam est très riche, dès qu’il évoque le processus de la création ; car ce qui se donne là, au coeur de cette écoute, c’est une voix, l’écho d’un rythme ; ce qui est premier est musique. Et les premiers mots du poème sont donnés comme un chant ; le commencement du poème réalise ce miracle toujours espéré que le " verbe " rendu à son origine soit " redevenu musique ".
Cependant, comme sont lointaines encore, à cette étape de la création, la forme achevée, l’oeuvre, en quoi ce chant initial trouvera son lieu et sa destination. Tout se passe comme si " le coup d’archet dans les profondeurs ", pour reprendre le mot de Rimbaud, avait ébranlé le sol fondamental du poème, ému un rythme essen-tiel ; mais le drame de la création va se nouer autour de l’effort pour combler l’écart pressenti entre ce qui fut donné, qui porte en soi le chiffre secret de ce qui doit être, d’une part, et, d’autre part, la forme, que Mandelstam évoque souvent à travers la métaphore de l’architecture, et qui risque de figer à jamais dans sa clôture le frémissement impatient de l’origine. Comment faire pour que le " désir demeure désir ", pour que la pierre sculptée ou dressée ne nie pas la musique qui l’anime, et que l’une et l’autre soient au contraire aussi liées que le sont le temps et l’espace dont l’une et l’autre sont issues, afin que leurs rapports demeurent féconds (6)? Comment atteindre la perfection qu’évoque ce poème de 1933 ?

" Maintenant, le brouillon détruit,
attentif, tu gardes en toi
la phrase (…)
étayée de son propre poids,
toute seule, paupières closes,
qui pèse sur le papier nu
comme un dôme sur le ciel vide ".

Personne ne répondra jamais exhaustivement au " comment faire ", le travail de la création ne pouvant se réduire à l’exposé d’une série de recettes que Mandelstam du reste n’a jamais énoncées. Mais ce qu’il dit en revanche des oeuvres qu’il aime et aux-quelles son regard donne vie est sans doute plus révéla-teur que tout discours théorique de la nature profonde du poème.

En particulier cette définition que je tire de l’Entretien sur Dante.

" La Divine Comédie, loin d’accaparer le temps du lecteur, le fait foisonner, comme un morceau de musique à l’interprétation. En s’étirant, le poème s’éloigne de sa fin qui survient, abrupte, et sonne comme un commencement ".

L’oeuvre provoque cette dilatation du temps de la lecture, qui déborde de toutes parts la forme, qui nous plonge dans un temps autre, vertical, où, comme dans la musique, ce sont des harmoniques qui donnent sens à la trame mélodique ; les tropes, les écarts, décuplant le pouvoir des signes, interrompent le cours normal des heures, au point que la fin " abrupte " du poème, du récit, ce qui pourrait apparaître comme le terme du temps, au contraire, " sonne " comme un commencement : le temps s’abolit dans l’œuvre, et non pas au sens de la croyance naïve selon laquelle elle nous plongerait dans l’éternité, mais bien selon cette loi interne de l’oeuvre, loi musicale, qui fait que le désir de parcourir à nouveau l’espace et le temps créés est sans cesse réactivé. L’oeuvre réalise le désir de l’éternel retour du même. Son essence est d’être ouverte, même si son apparence extérieure est d’achèvement. Car il y a ceci de mystérieux dans le poème, comme dans la musique, que l’extrême régularité du rythme et de la mélodie, ce que l’on appelle la mesure, se construit comme une sorte de conquête sans cesse remise en question sur la syncope ; de même que le poème tout à la fois s’impose au silence et le rend pourtant nécessaire.

C’est pourquoi le poème est encore parole : parce que, comme toute parole authentique, sa faim secrète est l’épiphanie de ce qui se tient en réserve dans le silence et qui est offert en partage comme le lieu d’une rencontre. Il est par essence tourné vers l’autre, ce lecteur que Mandelstam nomme " l’interprète ", au sens rigoureux que prend ce mot dans la musique. Poème-partition, il est " tissé comme un tapis dont les trames multiples ne se distin-guent que par la couleur que leur confère l’interprétation " ; il est un organisme vivant, traversé d’" impulsions ", d’" intentions ", d’" oscillations " ; il dit la vie, il veut la vie ; et sans doute est-il la plus sûre victoire à partager, sur la solitude et la mort.

 

*
* *

 

" Non, tu n’es ni mort, ni seul", dit un poème de Voronèje écrit moins d’un an avant que Mandelstam ne meure dans un camp de transit, à Vladivostok.

Pourquoi donc a-t-il écrit, pour qui a-t-il parlé ? Nous savons bien, nous avons compris que ce n’était pas par pure bravade, par souci de se montrer en héros, qu’il s’en est pris au siècle, " colosse cruel et hurleur ", qu’il a fustigé tel ou tel, et Staline avant tout, –  quand certains parmi les plus grands de ceux qui viendraient après lui s’abaisseraient à écrire des odes à la louange du " montagnard du Kremlin " ; non, il ne s’agissait pas de défendre une cause politique, ni de se défendre, ni d’attaquer, ni d’entrer en dissidence ; il ne s’agissait pas non plus d’une poésie pour la forme, pour le jeu, pour la parade; non ; c’était une poésie pour rien, si l’on veut ; pour rien d’autre que pour elle-même. Etant à elle-même sa propre fin. Mais il se trouve que ce rien-là est un tout pour lequel, quand on s’appelle Mandelstam, on accepte de mourir, car il est des choses avec quoi cet homme ne transige pas, et en premier lieu ce qui fonde la poé-sie, la possibilité, la liberté, le droit absolus de faire rayonner et vibrer la parole:

"En me privant des mers et de l’élan et de l’aile, en donnant à mon pied l’assise d’une terre violente qu’avez-vous obtenu ? Piètre calcul!
Vous ne m’avez pas pris ces lèvres qui remuent ".

Non, tu n’es pas mort, Ossip Mandelstam !

Paraphrasant René Char, qui sut de son côté remercier en toi " l’Incliné nageant, le bras bleu, sa joue appuyée sur l’épouvante et la merveille ", mais le paraphrasant dans une de ses adresses à Rimbaud, j’aimerais pouvoir te dire, afin que ton visage supplicié n’ait pas glissé en vain sous la neige de Vladivostok, cette neige abominable des camps et de l’exil où tu réclamais simplement sans doute de quoi te protéger du froid, j’aimerais pouvoir dire en signe d’humble gratitude, et comme un visage sourit à travers ses larmes : " nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi ".

Par andoar - Publié dans : alliés substanciels
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Mardi 24 mai 2005

Ahmadou Kourouma est né en 1927 à Togobola, dans le nord de la Côte d'Ivoire dans le pays mandingue islamisé depuis le XIème siècle. Ivoirien de l'ethnie malinké, il grandit sous la domination française. Il entame ses études à Boundiali et les poursuit à Bamako puis en France. En raison de son esprit contestataire, on l'oblige à servir trois ans comme tirailleur sénégalais en Indochine. Il ne revient dans son pays qu'en 1960 où il travaille dans les assurances. En 1963, après avoir été impliqué dans un pseudo-complot contre le président Houphouët-Boigny, il se retrouve sans travail.

Suite à de nombreuses arrestations d'amis, il décide de prendre la plume pour défendre ses concitoyens opprimés par le régime d'Houphouët-Boigny. Mais un écrivain ne peut se permettre d'attaquer ouvertement un dictateur, c'est pourquoi il choisit le roman plutôt que l'essai en prenant le soin de transposer ses histoires dans un cadre géographique fictif. Si l'action de son premier roman, Les soleils des indépendances (1968), se déroule dans un pays appelé la République de la Côte des Ebènes, personne n'est dupe, la réalité suggérée est bien celle de la Côte d'Ivoire.

La dimension politique des ouvrages d'Ahmadou Kourouma est relayée par un remarquable travail sur la langue, " l'aboutissement de toute une recherche sociologique, d'une imprégnation dans la culture et la langue de mon pays " ( Le magazine littéraire n°390 , septembre 2000). En cherchant à " malinkiser " le français pour traduire la façon d'agir et de penser des Africains, il construit une ouvre à l'écriture réellement originale dont l'humour n'est jamais absent, rendant " supportables les horreurs " qu'il est amené à relater.

Par andoar - Publié dans : alliés substanciels
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Mardi 24 mai 2005

1936
Philippe Joyaux naît à Bordeaux dans une famille d’industriels.

1953
Il passe un an dans une école de jésuites à Versailles, d’où il est renvoyé pour indiscipline chronique et lecture de livres interdits (Lautréamont notamment).

1957
Il publie un texte, Le défi, dans la revue de Jean Cayrol Ecrire. Philippe Joyaux, prend le pseudonyme de Sollers, inspiré du latin et qui signifie «tout en art».

1958
Le défi reçoit le prix Fénelon.
Encouragé par Francis Ponge, Philippe Sollers signe Une curieuse solitude. L’ouvrage est salué par François Mauriac et Louis Aragon et connaît un grand succès critique et public. On parle de son auteur comme le chef de file de sa génération.

1960
En pleine guerre d’Algérie, il fonde la revue Tel Quel aux éditions du Seuil. Elle devient le refuge des protestataires et des anticonformistes qui s’insurgent contre la sclérose en France.

1961
Le prix Médicis lui est décerné pour Le Parc.

1962
Il simule la schizophrénie afin de ne pas être mobilisé pour l’Algérie. André Malraux le fait réformer trois mois plus tard et le sort de l’hôpital militaire de Belfort.

1964
Alors que Tel Quel était une des revues qui soutenaient le plus le «Nouveau Roman», Philippe Sollers décide de modifier sa perspective estétique et romp avec ce mouvement. Autour de Tel Quel se rassemblent des personnalités telles que Roland Barthes, Roman Jakobson, Jacques Derrida ou encore Jacques Lacan.

1965
Philippe Sollers signe Drame, qui marque le début de sa réflexion sur la problématique du sujet : il entend l’assouplir, le libérer de sa tradition monolithique. Nombres (1968) et Lois (1972) prolongeront cette problématique.

1966
Il rencontre Julia Kristeva qu’il épouse l’année suivante. Leur fils, David, naît en 1975.

1968
Juste avant les événements de mai paraissent simultanément Logiques, Théorie d'ensemble et Nombres.
Le pemier colloque de Cluny réunit la rédaction de Tel Quel et de la Nouvelle Critique, la revue des intellectuels communistes. Philippe Sollers se rapproche du marxisme, mais saura toujours se ménager une certaine indépendance.

1971
L’interdiction à la fête de L’Humanité du livre de Maria Antonietta Macciocchi, De la Chine, provoque la rupture de Philippe Sollers avec le P.C.F. Il devient maoïste.

1973
Avec Paradis, Philippe Sollers poursuit sa recherche littéraire sur le sujet, qu’il veut pouvoir rendre mobile : le livre se présente sous la forme d’une seule phrase sans signes de ponctuation.

1982
Il quitte les éditions du Seuil pour Gallimard. Tel Quel disparaît mais Philippe Sollers fonde dans la continuité la revue L’Infini chez Denoël, puis chez Gallimard.

1983
Il revient au roman avec Femmes, qui fait scandale notamment à cause du portrait qu’il fait de certains membres défunts de la scène intellectuelle parisienne. Philippe Sollers devient directeur de la collection L’Infini chez Gallimard.

1993
Le Secret paraît et rencontre un grand succès en librairie. Une fois de plus, Philippe Sollers surprend en se posant en défenseur du pape, à qui il fait parvenir son livre.

2000
Avec La divine comédie, Philippe Sollers fait une relecture de Dante et le situe dans la grande bibliothèque européenne en montrant sa modernité.
Passion fixe paraît également. Outre la critique sociale virulente, Philippe Sollers y lève le voile sur son idylle avec la romancière Dominique Rolin.
Son ami Jean-Jacques Schuhl obtient le prix Goncourt pour Ingrid Caven, publié chez Gallimard et dans la collection de Philippe Sollers. Ce dernier est alors dénoncé comme «le grand manipulateur» du milieu littéraire, ayant la haute main sur ce prix, mais aussi sur un organe de presse comme Le monde des livres, par exemple.

2001
Éloge de l’infini est un recueil de textes et d’articles reprenant les thématiques transversales à son œuvre : la création qui transcende l’existence humaine et la mise en péril du mouvement de l’intelligence et des corps. Il y poursuit enfin sa réflexion sur la lecture : « Lire, c’est se réveiller. » note-t-il dans un article sur Saint-Augustin.

2002
Philippe Sollers reste l’homme des réseaux littéraires, et son livre L’étoile des amants fait parler de lui avant même sa parution.

Juin 1972. Philippe Sollers vient de publier " Lois ", sous-titré roman. Mais Ii suffit de prononcer le nom de Sollers ou celui de sa revue " Tel Quel ", pour faire grincer des dents. Obscurité, terrorisme intellectuel, confusion, etc. Tous les reproches que, traditionnellement, on fait aux avant-gardes. Sollers et " Tel Quel " en constituent-ils bien une ?

Q - C'est avec votre premier texte publié dans la revue « Ecrire, Le Défi » que vous avez été découvert et consacré par un article célèbre de Mauriac. Vous aviez vingt ans.
 
Sollers - Il faut distinguer les premiers textes publiés de ce que je considère comme les premiers textes écrits. J'ai ceci de particulier que j'ai publié des textes avant de les écrire. Je considère ces premiers textes comme nuls, non avenus, ne s'étant pas produits au niveau même de la pratique réelle de l'écriture. Il y a une lutte assez intéressante à suivre du point de vue sociologique et anecdotique entre mon obstination à refuser ces pages et l'obstination de la société dans laquelle je vis, ici, en France, aujourd'hui, pour me les coller sur le dos. C'est un aspect dérisoire du système par lequel un corps social tente de régler l'identification d'un des individus qui, en son sein, essaie de le perturber.
Ces premiers brouillons ne figurent plus dans la liste des livres que j'ai publiés. A plusieurs reprises, je m'en suis expliqué : je ne les renie pas, je les nie, et cela me semble mon droit le plus strict que d'annuler des objets que j'ai été amené à produire dans un état de reproduction inconsciente. Le seul intérêt donc de ces « débuts littéraires », c'est de les inscrire non pas dans la biographie d'un sujet fantaisiste qui passerait son temps à changer et à se renier, mais dans l'étude des rapports de force à l'intérieur de la culture et l'idéologie françaises, pour savoir dans quel sens pèse la commande de l'idéologie dominante. Ceci dit, je ne considère pas que ça ait été une mauvaise expérience pour moi de me livrer à cette imitation-saturation du langage bourgeois traditionnel. Cela m'a donné un certain nombre de renseignements sur l'idéologie de l'adversaire, aussi bien de l'adversaire qu'on porte en soi-même.
Il y a quelque chose qui a commencé alors dans les rapports que je pouvais avoir avec la production et le marché littéraire français, une agressivité réciproque qui ne devrait pas cesser de sitôt. Lorsque des livres suscitent des articles comme celui de Mauriac sur « Le Défi » ou celui d'Aragon sur « Une curieuse solitude », c'est que l'auteur est piégé par le système et il vaut mieux s'en rendre compte le plus vite possible. Quand on est porté sur les fonts baptismaux à la fois par le Vatican et le Kremlin - le Kremlin en train de devenir rose - comme cela s'est fait pour moi à vingt ans, c'est le signe qu'il faut réagir. Il faudrait étudier ça dans un numéro de « Communications » ! On y retrouve tous les stéréotypes, les fées qui se penchent sur le berceau, etc. : et comme les choses n'ont pas beaucoup changé, que c'est toujours le ministre de l'Education nationale qui distribue la littérature du XIXe siècle aux jeunes mariés, il n'y a pas de raison que le rapport d'agressivité, voire de trahison, que j'entretiens avec le marché littéraire change. Au contraire, il ne cesse de s'aggraver.
L'un des avantages de ce « baptême littéraire », c'est que j'ai eu une base plus forte de départ pour commencer à ébranler le système et pour construire « Tel Quel ».
 
Q - Vous placez à quel moment, pour vous, ce que vous appelez la rupture de la lisibilité ?
 
Sollers - Tout de suite après le premier livre que j'ai jeté par-dessus bord. La voie tracée, les applaudissements, même mêlés à quelques critiques, tout cela m'est apparu je ne sais trop comment comme un brevet de sénilité définitive. Et cela a coïncidé avec le début de la revue. Et avec le premier livre que je considère comme relativement écrit, « Le Parc », encore qu'il ne soit pas très exaltant, et qui est paru en 1961.
 
Q - Ce que vous aviez écrit avant avait entraîné, selon vous, une erreur sur la marchandise. Si Mauriac et Aragon aimaient ça, c'est que ce n'était pas ce qu'il fallait écrire.
 
Sollers - Il y a eu un malentendu qui a été une sorte de chassé-croisé. On parle des écrivains qui ont mis des années à se faire publier. Pour moi le jeu était renversé, il aurait fallu me débarrasser de la trop grande facilité que j'avais à me faire publier. Au fond, les premières choses que j'ai écrites auraient dû être refusées par un éditeur conséquent. Même s'il avait eu Mauriac et Aragon comme lecteurs ; ils auraient dû avoir le réflexe technique de dire non, ce n'est pas publiable, c'est du remake, il faut encore travailler. Même s'ils trouvaient qu'il y avait certaines qualités… encore que, pour moi, même pas : c'est tout à fait nul.
 
Q - On pourrait vous prêter la duplicité d'avoir publié ça pour publier ensuite plus facilement le reste.
 
Sollers - Qui sait, qui sait ?
 
Q - « Le Parc » était intitulé roman, comme « Drame » et « Lois ».
 
Sollers - Je tiens beaucoup aussi à cette bataille-là, et qui est une bataille à l'intérieur du système et du marché. Tout le monde sait que les enjeux idéologiques les plus forts en littérature portent sur ce point de savoir ce qu'est un roman, ce qui n'en est pas. Le roman est le point d'impact le plus fort de la narration sociale, des rapports du sujet à la pratique sociale ; ce n'est pas un hasard si l'idéologie dominante surveille avec autant de vigilance tout ce qui relève du romanesque, et si depuis un siècle, les véritables batailles littéraires sont jouées autour ou au-dessous du roman.
Revenons à cette période de 1960-62. Tout cela a l'air un peu préhistorique aujourd'hui, de la même façon que la guerre d'Algérie a l'air ancienne, mais représente quelque chose de très refoulé par cette nation et son langage, toutes les premières luttes. Ainsi, le Nouveau Roman n'est pas ce produit académique complètement récupéré qu'il est aujourd'hui. Il y avait des batailles âpres sur ces questions de nouvelles techniques et de nouvelle écriture romanesque. C'est une des bonnes choses de « Tel Quel », à mon avis, de s'être mis dès 1960 au service de ce qui constituait à l'époque l'avant-garde littéraire, où se jouait le véritable enjeu. Il faut replacer cela dans le contexte littéraire et politique d'alors, contexte qui s'est peu à peu modifié jusqu'à être, aujourd'hui, me semble-t-il, profondément transformé.
 
Q - Vous semble-t-il que le Nouveau Roman est devenu académique, ou qu'il a tout simplement disparu, si tant est qu'il ait jamais existé ?
 
Sollers - Académique ou disparu, c'est la même chose. Mais il a existé comme forme d'une lutte idéologique assez précise, comme symptôme d'une crise formelle réelle, d'une crise de mémoire. On pourrait faire maintenant l'histoire de ce qui s'est passé : un certain nombre de refoulements qui se sont produits sur les tentatives littéraires les plus en avance du début du Xxe siècle, ont trouvé, pour se faire représenter de façon amoindrie, ce qui est une technique habituelle du refoulement, le Nouveau Roman. Ce retour du refoulé, ce représenté-déplacé, s'est produit sous cette forme amoindrie mais n'en a pas moins constitué un symptôme tout à fait précis d'une crise. Il faut se souvenir à quel point, alors, les polémiques ont été vives, même violentes.
 
Q - Pour Raymond Roussel, par exemple, à l'époque même où il a publié, les polémiques avaient déjà été très violentes , et pour les mêmes raisons.
 
Sollers - Oui. Mais elles sont prises en France dans une orbe qui est sous l'influence après coup et des choix et des filtrages de surréalisme.
Si l'on veut parler de ce qui se passe dans le registre appelé littérature, qui est un secteur de l'idéologie dans lequel, en France, la bourgeoisie a beaucoup investi, donc un secteur particulièrement important de la lutte idéologique et politique, il faut partir d'assez loin. Cette soi-disant dictature du roman bourgeois de la fin du XIXe siècle, dictature qui continue encore de nos jours, soutenue et relayée par l'appareil d'Etat, le Nouveau Roman s'est élevé contre elle, ébranlant la vieille machine traditionnelle du récit et de la narration. Il y a donc eu une guérilla un peu dérisoire entre l'idéologie dominante et des forces qui prétendaient la saper dans un de ses aspects importants, l'ordre de la pratique littéraire. Mais cette lutte étant parcourue, de façon sous-jacente, par d'autres luttes du début du Xxe siècle. Le surréalisme a mis Lautréamont ou Raymond Roussel en avant, mais aussi et du même coup les a refoulés. Il faut voir que ce qui a pu passer au début du siècle pour avant-garde, a joué un rôle très ambivalent, comme nous aussi peut-être aujourd'hui, en mettant en avant un certain nombre de choses, mais en les défigurant et en refoulant un certain nombre d'autres.
Prenons un exemple précis : la censure sur Joyce opérée en France. Joyce est relégué dans un discours universitaire généralement très plat et je crois qu'on peut dire sans grand risque de se tromper que ni « Ulysse », pourtant paru dès 1921, ni à plus forte raison « Finnegans Wake » n'ont été véritablement lus et qu'il n'y a jamais eu un véritable effort pour faire connaître Joyce en France. Cette censure sur Joyce est pour une grande part imputable au surréalisme.
Cette position censurante du surréalisme à l'égard de Joyce, qui est un continent beaucoup plus important que la plupart des surréalistes, on peut la déchiffrer aussi bien dans la théorie de l'écriture automatique, que dans un texte comme « Prolégomènes à un troisième manifeste du surréalisme ou non », de Breton. Joyce y est renvoyé à l'arbitraire pur et simple et condamné pour crime de retour au romanesque.
On ne peut pas dire non plus que le Nouveau Roman se soit spécialement battu pour le massif joycien. Or si on pense, comme je le pense, que Joyce représente avec Artaud la plus grande révolution du langage du Xxe siècle, on est encore loin du compte pour faire avancer les choses.
Il faut comprendre que le système idéologique littéraire est assez souple pour faire représenter les œuvres exclues par des substituts qui, finalement, n'en prennent que l'aspect le moins profond.
De la même façon, l'investissement du Nouveau Roman à cette époque, déjà très ambigu, à des enjeux divers. Politiques par exemple : il s'agit de trouver un contrepoids à Sartre. Mais si le langage romanesque de Sartre avait été tout à fait révolutionnaire, il aurait été moins facile de lui opposer ce tir de barrage qui n'est pas du tout réactionnaire à l'époque. Le Nouveau Roman ne représente pas simplement une force négative, il est aussi positif face à l'enlisement de la pratique romanesque « sartrienne » (je mets sartrienne entre guillemets pour renvoyer à son influence générale). Cette bataille romanesque de formalisme, savoir comment aborder aujourd'hui les problèmes de la disparition du personnage, de la chronologie, de la temporalité, de la construction même du roman, du langage qui s'y fait jour, à quoi tout cela renvoie, à une infrapsychologie ou au contraire à un objectalisme, tout ce qui occupe pendant des années la problématique littéraire avec un effet de relais universitaire grandiose - il suffit de compter le nombre de thèses - tout ça a aussi un autre aspect, proprement historique et philosophique ; les véritables enjeux ne se trouvent jamais au lieu même de la bagarre. Cette bataille ne concerne pas uniquement le roman ; elle a aussi pour effet de refouler des œuvres comme celles de Blanchot, de Bataille ou d'Artaud. D'où la technique dialectique adoptée par « Tel Quel » qui consiste à soutenir, d'une part, les positions du nouveau roman, et d'autre part à désenfouir avec insistance Bataille, Artaud, etc. Ce qui a quand même eu cette conséquence qu'aujourd'hui la bataille pour la publication intégrale des œuvres complètes d'Artaud, de Bataille, est gagnée, ce qui était loin d'être le cas dans les années 60.
 
Q - A cette même époque, le Nouveau Roman avait une coloration de gauche : Robbe-Grillet écrivait dans l'Express, et détruire le roman bourgeois c'était d'une certaine manière lutter contre la guerre d'Algérie.
 
Sollers - Oui, mais avec cette circonstance particulière et qui pèse très lourd - il faudrait d'ailleurs étudier toute l'histoire des rapports entre l'avant-garde française au Xxe siècle et la politique - que le Nouveau Roman opère un clivage net entre les prises de positions politiques et la pratique littéraire. La production littéraire se justifie exclusivement à partir de critères formels, de critères de développement de l'histoire des formes et la prise de position politique a lieu à titre individuel, dans le cadre d'un humanisme général. C'est-à-dire que le fond théorique du Nouveau Roman reste tout à fait formaliste, la littérature et la politique sont alors deux choses différentes, chacune suit son histoire propre et il n'y a absolument aucun point de correspondance entre les deux. L'aspect positif du Nouveau Roman, c'est qu'il a permis de reconnaître certaines questions relatives au langage, de renverser une certaine conception mécaniste, naturaliste-réaliste, de la littérature comme devant refléter passivement la pratique sociale. Cela a permis une percée de la reconnaissance de la matérialité même de la littérature et cela au moment où se développaient les sciences du langage. Il y a un développement parallèle dans le champ esthétique et dans le champ scientifique.
Point négatif : le clivage que les romanciers d'alors établissent entre la politique et la littérature repose sur une méconnaissance évidente des problèmes philosophiques fondamentaux. Il suffit de relire pour s'en apercevoir leurs écrits théoriques d'alors. Tout ceci sera d'ailleurs très vite déplacé et dépassé. Et il faudra attendre un certain renouveau théorique, lié en France à l'accentuation de la lutte des classes et aux crises qui vont déboucher sur Mai 68 pour que toute cette vieille problématique : d'une part je fais de la bonne littérature, d'autre part je prends des positions politiques, s'effrite de plus en plus.
 
Q - La solution que vous adoptez alors, c'est presque la solution de Sartre d'une littérature engagée. Mais pas, comme c'est le cas pour Sartre, d'une littérature engagée dans son contenu ; au contraire, votre « engagement » s'effectue par une destruction formelle de la littérature bourgeoise qui correspond à une destruction des structures de la société bourgeoise.
 
Sollers - La question de Sartre est en effet très importante. Quels que soient les assauts que la position de Sartre ait subis, et ils ont été nombreux, sa vitalité ne semble pas en avoir été entamée. Il me semble que la question qui se pose aujourd'hui à Sartre est celle de la non-convergence entre sa pratique littéraire et sa pratique politique. Loin d'établir un clivage qui a entraîné une pratique académique, je pense ici au Nouveau Roman, Sartre a maintenu la contradiction entre ces deux pratiques. Je pense pour ma part qu'on en est au moment où on peut vraiment essayer de poser la question de façon dialectique, c'est-à-dire de lier vraiment la transformation formelle et la transformation politique. Si on pouvait dégager un certain terrain dans ce domaine, qui est encore aléatoire, je crois qu'on ébranlerait vraiment fortement tout le système antérieur. Le problème qui se pose à Sartre, c'est : j'ai une pratique politique et en même temps j'écris le Flaubert ; il y a quelque chose qui ne va pas. Sartre maintient le saut qualitatif introduit par le marxisme contre vents et marées sans parvenir à produire sur sa propre pratique d'écrivain une amorce de solution. Je crois que grâce à Sartre et aussi grâce à ce saut qualitatif, avec tous les bouleversements afférents, scientifique et idéologique qu'il suppose, cette sorte de crise générale que résume bien le mot de Mao : « La tendance générale est à la révolution », nous en sommes arrivés à un moment où s'indique une possibilité de liaison dialectique entre transformation du langage et transformation révolutionnaire, pratique, sociale. Ça a été l'horizon de toutes les avant-gardes, l'horizon futuriste-formaliste en Russie, avec Maiakovski, l'horizon surréaliste, avec les questions considérables qui se sont posées et sur la problématique duquel, à mon avis, nous vivons encore trop.
C'est pourquoi nous avons commencé une critique du surréalisme qui n'est pas du tout une critique de liquidation, bien au contraire, mais qui constitue un criblage nécessaire : nous n'allons pas piétiner toute notre vie dans les problèmes qu'a posés Breton et dans les termes dans lesquels il les a posés. Il n'est pas question, pour nous, de s'en tenir à ce que Breton pensait de Freud, de Marx, de la poésie et de son arrière fond « philosophique ». C'est à un travail logique de réestimation qu'il faut se livrer, et ce n'est pas par hasard que ce travail provoque une résistance si forte, qui va jusqu'à la crispation viscérale. C'est si vrai que si l'on prend aujourd'hui Aragon, qui est un personnage décidément emblématique, on peut voir qu'il trace un cercle à peu près parfait : Aragon surréaliste, Aragon révisionniste, avec récupération du surréalisme : tout ceci forme un bel œuf de Pâques , appétissant, sur lequel la bourgeoisie ne peut pas manquer de se précipiter.
 
Q - Le plus drôle, c'est que l'une de ces périodes, le « révisionnisme », est marquée par l'article qu'Aragon vous a consacré pour « Une curieuse solitude ».
 
Sollers - C'est bien pour cela que je me permets d'en parler. Je conserve le terme d'avant-garde contre un langage marxiste dogmatique qui considère qu'il est absurde de parler d'avant-garde littéraire, qu'il n'y a qu'une avant-garde littéraire, qu'il n'y a qu'une avant-garde politique, le parti du prolétariat. Il me semble que nous sommes dans une longue marche où le problème des avant-gardes dans le monde occidental, qu'il s'agisse de littérature, de cinéma, de peinture, permet de se munir d'instruments d'analyse très adéquats, d'observer les transformations, les glissements, les résistances de l'idéologie, la lutte à tous ses niveaux. Il faudrait faire une histoire générale des rapports entre l'avant-garde et la politique, qui serait passionnante. C'est un travail qui devrait être absolument réalisé, d'autant plus que depuis quatre ou cinq ans, on est entré dans une phase qualitativement différente.
 
Q - Il me semble qu'il y a eu deux pivots dans votre transformation théorique : la linguistique et Althusser.
Sollers - Oui, à des niveaux différents. La première période de « Tel Quel », c'est 60-63, avec le soutien au Nouveau Roman, la tentative de désenfouissement d'Artaud, Bataille, Ponge, l'essai de déplacer l'axe de la pratique littéraire. La seconde période va de 63 à 66-67 : commence alors un travail théorique avec intervention de la linguistique, publication pour la première fois des travaux, complètement inconnus en France, des formalistes russes - (ce livre est constamment réédité, désormais ; il a eu une importance assez grande, importance qu'il faudrait lier d'ailleurs à la crise de la critique traditionnelle et universitaire, savoir pourquoi il y a, phénomène tout à fait nouveau, cette dialectique antagoniste entre l'avant-garde et l'université) - les travaux de Kristeva, ceux de Barthes dans l'axe sémiotique ; et d'autre part, toute une série de travaux philosophiques : Foucault est interrogé par nous dès 1963. Il ne faut pas oublier que les travaux littéraire de « Tel Quel » n'ont jamais été coupés des recherches philosophiques. Quelqu'un comme Blanchot se situe très bien dans cette première amorce de réflexion entre la pratique littéraire et les problèmes philosophiques plus profonds de l'autre. Tout ceci s'est développé, notamment avec Derrida, etc. et c'est toute la question des rapports dialectiques, pas du tout « formalistes », entre littérature et philosophie.
 
Q - Votre considération de l'importance du marxisme, pour vous et pour les gens de « Tel Quel » se situe à quelle époque ? Vers 1962-63 ?
 
Sollers - Plus tard, parce que la période théorico-formaliste a été la plus longue. Et même lorsque nous avons considéré le marxisme comme une base absolument fondamentale pour poser les problèmes d'une avant-garde qui voulait progresser, la question a été posée dans des termes très théoricistes : la théorie était au poste de commandement, alors qu'aujourd'hui, par un déplacement que nous avons été obligés d'effectuer sous la pression de l'après-mai 68, cette place est occupée par la politique. Ce qui ne veut pas dire du tout qu'on liquide la théorie, mais qu'on l'assigne à une place autre, moins déterminante des problèmes que l'on va se poser. Ce qui compte le plus pour nous, désormais, c'est l'intervention de la politique dans l'idéologie, les transformations qu'elle y détermine.
 
Q - Entre 1966 et le moment où le mot « politique » apparaît au fronton de « Tel Quel », il y a eu Mai 68.
 
Sollers - Depuis fin 66, le dialogue est entamé avec le Parti Communiste. Il entraîne immédiatement une très violente contre-attaque de l'idéologie dominante contre nous. Ceci se passe avant 68. Dès qu'il y a à « Tel Quel » cette marxisation, ce dialogue avec le Parti, commence une très violente campagne de presse contre nous qui n'a pas tellement cessé depuis, mais en se déplaçant chaque fois et avec des enjeux autres. C'est fin 67 qu'éclate la crise avec Jean-Pierre Faye, ce qui n'est pas un hasard. Et dans tous les articles de l'époque, un thème domine : où va « Tel Quel », qu'est-ce qui se passe, etc. « Tel Quel », pour la presse bourgeoise, est toujours sur le point de finir. Ce qui est plutôt un signe de santé Au début 68, donc avant Mai, nous sommes dans une situation extrêmement inconfortable dans notre dialogue avec le Parti. Notre illusion est que nous allons faire « progresser » le marxisme et nous faire progresser par le marxisme et contre notre rééducation avec le Parti, qui représenterait la seule ligne « réaliste ». Or c'est pour des raisons par du tout marxistes que le Parti s'ouvre à l'avant-garde, alors que c'était pour des raisons tout à fait marxistes que nous voulions discuter avec lui. L'éternelle histoire, quoi, des deux trains qui se croisent sans se rencontrer, dans une gare qui n'existe pas. Lorsque nous nous sommes placés sur des positions marxistes-léninistes, le Parti considérait que ce n'était du tout pour ça qu'il nous avait invités, et nous, nous avons été très surpris de voir que le Parti nous demandait de développer une théorie littéraire en l'absence de toute prise de position politique.
En 68, nous étions pris dans ce malentendu, qui était déjà perceptible depuis un ou deux ans, mais qui n'avait pas encore pris sa forme achevée. Et la bourgeoisie n'était pas contente. Du tout ! Parce qu'à cette époque-là, l'hégémonie idéologique n'avait pas été encore complètement abandonnée par la bourgeoisie au révisionnisme. Il a fallu l'après-mai 68 pour qu'il y ait ce front commun de béton entre la bourgeoisie et le révisionnisme pour réaliser l'hégémonie idéologique dans les superstructures, y compris l'université.
 
Q- En 1968, vous publiez un recueil d'articles, « Logiques », et un roman, « Nombres ». Est-ce une coïncidence avec les événements de Mai ?
 
Sollers - « Drame », que j'avais publié en 19635, était un roman du dédoublement, de la scission du sujet qui se capte en train de dérouler le fil de son langage et sa projection par écrit. C'était une mise en scène en 64 cases, comme le jeu d'échecs, du dédoublement du langage. « Nombres » s'est écrit en 66-67 et je voudrais insister sur le fait que s'y introduit déjà une marque fondamentale, celle de la Chine. Introduction qui, dans la culture occidentale, n'avait été pratiquée que par Ezra Pound. Pound avait d'ailleurs été traduit par l'un de nous, Denis Roche, qui avait su rythmer en français la très grande nouveauté formelle des « Cantos ». Mais si Pound est l'un des premiers occidentaux à se rendre compte de l'importance de la culture chinoise, de son altérité, il introduit la culture chinoise de façon classique. L'horizon de la culture chinoise pour Pound, c'est la grande culture impériale, qui se déroule, selon une périodisation immuable, dans un cadre différent de celui de la culture occidentale soumise au temps historique et à ses spasmes de renouvellement. Ce n'est un secret pour personne que si Pound, du point de vue formel, est d'une importance déterminante, son idéologie est réactionnaire et même explicitement fasciste. Ce qui est curieux c'est que Pound introduit le chinois dans ses poèmes au moment où se développe en Chine la révolution prolétarienne.
 
Q - Dans « Nombres », la référence à la Chine est moins politique que littéraire.
 
Sollers - Elle est aussi politique. Mais elle est moins politisée que dans « Lois ». Je me suis rendu compte depuis qu'il fallait que je travaille encore plus profondément le français si je voulais arriver à un véritable geste libératoire. « Nombres » est déjà assez travaillé au niveau du rythme, du battement de l'écriture, mais « Lois » représente un saut qualitatif. Paradoxalement dans « Nombres », il y a beaucoup plus de références à la Chine, dans « Lois », il n'y en a presque plus et en revanche le français me semble beaucoup plus travaillé en profondeur.
La langue est beaucoup plus popularisée, le lexique est transformé, notamment par l'emploi de mots récents, actifs dans le mouvement révolutionnaire. Je crois que « Lois » est inséparable de l'ébranlement de Mai 68, qui m'a forcé à écouter autrement le français, à tenir compte de caractères de la langue que je n'avais pas bien vus avant. Dans la forme même de l'écriture de « Lois » : je me suis aperçu brusquement, en écrivant le livre, que j'étais branché sur un rythme insistant, le décasyllabe ; cela s'est produit en dehors de toute décision volontaire. Comme si la langue avait son inconscient, que le conscient de celui qui la représente ne connaît pas forcément. Ce qui est une banalité, mais qu'il faut avoir expérimenté soi-même pour comprendre le surgissement, l'éclatement que cela produit au niveau même de la connaissance historique à travers une subversion du sujet.
 
Q- Ce qui frappe dans « Lois » et qui semble assez nouveau dans votre production, c'est d'une part l'énonciation systématiquement scandaleuse de la sexualité, et d'autre part l'humour ; l'un et l'autre allant d'ailleurs de pair.
 
Sollers - « Lois est sans doute à contre-courant de la dernière tentative généralisée de la métaphysique bourgeoise pour se survivre, à savoir l'ouverture soi-disant libérale des écluses sexuelles. Et de ce point de vue « Lois » est assez négatif, c'est-à-dire que c'est un langage qui n'exclut même pas la sexualité de son procès de négativité. Ce n'est pas le refus névrotique mais la négation affirmative, l'affirmation des procès, de la percée, de la multiplication non répétitive de cette percée, etc. La sexualité y est plutôt démystifiée que valorisée. De même que beaucoup d'autres « croyances », la psychanalyse, la drogue, les sciences « humaines », etc.
Le problème fondamental consiste très probablement à faire, et ce n'est pas un petit travail, une véritable histoire du matérialisme, de Démocrite à Mao Tse Toung. « Lois » est simplement la mise en place dans la langue du sujet qui serait peut-être capable d'accomplir ce travail. De tout ce qui est arrivé au matérialisme et à ses luttes, par exemple sa rencontre avec la dialectique. On n'est pas actuellement en possession d'une bonne histoire du matérialisme et surtout de ses rapports avec la dialectique : soit les matérialistes refusent la dialectique et restent au XVIIIe siècle, Sade exclu évidemment, soit les dialecticiens ne veulent pas du matérialisme, soit les philosophes ne veulent ni de l'un ni de l'autre - et on sait de quelle sorte de « philosophie » cela aboutit.
« Lois » est une façon indirecte de poser le problème. Je crois que la littérature a une fonction de politique philosophique indirecte. Tout le problème est de savoir ce que la littérature peut faire passer étant donné les rapports de force, de répression, de refoulement. Parfois le seul moyen de faire passer une philosophie refoulée, c'est la littérature. Voyez par exemple Cyrano de Bergerac : à son époque on ne peut pas présenter la philosophie matérialiste en public, on doit la déguiser sous une forme littéraire. « Lois » est un roman philosophique. Chaque siècle a sa forme spécifique de refoulement, donc de lutte, celle du Xxe est différente du XVIIIe. D'ailleurs, nous sommes déjà au XXIe.

Propos recueillis par Jean-Jacques Brochier
Inmagazine littéraire n° 65 - Juin 1972
 

Ses livres:

 

 

 

 

> Dictionnaire amoureux de Venise
Il ne s'agit pas d'un "guide" (il y en a d'excellents), mais d'une expérience personnelle liée à la vie d'écrivain de Philippe Sollers. Il est arrivé là très jeune, y a passé chaque année, printemps et automne,...

Juin 1972. Philippe Sollers vient de publier " Lois ", sous-titré roman. Mais Ii suffit de prononcer le nom de Sollers ou celui de sa revue " Tel Quel ", pour faire grincer des dents. Obscurité, terrorisme intellectuel, confusion, etc. Tous les reproches que, traditionnellement, on fait aux avant-gardes. Sollers et " Tel Quel " en constituent-ils bien une ?

Q - C'est avec votre premier texte publié dans la revue « Ecrire, Le Défi » que vous avez été découvert et consacré par un article célèbre de Mauriac. Vous aviez vingt ans.
 
Sollers - Il faut distinguer les premiers textes publiés de ce que je considère comme les premiers textes écrits. J'ai ceci de particulier que j'ai publié des textes avant de les écrire. Je considère ces premiers textes comme nuls, non avenus, ne s'étant pas produits au niveau même de la pratique réelle de l'écriture. Il y a une lutte assez intéressante à suivre du point de vue sociologique et anecdotique entre mon obstination à refuser ces pages et l'obstination de la société dans laquelle je vis, ici, en France, aujourd'hui, pour me les coller sur le dos. C'est un aspect dérisoire du système par lequel un corps social tente de régler l'identification d'un des individus qui, en son sein, essaie de le perturber.
Ces premiers brouillons ne figurent plus dans la liste des livres que j'ai publiés. A plusieurs reprises, je m'en suis expliqué : je ne les renie pas, je les nie, et cela me semble mon droit le plus strict que d'annuler des objets que j'ai été amené à produire dans un état de reproduction inconsciente. Le seul intérêt donc de ces « débuts littéraires », c'est de les inscrire non pas dans la biographie d'un sujet fantaisiste qui passerait son temps à changer et à se renier, mais dans l'étude des rapports de force à l'intérieur de la culture et l'idéologie françaises, pour savoir dans quel sens pèse la commande de l'idéologie dominante. Ceci dit, je ne considère pas que ça ait été une mauvaise expérience pour moi de me livrer à cette imitation-saturation du langage bourgeois traditionnel. Cela m'a donné un certain nombre de renseignements sur l'idéologie de l'adversaire, aussi bien de l'adversaire qu'on porte en soi-même.
Il y a quelque chose qui a commencé alors dans les rapports que je pouvais avoir avec la production et le marché littéraire français, une agressivité réciproque qui ne devrait pas cesser de sitôt. Lorsque des livres suscitent des articles comme celui de Mauriac sur « Le Défi » ou celui d'Aragon sur « Une curieuse solitude », c'est que l'auteur est piégé par le système et il vaut mieux s'en rendre compte le plus vite possible. Quand on est porté sur les fonts baptismaux à la fois par le Vatican et le Kremlin - le Kremlin en train de devenir rose - comme cela s'est fait pour moi à vingt ans, c'est le signe qu'il faut réagir. Il faudrait étudier ça dans un numéro de « Communications » ! On y retrouve tous les stéréotypes, les fées qui se penchent sur le berceau, etc. : et comme les choses n'ont pas beaucoup changé, que c'est toujours le ministre de l'Education nationale qui distribue la littérature du XIXe siècle aux jeunes mariés, il n'y a pas de raison que le rapport d'agressivité, voire de trahison, que j'entretiens avec le marché littéraire change. Au contraire, il ne cesse de s'aggraver.
L'un des avantages de ce « baptême littéraire », c'est que j'ai eu une base plus forte de départ pour commencer à ébranler le système et pour construire « Tel Quel ».
 
Q - Vous placez à quel moment, pour vous, ce que vous appelez la rupture de la lisibilité ?
 
Sollers - Tout de suite après le premier livre que j'ai jeté par-dessus bord. La voie tracée, les applaudissements, même mêlés à quelques critiques, tout cela m'est apparu je ne sais trop comment comme un brevet de sénilité définitive. Et cela a coïncidé avec le début de la revue. Et avec le premier livre que je considère comme relativement écrit, « Le Parc », encore qu'il ne soit pas très exaltant, et qui est paru en 1961.
 
Q - Ce que vous aviez écrit avant avait entraîné, selon vous, une erreur sur la marchandise. Si Mauriac et Aragon aimaient ça, c'est que ce n'était pas ce qu'il fallait écrire.
 
Sollers - Il y a eu un malentendu qui a été une sorte de chassé-croisé. On parle des écrivains qui ont mis des années à se faire publier. Pour moi le jeu était renversé, il aurait fallu me débarrasser de la trop grande facilité que j'avais à me faire publier. Au fond, les premières choses que j'ai écrites auraient dû être refusées par un éditeur conséquent. Même s'il avait eu Mauriac et Aragon comme lecteurs ; ils auraient dû avoir le réflexe technique de dire non, ce n'est pas publiable, c'est du remake, il faut encore travailler. Même s'ils trouvaient qu'il y avait certaines qualités… encore que, pour moi, même pas : c'est tout à fait nul.
 
Q - On pourrait vous prêter la duplicité d'avoir publié ça pour publier ensuite plus facilement le reste.
 
Sollers - Qui sait, qui sait ?
 
Q - « Le Parc » était intitulé roman, comme « Drame » et « Lois ».
 
Sollers - Je tiens beaucoup aussi à cette bataille-là, et qui est une bataille à l'intérieur du système et du marché. Tout le monde sait que les enjeux idéologiques les plus forts en littérature portent sur ce point de savoir ce qu'est un roman, ce qui n'en est pas. Le roman est le point d'impact le plus fort de la narration sociale, des rapports du sujet à la pratique sociale ; ce n'est pas un hasard si l'idéologie dominante surveille avec autant de vigilance tout ce qui relève du romanesque, et si depuis un siècle, les véritables batailles littéraires sont jouées autour ou au-dessous du roman.
Revenons à cette période de 1960-62. Tout cela a l'air un peu préhistorique aujourd'hui, de la même façon que la guerre d'Algérie a l'air ancienne, mais représente quelque chose de très refoulé par cette nation et son langage, toutes les premières luttes. Ainsi, le Nouveau Roman n'est pas ce produit académique complètement récupéré qu'il est aujourd'hui. Il y avait des batailles âpres sur ces questions de nouvelles techniques et de nouvelle écriture romanesque. C'est une des bonnes choses de « Tel Quel », à mon avis, de s'être mis dès 1960 au service de ce qui constituait à l'époque l'avant-garde littéraire, où se jouait le véritable enjeu. Il faut replacer cela dans le contexte littéraire et politique d'alors, contexte qui s'est peu à peu modifié jusqu'à être, aujourd'hui, me semble-t-il, profondément transformé.
 
Q - Vous semble-t-il que le Nouveau Roman est devenu académique, ou qu'il a tout simplement disparu, si tant est qu'il ait jamais existé ?
 
Sollers - Académique ou disparu, c'est la même chose. Mais il a existé comme forme d'une lutte idéologique assez précise, comme symptôme d'une crise formelle réelle, d'une crise de mémoire. On pourrait faire maintenant l'histoire de ce qui s'est passé : un certain nombre de refoulements qui se sont produits sur les tentatives littéraires les plus en avance du début du Xxe siècle, ont trouvé, pour se faire représenter de façon amoindrie, ce qui est une technique habituelle du refoulement, le Nouveau Roman. Ce retour du refoulé, ce représenté-déplacé, s'est produit sous cette forme amoindrie mais n'en a pas moins constitué un symptôme tout à fait précis d'une crise. Il faut se souvenir à quel point, alors, les polémiques ont été vives, même violentes.
 
Q - Pour Raymond Roussel, par exemple, à l'époque même où il a publié, les polémiques avaient déjà été très violentes , et pour les mêmes raisons.
 
Sollers - Oui. Mais elles sont prises en France dans une orbe qui est sous l'influence après coup et des choix et des filtrages de surréalisme.
Si l'on veut parler de ce qui se passe dans le registre appelé littérature, qui est un secteur de l'idéologie dans lequel, en France, la bourgeoisie a beaucoup investi, donc un secteur particulièrement important de la lutte idéologique et politique, il faut partir d'assez loin. Cette soi-disant dictature du roman bourgeois de la fin du XIXe siècle, dictature qui continue encore de nos jours, soutenue et relayée par l'appareil d'Etat, le Nouveau Roman s'est élevé contre elle, ébranlant la vieille machine traditionnelle du récit et de la narration. Il y a donc eu une guérilla un peu dérisoire entre l'idéologie dominante et des forces qui prétendaient la saper dans un de ses aspects importants, l'ordre de la pratique littéraire. Mais cette lutte étant parcourue, de façon sous-jacente, par d'autres luttes du début du Xxe siècle. Le surréalisme a mis Lautréamont ou Raymond Roussel en avant, mais aussi et du même coup les a refoulés. Il faut voir que ce qui a pu passer au début du siècle pour avant-garde, a joué un rôle très ambivalent, comme nous aussi peut-être aujourd'hui, en mettant en avant un certain nombre de choses, mais en les défigurant et en refoulant un certain nombre d'autres.
Prenons un exemple précis : la censure sur Joyce opérée en France. Joyce est relégué dans un discours universitaire généralement très plat et je crois qu'on peut dire sans grand risque de se tromper que ni « Ulysse », pourtant paru dès 1921, ni à plus forte raison « Finnegans Wake » n'ont été véritablement lus et qu'il n'y a jamais eu un véritable effort pour faire connaître Joyce en France. Cette censure sur Joyce est pour une grande part imputable au surréalisme.
Cette position censurante du surréalisme à l'égard de Joyce, qui est un continent beaucoup plus important que la plupart des surréalistes, on peut la déchiffrer aussi bien dans la théorie de l'écriture automatique, que dans un texte comme « Prolégomènes à un troisième manifeste du surréalisme ou non », de Breton. Joyce y est renvoyé à l'arbitraire pur et simple et condamné pour crime de retour au romanesque.
On ne peut pas dire non plus que le Nouveau Roman se soit spécialement battu pour le massif joycien. Or si on pense, comme je le pense, que Joyce représente avec Artaud la plus grande révolution du langage du Xxe siècle, on est encore loin du compte pour faire avancer les choses.
Il faut comprendre que le système idéologique littéraire est assez souple pour faire représenter les œuvres exclues par des substituts qui, finalement, n'en prennent que l'aspect le moins profond.
De la même façon, l'investissement du Nouveau Roman à cette époque, déjà très ambigu, à des enjeux divers. Politiques par exemple : il s'agit de trouver un contrepoids à Sartre. Mais si le langage romanesque de Sartre avait été tout à fait révolutionnaire, il aurait été moins facile de lui opposer ce tir de barrage qui n'est pas du tout réactionnaire à l'époque. Le Nouveau Roman ne représente pas simplement une force négative, il est aussi positif face à l'enlisement de la pratique romanesque « sartrienne » (je mets sartrienne entre guillemets pour renvoyer à son influence générale). Cette bataille romanesque de formalisme, savoir comment aborder aujourd'hui les problèmes de la disparition du personnage, de la chronologie, de la temporalité, de la construction même du roman, du langage qui s'y fait jour, à quoi tout cela renvoie, à une infrapsychologie ou au contraire à un objectalisme, tout ce qui occupe pendant des années la problématique littéraire avec un effet de relais universitaire grandiose - il suffit de compter le nombre de thèses - tout ça a aussi un autre aspect, proprement historique et philosophique ; les véritables enjeux ne se trouvent jamais au lieu même de la bagarre. Cette bataille ne concerne pas uniquement le roman ; elle a aussi pour effet de refouler des œuvres comme celles de Blanchot, de Bataille ou d'Artaud. D'où la technique dialectique adoptée par « Tel Quel » qui consiste à soutenir, d'une part, les positions du nouveau roman, et d'autre part à désenfouir avec insistance Bataille, Artaud, etc. Ce qui a quand même eu cette conséquence qu'aujourd'hui la bataille pour la publication intégrale des œuvres complètes d'Artaud, de Bataille, est gagnée, ce qui était loin d'être le cas dans les années 60.
 
Q - A cette même époque, le Nouveau Roman avait une coloration de gauche : Robbe-Grillet écrivait dans l'Express, et détruire le roman bourgeois c'était d'une certaine manière lutter contre la guerre d'Algérie.
 
Sollers - Oui, mais avec cette circonstance particulière et qui pèse très lourd - il faudrait d'ailleurs étudier toute l'histoire des rapports entre l'avant-garde française au Xxe siècle et la politique - que le Nouveau Roman opère un clivage net entre les prises de positions politiques et la pratique littéraire. La production littéraire se justifie exclusivement à partir de critères formels, de critères de développement de l'histoire des formes et la prise de position politique a lieu à titre individuel, dans le cadre d'un humanisme général. C'est-à-dire que le fond théorique du Nouveau Roman reste tout à fait formaliste, la littérature et la politique sont alors deux choses différentes, chacune suit son histoire propre et il n'y a absolument aucun point de correspondance entre les deux. L'aspect positif du Nouveau Roman, c'est qu'il a permis de reconnaître certaines questions relatives au langage, de renverser une certaine conception mécaniste, naturaliste-réaliste, de la littérature comme devant refléter passivement la pratique sociale. Cela a permis une percée de la reconnaissance de la matérialité même de la littérature et cela au moment où se développaient les sciences du langage. Il y a un développement parallèle dans le champ esthétique et dans le champ scientifique.
Point négatif : le clivage que les romanciers d'alors établissent entre la politique et la littérature repose sur une méconnaissance évidente des problèmes philosophiques fondamentaux. Il suffit de relire pour s'en apercevoir leurs écrits théoriques d'alors. Tout ceci sera d'ailleurs très vite déplacé et dépassé. Et il faudra attendre un certain renouveau théorique, lié en France à l'accentuation de la lutte des classes et aux crises qui vont déboucher sur Mai 68 pour que toute cette vieille problématique : d'une part je fais de la bonne littérature, d'autre part je prends des positions politiques, s'effrite de plus en plus.
 
Q - La solution que vous adoptez alors, c'est presque la solution de Sartre d'une littérature engagée. Mais pas, comme c'est le cas pour Sartre, d'une littérature engagée dans son contenu ; au contraire, votre « engagement » s'effectue par une destruction formelle de la littérature bourgeoise qui correspond à une destruction des structures de la société bourgeoise.
 
Sollers - La question de Sartre est en effet très importante

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Mardi 24 mai 2005
Michel Houellebecq naît le 26 février 1958 à La Réunion. Son père, guide de haute montagne, et sa mère, médecin anesthésiste, se désintéressent très vite de son existence. Une demi-soeur naît quatre ans après lui. A six ans, il est confié à sa grand'mère paternelle, qui est communiste et dont il a adopté le nom comme pseudonyme. Il vit à Dicy (Yonne), puis à Crécy-la-Chapelle. Interne au lycée Henri Moissan de Meaux ;déjà ses camarades sentaient qu'il avait une capacité de réflexion et une puissance d'analyse, un recul sur les évènements tout à fait exceptionnels pour un garçon de son âge. On le surnommait " Einstein.
A seize ans, il découvre Lovecraft, se retrouve sans doute dans cette phrase "Je ne participe jamais à ce qui m'entoure, je ne suis nulle part à ma place.»
Pendant sept ans, il suit les classes préparatoires aux grandes écoles. En 1975, il s'inscrit à l'école supérieure d'agronomie.

Sa grand'mère meurt en 1978. En 1980, il obtient son diplôme d'ingénieur agronome; il épouse la même année la soeur d'un camarade. Commence alors pour lui une période de chômage. Son fils étienne naît en 1981. A la suite de son divorce, une dépression le conduit à faire plusieurs séjours en milieu psychiatrique.

Sa carrière littéraire commence dès l'âge de vingt ans, âge auquel il commence à fréquenter différents cercles poétiques. En 1985, il rencontre Michel Bulteau, directeur de la Nouvelle Revue de Paris, qui, le premier, publie ses poèmes; c'est le début d'une amitié indéfectible. Ce dernier lui propose également de participer à la collection des Infréquentables qu'il a créée aux éditions du Rocher. C'est ainsi que Michel Houellebecq publie en 1991 la biographie de Howard P. Lovecraft, "Contre le monde, contre la vie". Il intègre l'Assemblée Nationale en tant que secrétaire administratif. La même année paraît "Rester vivant" aux éditions de la Différence, puis chez le même éditeur, en 1992, le premier recueil de poèmes : "La Poursuite du bonheur", qui obtient le prix Tristan Tzara. Il fait la connaissance de Marie-Pierre Gauthier.

En 1994, Maurice Nadeau édite "Extension du domaine de la lutte", son premier roman, actuellement traduit en plusieurs langues, qui le fait connaître à un public plus large. Il collabore à de nombreuses revues (L'Atelier du roman, Perpendiculaires, dont il est ensuite exclu, Les Inrockuptibles). Depuis 1996, Michel Houellebecq est publié par Flammarion, où Raphaël Sorin est son éditeur. Son deuxième recueil de poèmes, "Le Sens du combat", obtient le prix de Flore 1996. "Rester vivant" et "La Poursuite du bonheur", remaniée pour l'occasion, sont réédités en un seul volume en 1997. En 1998, il reçoit le Grand Prix national des Lettres Jeunes Talents pour l'ensemble de son oeuvre. "Interventions", recueil de textes critiques et de chroniques, et "Les Particules élémentaires", son second roman traduit en plus de 25 langues et lauréat du prix Novembre, paraissent simultanément. Il épouse Marie-Pierre la même année. En 1999, il co-adapte avec Philippe Harel "Extension du domaine de la lutte" au cinéma, que ce dernier met en scène. Il publie un nouveau recueil de poèmes, "Renaissance". Au printemps 2000 sort sous le label Tricatel un disque, "Présence humaine", où ses poèmes, lus par lui-même, sont mis en musique par Bertrand Burgalat. Lanzarote, un recueil-coffret de textes et de photographies, paraît chez Flammarion au printemps 2000. Michel Houellebecq réside pendant quelques années en Irlande,dans une maison baptisée " The White House", dans le comté de Cork, où il a écrit en grande partie son troisième roman, "Plateforme".Il s'installe ensuite en Espagne.

Plateforme

Flammarion, 2001

" Il est curieux de penser à tous ces êtres humains qui vivent une vie entière sans avoir à faire le moindre commentaire, la moindre objection, la moindre remarque. Non que ces commentaires, ces objections, ces remarques puissent avoir un destinataire, ou un sens quelconque; mais il semble quand même préférable, au bout du compte, qu'ils soient faits."

Citations:
"...la souffrance spécifique qui s'attache au fait d'être artiste: cette incapacité à <être vraiment heureuse ou malheureuse; à ressentir vraiment la haine, le désespoir, l'exultation ou l'amour; cette espèce de filtre esthétique qui s'imposait, sans rémission possible, entre l'artiste et le monde."
"Je n'aurais jamais pensé que je trouverais, un jour dans ma vie, du plaisir à faire la cuisine. L'amour sanctifie."
" Vivre sans lecture, c'est dangereux, il faut se contenter de la vie, ça peut amener à prendre des risques."
"On peut habiter le monde sans le comprendre, il suffit de pouvoir en obtenir de la nourriture, des caresses et de l'amour."

 

Les particules élémentaires

Flammarion, 1998
Michel, chercheur en biologie rigoureusement déterministe, incapable d'aimer, gère le déclin de sa sexualité en se consacrant au travail, à son Monoprix et aux tranquillisants. Une année sabbatique donne à ses découvertes un tour qui bouleversera la face du monde. Bruno, de son côté, s'acharne en une quête désespérée du plaisir sexuel. Un séjour au Lieu du Changement, camping post-soixante-huitard tendance new age, changera-t-il sa vie ? Un soir, dans le jacuzzi, une inconnue à la bouche hardie lui fait entrevoir la possibilité pratique du bonheur. Par leur parcours familial et sentimental chaotique, les deux demi-frères illustrent de manière exemplaire le suicide occidental - à moins qu'ils n'annoncent l'imminence d'une mutation.

Citations:
Ce même soir il retrouva une photo prise à son école primaire de Charny; et il se mit à pleurer. Assis à son pupitre, l’enfant tenait un livre de classe ouvert à la main. Il fixait le spectateur en souriant, plein de joie et de courage; et cet enfant, chose incompréhensible, c’était lui. L’enfant faisait ses devoirs, apprenait ses leçons avec un sérieux confiant. Il entrait dans le monde, il découvrait le monde, et le monde ne lui faisait pas peur; il se tenait prêt à prendre sa place dans la société des hommes. Tout cela, on pouvait le lire dans le regard de l’enfant… Le temps est un mystère banal, et tout était dans l’ordre, essayait-il de se dire; le regard s’éteint, la joie et la confiance disparaissent."

"Au milieu de la grande barbarie naturelle, les êtres humains ont parfois (rarement) pu créer de petites places chaudes irradiées par l'amour . De petits espaces clos, réservés, où régnaient l'intersubjectivité et l'amour."

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Mardi 24 mai 2005

Héraclite naquit à Éphèse dans la seconde moitié du VIe siècle av. J.-C., vers 544 - 541 (il avait quarante ans dans la 69ème Olympiade, 504 - 501 av. J.C., selon Diogène Laërce, IX, 1). D'après Aristote, il serait mort à l'âge de 60 ans, donc vers 480 (selon D.L., VIII, 52, à condition, toutefois, de ne pas admettre la substitution de « Héraclite » par « Héraclide »). Des lettres apocryphes (D.L. IX, 13) le désignent comme un contemporain de Darius Ier ; ce dernier aurait invité Héraclite à sa cours, mais le philosophe refusa l'invitation. D'autres sources situent sa floraison dans la 80è ou la 81è olympiade (Strabon, XIV, 1, 25) ; en effet, selon Strabon, Hermodore, un éphésien qui avait aidé les décemvirs romains pour la confection des XII tables, était un ami d'Héraclite. Héraclite serait donc né après 510, et mort autour de 450. Mais cette dernière datation n'est pas généralement retenue, car la différence d'âge suffirait à résoudre cette contradiction.

Il y a en revanche unanimité des anciens sur son lieu de naissance, Éphèse (par exemple, Aristote, Métaphysique, I, 3, 984 a, 7). Il était fils de Bloson (ou Blyson) ou, selon d'autres traditions, d'Hérakôn (D.L., IX, 1). Ce dernier nom était peut-être en fait celui de son grand-père.

Héraclite était issu d'une famille illustre et sacerdotale. Il renonça en faveur de son frère aux privilèges que lui donnait le statut de descendant de Codros, roi d'Athènes, dont le fils, Androclès, fonda d'Éphèse, telle que la fonction honorifique de roi ou la présidence des cérémonies de Déméter (selon Antisthène dans ses Successions, in Diogène Laërce, IX, 6). Il lutta contre les démocrates de sa ville, et n'était guère apprécié de ses concitoyens. Son ami Hermodore fut banni de la ville :

« Les Ephésiens méritent que tous ceux qui ont âge d’homme meurent, que les enfants perdent leur patrie, eux qui ont chassé Hermodore, le meilleur d’entre eux, en disant: Que parmi nous il n’y en ait pas de meilleur ; s’il y en a un, qu’il aille vivre ailleurs. » (fragment 121, Diogène Laërce, IX, 2)

Lui-même semble avoir été persécuté pour athéisme (mais cette assertation est tardive et on la trouve chez des auteurs chrétiens, Justin et Athénagore).

C'est l'un des rares Présocratiques dont nous connaissions un peu le caractère, mais sans pouvoir distinguer la légende de la vérité : d'humeur mélancolique (selon Théophraste, in D.L., VI, 6), méprisant et irritable, la foule des hommes le dégoûtait : Héraclite appelait jeux d'enfant les pensées des hommes (fragment 70). Sa misanthropie est devenue légendaire : selon plusieurs auteurs, (par exemple Sénèque, De la colère, II, 10, 5), il pleurait de tout quand Démocrite riait de tout. Lucien de Samosate en a fait un portait dans Les Sectes à l'encan (14) :

« Le marchand : Et toi, mon cher, pourquoi pleures-tu, car je préfère causer avec toi ?
Héraclite : Je regarde toutes les choses humaines, ô étranger, comme tristes et lamentables, et rien qui n'y soit soumis au destin : voilà pourquoi je les prends en pitié, pourquoi je pleure. Le présent me semble bien peu de chose, l'avenir désolant : je vois l'embrasement et la ruine de l'univers : je gémis sur l'instabilité des choses ; tout y flotte comme dans un breuvage en mixture ; amalgame de plaisir et de peine, de science et d'ignorance, de grandeur et de petitesse : le haut et le bas s'y confondent et alternent dans le jeu du siècle.
Le marchand : Et qu'est-ce que le siècle ?
Héraclite : Un enfant qui joue, qui jette des dés, qui saute à l'aventure.
Le marchand : Et les hommes, qui sont-ils ?
Héraclite : Des dieux mortels.
Le marchand : Et les dieux ?
Héraclite : Des hommes immortels.
Le marchand : Tes discours sont des énigmes, mon cher, de vrais logogriphes : probablement, ainsi que Loxias tu ne dis rien de clair.
Héraclite : Je me soucie peu de vous.
Le marchand : Aussi faudrait-il être bien sot pour te prendre.
Héraclite : Moi, je vous ordonne à tous de pleurer à chaudes larmes, petits et grands, acheteurs ou non.
Le marchand : Son mal se rapproche beaucoup de la mélancolie ; je n'achèterai ni l'un ni l'autre. »

Héraclite méprisait également l'érudition :

« πολυμαθίη νόον (ἔχειν) οὐ διδάσκει· Ἡσίοδον γὰρ ἂν ἐδίδαξε καὶ Πυθαγόρην αὖτις τε Ξενοφάνεά (τε) καὶ Ἑκαταῖον. »
« La polymathie n’enseigne pas l’intelligence ; elle eût enseigné Pythagore, ainsi que Xénophane et Hécatée. » (fragment 40, Diogène Laërce, IX, 1)

Son orgueil semble avoir également été très grand : jeune, il déclarait ne rien savoir, mais, plus tard, il affirmait tout savoir. Il aurait tout appris par lui-même, car, disait-il, il faut s'étudier soi-même et tout apprendre par soi-même (Diogène Laërce]], IX, 5). Nous ne savons d'ailleurs rien de ses maîtres ; les anciens ne savaient pas où le situer dans la série des philosophes. Il semble donc avoir été un autodidacte. Néanmoins, certains en font un disciple de Xénophane (selon Sotion, in D.L., IX, 5), ou de Hippase, et Hippolyte, à tort manifestement, le range parmi les pythagoriciens.

Les anecdotes sur sa mort sont contradictoires. Misanthrope, il partit vivre dans les montagnes, vivants de plantes ; mais, étant tombé malade (hydropisie), il revint dans sa ville où il chercha en vain à se soigner : s'étant recouvert de bouse pour assécher son corps, il mourut et fut, selon Diogène Laërce, mangé par les chiens. D'autres disent qu'il mourut plus tard d'une autre maladie.

De la nature

On admet généralement qu'Héraclite n'écrivit qu'un seul et unique livre dont il ne nous reste que quelques fragments (plus d'une centaine), bien que selon la Souda, « il écrivit beaucoup d'ouvrages, en un style poétique. » Mais cette dernière indication renvoie peut-être aux différents livres de l'ouvrage d'Héraclite.

Ce livre a été écrit en ionien, et avait pour titre : Peri phuseos (en grec, Περὶ φύσεως). On le connait également sous le titre de Mousai, Les Muses (titre qui semble venir de Platon, Le Sophiste, 242 d). Nous avons également des lettres apocryphes d'Héraclite.

Caractères de cette œuvre

Héraclite aurait déposée son œuvre sur l'autel d'Artémis (D.L., IX, 6), afin que ses pensées ne soient pas divulguées. L'obscurité et les difficultés de son style seraient l'expression de la même intention. Ce livre lui valut en effet le surnom d'Héraclite l'Obscur, car on jugeait la compréhension de sa pensée difficile en raison d'une écriture poétique, de l'abondance des formules paradoxales, à quoi s'ajoutait (selon Démétrios de Phalère, De l'interprétation, 192) l'absence de toute ponctuation, un style haché et détaché. Socrate en aurait comparé la lecture aux dangereux travail des plongeurs de Delos (Diogène Laërce, II, 22), et Aristote se plaint ainsi :

« c'est tout un travail de ponctuer Héraclite, car il est difficile de voir si le mot se rattache à ce qui précède ou à ce qui suit. Par exemple au commencement de son ouvrage, il dit : le logos/ce qui est /toujours /les hommes sont incapables de le comprendre. Il est impossible de voir à quoi toujours se rattache, lorsque l'on ponctue. » (Rhétorique, III, V, 1407 b 11)

Pour Théophraste, il écrivait des phrases contradictoires et inachevées parce qu'il était tourmenté par sa bile. On a pu penser également qu'il voulait ne pas courir le risque d'être accusé d'athéisme, mais les fragments qu'il nous reste expriment clairement des idées religieuses susceptibles d'être jugées scandaleuses.

Une autre interprétation est que ce style lui semblait mieux convenir à la profondeur de sa pensée ; et, en effet, il compare ses discours aux propos graves et inspirés de la Sybille et aux oracles profonds du dieu de Delphes. Ainsi l'écriture d'Héraclite est-elle à l'image même de sa pensée de la nature.

Mais ce ton oraculaire a été bien souvent mal perçu ; ainsi, pour Aristote, Héraclite avait-il autant de confiance en ses propres opinions que d'autres en ont en la science. Et il faut dire en effet que ce style lapidaire, qui ne recourt pas à l'argumentation, ne permet d'exprimer aucune certitude scientifique.

Composition du "De la nature"

D'après Diogène Laërce (IX, 5), l'ouvrage d'Héraclite était composé de trois parties : sur le tout (Peri tou pantos), sur la politique et sur la théologie. Les fragments qu'il nous reste ne semblent pas provenir essentiellement des deux dernières parties, et il semble impossible de les ordonner suivant un plan quelconque.

Ce livre eut beaucoup de succès et lui valut des disciples que l'on nomme Héraclitiens.

Doctrine

La pensée d'Héraclite est l'extrême opposé de l'éléatisme. En effet, pour Parménide l'unité de l'être rend impossible la déduction du devenir et de la multiplicité ; pour Héraclite, au contraire, l'être est éternellement en devenir. Héraclite nie ainsi l'être parménidien.

Les choses n'ont pas de consistance, et tout se meut sans cesse : nulle chose ne demeure ce qu'elle est, et tout passe en son contraire.

« A ceux qui descendent dans les mêmes fleuves surviennent toujours d’autres et d’autres eaux. » (Fragment 12, Arius Didyme dans Eusèbe, Préparation évangélique, XV, 20, 2.)

Tout devient tout, tout est tout. Ce qui vit meurt, ce qui est mort devient vivant : le courant de la génération et de la mort ne s'arrête jamais. Ce qui est visible devient invisible, ce qui est invisible devient visible ; le jour et la nuit sont une seule et même chose ; il n'y a pas de différence entre ce qui est utile et ce qui est nuisible (« θάλασσα ὕδωρ καθα­ρώτατον καὶ μιαρώτατον, ἰχθύσι μὲν πότιμον καὶ σωτήριον, ἀνθρώποις δὲ ἄποτον καὶ ὀλέθριον. » ; « La mer est l’eau la plus pure et la plus souillée ; potable et salutaire aux poissons, elle est non potable et funeste pour les hommes. » Fragment 61, Hippolyte, Réfutation de toutes les hérésies, IX, 10, 5.) ; le haut ne diffère pas du bas, le commencement ne diffère pas de la fin :

« Joignez ce qui est complet et ce qui ne l’est pas, ce qui concorde et ce qui discorde, ce qui est en harmonie et en désaccord ; de toutes choses une et d’une, toutes choses. » (fragment 10, Pseudo-Aristote, Traité du Monde, 5. 396b7)

Rien n'est donc plutôt ceci que cela, mais tout le devient. Les choses ne sont jamais achevées, mais sont continuellement crées par les forces qui s'écoulent dans les phénomènes. Les choses sont des assemblages de forces contraires, et le monde est un mélange qui doit sans cesse être remué pour qu'elles y apparaissent :

« Πόλεμος πάντων μὲν πατήρ ἐστι »
« La guerre est père de tout [...] » (Fragment 53, Hippolyte, Réfutation de toutes les hérésies, IX, 9, 4.).

Le logos

« εἶναι γὰρ ἓν τὸ σοφόν, ἐπίστασθαι γνώμην, ὁτέη ἐκυϐέρνησε πάντα διὰ πάντων. »
« II n’y a qu’une chose sage, c’est de connaître la pensée qui peut tout gouverner partout. » (fragment 41, Diogène Laërce, IX, 1.)

Cette connaissance est la sagesse, et elle consiste à suivre l'un :

« La loi et la sentence est d’obéir à l’un. » (« νόμος καὶ βουλῇ πείθεσθαι ἑνός. » Fragment 33, Clément, Stromates, V, 116)
« L’un, qui seul est sage, veut et ne veut pas être appelé du nom de Zeus. » « ἓν τὸ σοφὸν μοῦνον λέγ­εσθαι οὐκ ἐθέλει καὶ ἐθέλει Ζηνὸς ὄνομα. » (fragment 32, Clément, Stromates, V, 116)

Mais, bien que le logos soit commun à tous les hommes, ils l'ignorent comme s'ils avaient chacun une intelligence propre (fragment 2) :

«  (τοῦ δὲ) λόγου τοῦδ' ἐόντος (ἀεὶ) ἀξύνετοι γίγνονται ἄνθρωποι καὶ πρόσθεν ἢ ἀκοῦσαι καὶ ἀκούσαντες τὸ πρῶτον· γινομένων γὰρ (πάντων) κατὰ τὸν λόγον τόνδε ἀπείροισιν ἐοίκασι, πειρώμενοι καὶ ἐπέων καὶ ἔργων τοιούτων, ὁκοίων ἐγὼ διηγεῦμαι διαιρέων ἕκαστον κατὰ φύσιν καὶ φράζων ὅκως ἔχει. τοὺς δὲ ἄλλους ἀνθρώπους λανθάνει ὁκόσα ἐγερθέντες ποιοῦσιν, ὅκωσ­περ ὁκόσα εὕδοντες ἐπι­λανθάνονταιαι»
« Ce verbe, qui est vrai, est toujours incompris des hommes, soit avant qu’ils ne l’entendent, soit alors qu’ils l’entendent pour la première fois. Quoique toutes choses se fassent suivant ce verbe, ils ne semblent avoir aucune expérience de paroles et de faits tels que je les expose, distinguant leur nature et disant comme ils sont. Mais les autres hommes ne s’aperçoivent pas plus de ce qu’ils font étant éveillés, qu’ils ne se souviennent de ce qu’ils ont fait en dormant. » (Fragment 1, Sextus Empiricus, Contre les mathématiciens, VII, 133)

Cosmologie

Le feu est le principe de toutes choses : il est la réalité du mouvement, et l'état permier et dernier du cosmos à travers ses cycles :

« κόσμον (τόνδε), τὸν αὐτὸν ἁπάντων, οὔτε τις θεῶν, οὔτε ἀνθρώπων ἐποίησεν, ἀλλ' ἦν ἀεὶ καὶ ἔστιν καὶ ἔσται πῦρ ἀείζωον, ἁπτόμενον μέτρα καὶ ἀπο­σϐεννύμενον μέτρα»
« Ce monde a toujours été et il est et il sera un feu toujours vivant, s'alimentant avec mesure et s'éteignant avec mesure. » (Fragment 30, Clément, Stromates, V, 105)

Ce feu est une loi à laquelle on ne peut échapper : « Qui se cachera du feu qui ne se couche pas ? » (Fragment 16, Clément, Le Pédagogue, 99)

Ce feu se transforme en se raréfiant ou en devenant plus dense, suivant des fluctuations périodiques qui suivent le destin. Ainsi le monde est-il éternel, mais crée et détruit selon un retour éternel. Cette partie de sa cosmogonie se retrouvera chez les Stoïciens. Ce feu est aussi le logos universel, la raison commune à tous dont l'harmonie est le résultat des tensions et des oppositions qui constituent la réalité. Le devenir lui-même s'explique ainsi pour lui par la transformation des choses en leur contraire et par la lutte des éléments opposés. Cette connaissance du logos est pour lui toute la sagesse.

L'ensemble de ces thèses seront combattues par presque tous les philosophes dogmatiques, car elles nient le principe d'identité et abolissent le raisonnement purement logique. Platon reprend par exemple la thèse héraclitéenne d'un flux perpétuel, mais y ajoute sa théorie des Idées.

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