"Pars en guerre contre le monde" (René Char)
| [Livre des traditions]. Ce très important document historique, littéraire et religieux concernant le peuple Maya-Quiché (Mexique méridional, Yucatan, Guatemala) peut être considéré comme la Bible dun Peuple qui avant Christophe Colomb fut parmi les plus civilisés du Nouveau Monde. Ecrit dans la langue Quiché en caractères latins (1557) on la longtemps attribué à tort à un certain Diego Reynoso. Il fut découvert à Santo Tomas Chichicastenango à la fin du XVII ième siècle par le frère Francisco Ximénez qui le traduisit en espagnol. Cette version a été rééditée successivement en allemand par C. Scherzer à Vienne (1857); en français mais avec un peu trop de fantaisie par labbé Brasseur de Bourbourg (Paris 1861) en espagnol (trois éditions) par Justo Gavarrete dans lEducacionista du Guatemala (1894-1896 et 1905) et Santiago I. Barberena (1923). Parmi les autres tentatives plus ou moins heureuses de traductions citons celles de E. Pohorilles de Lipsia (1913) et celle de léminent américaniste français J. Raynaud (1925) ouvrage édité en espagnol (1927). Mais la version qui fait le plus autorité du point de vue de lérudition et de la phonétique est celle dAntonio Villacorta et Flavio Rodas (Guatemala 1927). Louvrage qui comprend les récits de onze traditions du peuple Maya-Quiché nous renseigne sur:
| |

v. 515 av. J.-C.-v. 440 av. J.-C.), philosophe grec présocratique, considéré comme le représentant le plus prestigieux de lécole dÉlée.
Des sources divergentes, émanant notamment de Diogène Laërce en font un disciple de Xénophane, tandis que dans le Parménide, Platon, qui revendique également son parrainage, le désigne comme le maître de Zénon. Parménide pourrait avoir été contemporain dHéraclite.
Il ne reste de luvre de Parménide que quelques fragments, le Prologue et un Discours, restituant une centaine de vers de ce qui composait à lorigine un long poème didactique, écrit dans un style archaïque, ce qui en rend linterprétation quelque peu difficile. De la nature peut toutefois être considéré comme lécrit fondateur de lontologie occidentale.
Le poème conte le voyage initiatique dun héros mené, dans un char guidé par des bêtes, «créatures connaissantes», vers une déesse qui lui fera plusieurs révélations. La première consiste à choisir entre deux voies soit, deux méthodes de discours : «la route du Jour et la route de la Nuit», consistant respectivement à considérer que lÊtre est, et que le Non-Être est. Ce dernier chemin na pas dissue et est condamné par Parménide, et avec lui toutes les incohérences du discours.
Laffirmation que «lêtre est» est aussi le modèle du discours vrai, cest-à-dire celui doù émerge la vérité absolue.
Au discours de la vérité absolue, il est possible dapposer celui de la doxa, ou opinion. Cest ce discours que tiendra la déesse dans la suite de ses révélations à celui quon peut identifier comme Parménide lui-même, discours annoncé comme étant «un arrangement trompeur de mots». La déesse prononce ainsi un discours, mêlé de vérités et de mensonges, ou du moins «vraisemblable», faisant état de deux natures du monde, lune de lumière, et lautre de ténèbres. Cette révélation a pour objet, en fait, les phénomènes de la nature, que Parménide qualifie dapparences dues à lerreur humaine : ils semblent exister, mais ne possèdent aucune existence réelle. De même, Parménide considère que la réalité, lÊtre Vrai, ne peut être appréhendée que par la raison et non par les sens.
Cette conviction fait de Parménide un précurseur de lidéalisme de Platon. La doctrine de Parménide selon laquelle lêtre ne peut surgir du non-être et quil ne peut ni naître, ni disparaître, a été appliquée à la matière par ses successeurs, notamment Empédocle et Démocrite, qui en font le fondement de leur pensée matérialiste de lUnivers.

Publius Ovidius Naso est né à Sulmone dans les Abruzzes en 43 av J.C. D'origine équestre, il étudia à Rome ou il fut d'après Sénèque le Père un élève brillant de rhéteurs célèbres.Grâce aux bons soins de son père il fit avec son ami Aemilus Macer un voyage de plusieurs années en Grèce.De retour à Rome, il se tourne vers la littérature et la poésie.
L'oeuvre
Il écrit des poèmes érotiques plus en hommes de lettres qu'en amoureux passionné (les Amours, l'Art d'aimer). En cinq livres, puis en trois, il définit son écriture personnelle et traite parfois avec ironie de thème comme la maladie de la femme aimée,la coquetterie,les jalousies,la joie du premier triomphe. Les Heroïdes lettres en vers de femmes abandonnées auront une longue postérité aussi bien en langue latine que vulgaire.Il écrit également des poèmes plus compliqués et savants comme les Métamorphoses composée de quinze livres en hexamètres dactyliques; Son entreprise a été de rassembler en les classant selon une chronologie légendaire allant du chaos au règne d'Auguste toutes les légendes concernant les métamorphoses d'êtres humains en plantes,astres, oiseaux etc.. En mêm temps il travaille aux Fastes le poème du calendrier romain.Ovide a commenté avec beaucoup de soin les mythes et les rites sans renoncer aux problèmes de l'amour. Cette oeuvre reste inachevée à cause de l'exil soudain qui frappe le poète sur l'ordre d'Auguste. Lors de son exil il écrit des élégies (les Tristes,les Pontiques).
L'exil
Les véritables raisons de l'exil d'Ovide restent inconnues. Officiellement il est condamné pour avoir composé l'Art d'Aimer et choqué l'empereur. Cependant il l existe plusieurs hypothèses: la première est qu'il aurait mécontenté Livie en participant à une intrigue visant à substituer à Tibère comme héritier au trône le jeune Agrippa, la seconde est qu'il aurait été complice et témoin des débordements de Julie la petite-fille de l'empereur et enfin selon la troisième hypothèse Auguste aurait pris ombrage des convictions pythagoriciennes d'Ovide qui le conduisait à se livrer à des opérations de divination sur l'avenir de l'empereur.
A Rome une nuit de novembre de l'an 8 apr J.C, des soldats frappent à la porte de la demeure d'Ovide. Par ordre de l'empereur, il doit quitter au plus vite la capitale. Sa troisième femme et ses serviteurs ont beau se lamenter, Ovide est contraint d'obéir. Ovide gagne Brindes où il s'embarque pour des contrées inconnues; La traversée est pénible car cette période de l'année est mauvaise. Au port de Cenchrées en Grèce, il change de vaisseau. A Tempyre sur la côte de Thrace, il quitte le navire et se met sous la protection du gouverneur qui lui donne une escorte pour atteindre le Pont-Euxin. Il réembarque et après un nouveau voyage touche le port de Tomes le terme de son voyage. Tout de suite Tomes et ses environs lui paraissent sinistres Il écrit dans les Tristes et les Pontiques: "Je ne puis supporter ce climat, je ne suis pas faît à ces eaux et cette terre me déplaît" Les indigènes sont des rustres ne parlant même pas le latin mais un grec déformé par les mots du patois local. Ovide en dit" Si je regarde les hommes, ce sont des hommes à peine dignes de ce nom et qui ont plus de sauvage férocité que les loups". Jour après jour, Ovide confiera sa détresse à la poésie. Il garde cependant espoir, pensant que ses amis intercéderont pour lui auprès de l'empereur. Mais les années passent. Peu à peu tout espoir de retour est abandonné par le poète. En l'an 14 Auguste meurt mais Tibère ne prend pas la peine de faire revenir Ovide. Les infirmités dues à la rudesse du climat et à une hygiène déplorable commencent à avoir raison du corps du poète. La mort vient enfin alors qu'il n'a toujours pas revu Rome. Ovide s'éteint en l'an 17 ap J.C après neuf ans d'exil. Il avait écrit à sa femme "Fais que mes os soient rapportés dans une petite urne! Ainsi lorsque je serais mort je ne serais plus exilé." Ce souhait ultime ne sera pas exaucé et Ovide repose toujours quelque part près de Tomes.
2° L'âge d'argent
Saturne fut envoyé dans le Tartare ténébreux et le monde passa sous la domination de Jupiter; alors arriva l'âge d'argent, moins parfait que l'âge d'or, mais plus appréciable que celui du bronze aux reflets fauves. Jupiter raccourcit la durée de l'antique printemps. Il partagea l'année en quatre saisons: hiver, été, automne variable et printemps éphémère. Alors, pour la première fois, l'air brûlé par les sécheresses torrides s'embrasa et des glaçons s'accrochèrent, figés par les vents. Alors, pour la première fois, les gens entrèrent dans des maisons : les cavernes furent des demeures, ainsi que les branchages denses et les rameaux liés par des écorces. Alors, pour la première fois, les semences de Cérès furent enfouies dans de longs sillons et les taureaux gémirent sous le poids du joug.
Ovide, Métamorphoses, I, 113 - 124
3° L'âge de bronze Lui succéda le troisième âge, celui de bronze : d'un tempérament plus sauvage et plus porté sur les armes effrayantes, sans être criminel cependant.Ovide, Métamorphoses, 125 - 127
|
HOMERE 1. Le texte Homère nest pas seulement le premier auteur de la littérature grecque: il se trouve être aussi le point de départ de toute notre littérature occidentale, sur laquelle il exerce encore aujourdhui une influence indiscutable. Il a vécu, semble- t-il , au VIIIe siècle avant J.-C. Diverses traditions existent sur lui mais on ne peut guère leur faire confiance. il est sûr en tout cas quil appartenait à ce monde grec dAsie Mineure répandu également sur les îles voisines (il était peut être de Chios), et que cette civilisation était alors des plus brillantes. Il a raconté des événements bien antérieurs, à savoir la guerre deTroie et ses suites; or ces événements se plaçaient vers lan 1200 av. J.-C., donc quatre siècles auparavant. Les deux épopées dHomère racontent en effet une partie du siège de Troie par les Achéens: cest l Iliade , qui tire son nom de Troie, appelée aussi Ilion; lautre raconte le retour dUlysse depuis Troie jusquà son petit royaume dIthaque, lîle située sur la côte ouest de la Grèce. Cette grande différence de date entre les événements qui font le sujet du poème et le poème lui-même, explique que cette uvre, qui est la première de notre littérature, nait pourtant rien de primitif. Il avait en effet existé au cours de ces siècles une longue tradition de poésie orale, dans laquelle étaient retracés les exploits de ces héros et dautres analogues. On a compris limportance de cette littérature orale dans la formation du poème quand on a étudié les traces de poésie orale subsistant encore dans les usages de certains pays. On reviendra sans doute dans dautres exposés sur cet aspect. Mais le fait est que, peu à peu, des progrès devaient saccomplir, des retouches se faire, des idées se dégager et au VIIIe siècle, nous sommes au moment où les Grecs redécouvrent lécriture perdue depuis longtemps. Et, même si les poèmes dHomère nont pas été écrits à lorigine, ils ont dû être notés par lécriture très rapidement ; par la suite, ils ont été conservés et bientôt fixés sous une forme très proche de ce que nous avons aujourdhui. Les anciens groupaient sous le nom dHomère de nombreuses épopées, soit sur la guerre de Troie, soit sur dautres grandes légendes, comme celle de la ville de Thèbes, ou celle du navire Argô en quête de la toison dor, ce que lon appelle les poèmes du cycle, ou bien le cycle épique. Toutes ces uvres sont perdues, sauf les deux épopées que nous connaissons sous le nom dHomère : lIliade et lOdyssée. On peut imaginer que leur qualité même est pour quelque chose dans cette survie. A. LIliade LIliade raconte le siège de Troie, mais il ne le prend pas au début et ne le mène pas jusquà son terme. Le poème présente une série de batailles entre les Troyens et les Achéens installés aux portes de Troie. Il fait alterner avec ces récits de batailles des scènes qui se passent entre les héros, soit à Troie soit dans le camp achéen, ainsi que des scènes qui se passent chez les dieux. On connaît bien les noms des héros que lépopée a rendus célèbres, Agamemnon et Ménélas, Diomède, Ajax, et surtout Achille dont la colère, le retrait du combat, le retour au combat jouent un grand rôle dans la structure de lIliade ; de lautre côté on connaît le roi Priam, sa femme Hécube et son fils Hector qui est le défenseur de la ville. Les relations entre ces grands héros constitue laction même de lIliade. Au début, Achille, Irrité contre Agamemnon, à cause dune affaire de captive à restituer, se retire du combat ; et toute cette partie verra donc plutôt le succès des Troyens - cela jusquau moment où Achille accepte denvoyer au combat son ami Patrocle en lui prêtant ses propres armes. Patrocle est tué, et pour le venger, Achille va rentrer dans la bataille, victorieusement et tuera Hector. Les derniers chants du poème nous montrent Achille sacharnant contre le corps dHector dans un esprit de vengeance et pour honorer son ami Patrocle. Puis les dieux eux- mêmes sont choqués de cette cruauté et sur leur ordre, le vieux Priam vient lui-même à la tente dAchille réclamer le corps de son fils . Achille accepte et le poème se termine sur deux chants de funérailles, funérailles de Patrocle dans le camp achéen et funérailles dHector dans la vile de Troie. B. LOdyssée. LOdyssée, qui comporte également vingt-quatre chants, est dune composition plus complexe. Tirant son nom du nom grec dUlysse, quon appelait en grec Odysseus, luvre raconte le retour difficile dUlysse vers sa patrie. Mais la composition est difficile à suivre parce que les premiers et les derniers chants se passent à Ithaque. Dans le début, le fils dUlysse, Télémaque part dans le but davoir des nouvelles de son père. Lépopée ne rencontre celui-ci quau chant V où le héros se trouve retenu sur lordre des dieux chez la nymphe Calypso. De là, sur lordre des dieux il partira et non sans difficultés rejoindra lîle des Phéaciens, cest-à-dire Corfou. Mais ici se place, chez les Phéaciens, le récit de toutes les aventures antérieures du héros, avant son arrivée chez Calypso. Et cest un défilé de monstres, de succès dans des aventures cruelles. Lorsque se récit sachève, les Phéaciens acceptent de reconduire Ulysse à Ithaque, où il devra se venger des prétendants, retrouver son épouse, son père, son royaume. Dans toutes les aventures du début, il est poursuivi par la colère de Poseïdon. Puis, lorsque le moment est venu, Athéna, qui a pour lui une tendre amitié, lassiste et le protège. Alors que lIliade marquait une grande réticence à légard de tous les prodiges et toutes les manifestations étranges du surnaturel, lOdyssée nous promène dans un monde où lon rencontre les chevaux du soleil, le cyclope, les sirènes, tout un monde intermédiaire entre le divin et lhumain, sans parler de ce Protée, qui intervient dans les premiers chants, qui conduit un troupeau de phoques et peut se métamorphoser de cent façons diverses et peut aussi prédire lavenir. Dune certaine manière, Ulysse représente lhumanité aux prises avec tout ce qui nest pas humain. 2. La question homérique Deux faits, dans ce qui vient dêtre rappelé ici, expliquent que lon se soit posé diverses questions à propos de la composition de ces deux poèmes et de leur auteur. Cest ce quon a appelé " la question homérique ". Elle a été ouverte à la fin du XVIIIe siècle par un ouvrage de F. A. Wolf, qui avait été précédé par une étude moins connue de labbé dAubignac. La position de ces savants consistait à dire que cette longue tradition orale avait abouti à la constitution de lépopée, et que lon en retrouvait les traces dans le poème lui-même qui manquait dunité, reflétait des dates de composition diverses, des auteurs divers et même dindiscutables contradictions entre tel chant et tel autre. On sest alors penché sur ces curiosités et toute une école sest efforcée de distinguer dans luvre des parties de dates différentes, plus ou moins bien raccordées les unes aux autres. Cette école a été appelée celle des " analystes ", parce quils analysaient et séparaient les diverses partis de luvre. En face deux, lécole des " unitaires " sest refusée à disloquer ainsi luvre, car les savants qui en faisaient parie reconnaissaient une unité littéraire profonde et ils cherchaient à montrer que les petites difficultés pouvaient se résoudre sans trop de peine et ne présentaient que des négligences infimes, comme il en existe dans toute uvre de longue haleine. Dans notre siècle sest constituée lécole " néo-analyste ", cest-à-dire de savants qui renonçaient à couper luvre en morceaux, admettant quelle avait été rédigée en une fois par un poète conscient de ce quil faisait, mais que ce poète avait utilisé des récits de dates antérieures, et pas toujours daccord entre eux; on pouvait donc, sous cette unité finale, relever les différences qui avaient pu exister dans les sources et qui navaient pas été toujours totalement éliminées. A lheure actuelle, on a en général renoncé à ces théories extrêmes tendant à morceler le poème pour retrouver ses sources et à corriger Homère. On admet que les sources ont pu différer entre elles mais pas au point de créer des contradictions. Simplement cela explique que dans le poème on trouve des traces dusages divers, diverses formes densevelissement, diverses formes darmures ou de casques, divers usages pour telle ou telle circonstance, selon que le poète a repris des usages plus ou moins anciens; mais la savante composition de lensemble simpose malgré cela. On est convenu dappeler Homère le poète responsable de cet arrangement final et de cette composition densemble. Il faut ajouter dailleurs que, comme pour toute uvre ancienne, il a pu y avoir des additions, des modifications postérieures, plus ou moins heureuses, et quil faut parfois en tenir compte sans pour autant bouleverser tout le poème. Il reste que cette uvre, déjà immense, se divise en deux épopées, assez différentes desprit. On a vu que les sujets ne se ressemblaient pas, et que la composition nobéissait pas aux mêmes habitudes ; mais il faut ajouter que tout même semble avoir changé entre lIliade et lOdyssée, que même certaines valeurs apparaissent comme nouvelles dans dOdyssée, ainsi que certains aspects de la religion. Pourtant il est clair quil sagit en gros de textes voisins, écrits en gros dans la même langue et le même style, quil sagit aussi des mêmes personnages et du même idéal humain. Deux hypothèses sont donc possibles : ou bien deux maîtres duvre différents ont présidé dans une même école à la composition des deux épopées, ou bien, si cest le même maître duvre, de longues années ont dû sécouler entre la composition de lune et de lautre épopée. Nous ne le saurons jamais. Nous continuerons à dire Homère pour désigner lauteur des deux épopées, même sil est évident pour beaucoup que lauteur de lOdyssée nest quun continuateur fidèle à lintérieur dune école de poésie unique. Il faut se rappeler en effet que la notion dauteur, que loriginalité littéraires navaient pas tout à fait le même sens dans lAntiquité que de nos jours. Il faut noter également que les Anciens connaissaient sous le nom dHomère bien dautres épopées : les épopées du cycle mentionné au début de cet exposé étaient attribuées à Homère, alors que les modernes seraient peu disposés à admettre une telle identification. On garde aujourdhui le nom dHomère pour lIliade et pour lOdyssée, avec un petit doute sur lunité dauteur entre les deux, une admiration constante pour les deux épopées. Non seulement elles ont été conservées, mais elles ont été copiées, récitées et commentées. A Athènes, à lépoque de Pisistrate, on en a fixé lordre et la teneur de façon en principe définitive, et au Ve siècle avant J.-C., le texte servait à lenseignement dans les écoles, et tout homme cultivé, nous le savons par divers textes, était censé savoir réciter lIliade et lOdyssée par cur. Lextraordinaire qualité littéraire de ces uvres, qui leur a valu la survie et aussi ce grand rôle, cest elle aussi quil faut que le lecteur daujourdhui sefforce d e retrouver et de mieux sentir. 3. La langue dHomère A. Particularités de la langue dHomère. Et dabord il faut les lire. Ces deux poèmes sont écrits en des vers appelés " hexamètres dactyliques " cest-à-dire des vers composés de six pieds, qui peuvent être des dactyles une syllabe longue suivie de deux brèves ou des spondées deux syllabes longues ; cela donne un rythme très simple, très facile à reconnaître et à scander. Quant à la langue, elle pourra au premier abord dérouter le lecteur qui a commencé à étudier un peu de grec classique. Il y a en effet des différences et la langue dHomère comporte deux traits qui peuvent surprendre. Dabord elle emprunte à divers dialectes qui voisinaient chez les Grecs dAsie Mineure, en particulier lionien et léolien. Dautre part elle utilise ces formes diverses selon la commodité du vers ou les besoins du moment. Cest ainsi que les verbes contractes " aö " - peuvent ou non être contractés selon les besoins du texte. Avec quelques heures dhabitude, on reconnaîtra très facilement ces formes non classiques. Mais on reconnaîtra du même coup quil sagit dune langue littéraire, avec ses libertés, ses conventions, ses habitudes propres. beaucoup seront imitées par les poètes grecs ultérieurs et ne disparaîtront jamais de lusage littéraire : elles y subsisteront comme des " homérismes ". B. Les images et les formules homériques. Il en est de même pour certaines habitudes de style qui permettent de reconnaître immédiatement la manière d Homère. Elles sont deux, liées à une habitude très fréquente chez lui , qui est lemploi des images. Tout poète emploie des images ; mais Homère en emploie constamment, et il les emprunte à tous les domaines, même les plus familiers ; et il nhésite pas à les répéter plusieurs fois. Dans les combats on voit très souvent des comparaisons revenir : " comme le lion qui sélance " ou " comme un aigle qui fonce " ou encore " comme on voit sur la mer la tempête " , etc. Cela permet souvent au poète de changer de registre et délargir les perspectives. Il raconte un combat mais les comparaisons nous renvoient au monde de lagriculture ou de la vie paisible qui se déroule ailleurs. Il raconte les querelles entre les hommes mais limage nous renvoie aussitôt à des faits de la nature, des bois ou de la mer. Ainsi se fait une sorte délargissement permanent du sujet. De plus, Homère nhésite pas à développer longuement ces images qui occupent huit ou dix vers, " comme lorsque " et puis suit une description imagée, et lon reviendra à la réalité par un " de même " en quelques vers. Cette insistance, je pense, ne se retrouve chez aucun autre poète de la littérature occidentale. Lautre trait caractéristique est lemploi de ce quon a appelé les formules. Peut-être est-ce là un reste de la poésie orale, car on trouve des faits comparables dans dautres formes de poésie orale. Je veux dire que tel vers ou tel groupe de vers sera répété chaque fois que loccasion en reviendra. Le lever de laurore, larmure dun guerrier qui sapprête au combat, le choc dun cadavre qui tombe à terre, la nuit qui vient mettre fin au combat, tous ces moments qui sont susceptibles de se répéter seront indiqués par les mêmes formules, les mêmes vers, les mêmes expressions. Il en sera de même pour un héros qui prend la parole, et même pour les premiers mots de son discours, qui seront de blâme ou déloge, et pour lesquels la répétition viendra tout naturellement. Cela ne donne dailleurs pas plus de monotonie au poème que nen donne dans la vie courante de voir le jour se lever, puis se coucher, ou bien daccueillir quelquun avec courtoisie, ou de le renvoyer sèchement sil y a lieu. Il faut ajouter que par un phénomène comparable, certaines personnes ou certains objets sont accompagnés dun adjectif, toujours le même, qui constitue ce quon appelle dans ce cas " lépithète de nature " . Cette épithète de nature ne revient pas à chaque fois , mais presque. On dira " Hector au casque étincelant " ou bien " Agamemnon protecteur de son peuple ", ou bien " Athéna aux yeux pers " ou bien " la nymphe aux belles boucles " . Lusage vaut pour les dieux, pour les hommes et pour les simples objets fabriqués. Certes elle nest pas employée de façon aveugle et il arrive que le poète choisisse, pour les principaux personnages qui ont plusieurs qualificatifs, celui qui sadapte le mieux. On a parfois " lindustrieux Ulysse " , ou parfois " le vaillant Ulysse " , selon les circonstances, de même que lon indique le nom de son père ou pas. Mais de toute façon, cest un choix dans un groupe de qualificatifs limités. Cette habitude appelle dailleurs une autre remarque relative au sens même de ces épithètes et à leur choix. Elles sont toujours laudatives et favorables. Elles donnent donc limpression dun monde harmonieux et de personnages nobles; cest ainsi que dun personnage féminin on dira soit " aux belles boucles ", soit " à la ceinture profonde ", soit " aux bras blancs "; même les navires seront " bien ajustés ", les tables seront " polies " ou " luisantes " ; tout sera beau et si lon reconnaît Hector à son casque, et sil est appelé presque partout " Hector au casque étincelant ", les guerriers achéens, de façon anonyme, sont appelés régulièrement " aux bonnes jambières ". Lépithète de nature accole à tout une qualité ou un agrément qui relève déjà de lamour de la vie. Et celle-ci nous mène directement à linspiration générale du poème. 4. Linspiration générale du poème A. Des relations entre les mortels et les dieux Un des traits les plus remarquables des deux épopées homériques est le rapport qui sétablit entre les dieux et les hommes. Il y a en effet un rapport entre les scènes qui se passent dans les assemblées des dieux et celles qui se passent chez les hommes; cest chez les dieux que se décide le succès de tel guerrier ou de tel autre, de tel camp ou de tel autre, ou bien lobligation daccepter un arrangement, comme lorsquAchille rend le corps dHector. Cest aussi chez les dieux que se décide le moment du retour possible dUlysse. Mais ce nest pas tout, car les dieux interviennent directement dans les affaires humaines, ils descendent aider un guerrier, ou arrêter un trait que lance un autre. Ils peuvent entourer de nuage celui quils veulent protéger ou bien rendre à un guerrier une arme quil a lancée en vain. Athéna vient aider Achille en le couvrant de légide et en mêlant sa voix à celle de son protégé, en attendant quil ait récupéré des armes pour le combat. Et cest elle aussi qui trompe Hector pour labandonner au moment fatal. Mais cest quil existe des liens particuliers entre certains dieux et certains hommes. Il y a eu des unions entre un mortel et une déesse, ou linverse. Achille est fils dune déesse; mais il y a aussi des liens qui reposent sur des choix personnels et sur des sympathies : cest le cas entre Ulysse et Athéna. Mais ces fils de dieux ou de déesses nen sont pas moins mortels. Même le fils de Zeus, Sarpédon, meurt, dans lIliade , au grand désespoir de son père. Les hommes restent toujours, selon la formule quHomère se plaît à employer, " des mortels ". Et la pitié pour le mort remplit dun bout à lautre lIliade. Ce peut être un combattant qui tombe, la mention de sa famille qui ne le reverra plus, ou bien ce peut être le contraste entre son activité récente et larrêt de tout pour lui. Pour les plus grands héros, le deuil tient plus de place encore. La mort de Patrocle plonge Achille dans un désespoir qui est presque comme une mort dAchille ; il se fait des reproches, demeure inconsolable ; mais la mort dHector aussi est entourée des craintes de sa famille au moment où il part, du deuil de sa famille lorsquenfin il meurt. Son père, sa mère, sa femme, une longue plainte saluent celui que tous chérissaient. Même Achille, qui ne meurt pas dans le poème, est lobjet de prophéties de plus en plus précises qui annoncent sa mort à venir et donnent à sa colère et à sa vengeance un aspect plus tragique encore. Pourtant on peut dire que même cette mort compte à la gloire des héros par la façon digne et noble quils ont d elaccepter. Ainsi Hector, quand il se voit trompé, abandonné à la colère dAchille, accepte ce sort pour du moins laisser une image honorable à la postérité. B. Des héros et des héroines en foule. Car ils sont nobles et vaillants, ces héros. Ils ne sont point, comme ceux de certaines épopées dautres cultures, surhumains. Ils naccomplissent pas des exploits impossibles et nont pas de forces invraisemblables ; simplement ils font de leur mieux en tant quêtres humains. Même chacun deux a ses petits défauts ; lun lorgueil, lautre limpudence, ou lhésitation, mais la vaillance lemporte. Il faut dire en effet que leurs silhouettes à tous, sont esquissées nettement. Il y a dans Homère toute une variété de héros et dhéroïnes ; leurs caractéristiques sont brièvement esquissées et constantes, sans quHomère se livre jamais à lanalyse psychologique : il montre, il fait vivre, et lon reconnaît ses personnages. A côté des héros dont on a déjà cité les noms, il faut remarquer quil y a aussi une galerie de femmes ; même dans lIliade, sil ny a dun côté quune captive, il y a de lautre une mère, une épouse, et même Hélène linfidèle, pour laquelle Priam et Homère ont beaucoup dindulgence. Et il y a dans lOdyssée, à côté des figures de nymphes, des femmes bien réelles, comme la jeune Nausicaa ou la fidèle épouse Pénélope. C. Une société courtoise. Mais il y a aussi dans lOdyssée des personnages humbles, car il faut se rappeler quà côté de Pénélope il y a la nourrice Euryclée, qui est la seule à reconnaître Ulysse, et quand il arrive à Ithaque, le premier à le recevoir est le porcher Eumée. Tous ces personnages sue lesquels on aimerait sarrêter constituent une société qui na rien darchaïque dans ses manières. Cest une société où règne la courtoisie (malgré les injures qui font partie d la bataille?) et où domine la loi de lhospitalité. Celle-ci intervient pour arrêter certains combats dans lIliade. Elle est montrée directement, avec ses rites et ses politesses subtiles, les festins et les générosités, dans laccueil qui est donné à Ulysse dans le royaume un peu idéalisé des Phéaciens (dans lactuelle Corfou). On peut étudier les traditions de cette société, on peut dire aussi quelle na jamais rien de primitif, ou de décourageant. D. Une humanité profonde. A travers les chants de lIliade et de lOdyssée, pourtant dun tragique si intense, court lamour de la vie humaine. Et peut-être est-ce ce qui explique le choix si caractéristique que fait Ulysse quand la nymphe Calypso , au chant VI de lOdyssée, lui offre de rester avec elle pour partager sa vie et son immortalité. Ulysse refuse, très courtoisement, et préfère rentrer chez lui, dans sa maison, retrouver son épouse qui na ni la beauté ni limmortalité de Calypso. Ce sont de telles scènes, où se traduit si fortement lhumanité dHomère, qui font loriginalité des deux poèmes. Bien entendu on peut se plaire au brillant des récits et des exploits guerriers qui se succèdent dans les combats de lIliade ; on peut se plaire aussi aux aventures multiples dUlysse sur les mers, avec les êtres surhumains et les monstres quil rencontre au cours dun périple qui le mène à travers toute la Méditerranée ( bien que le récit soit moins strictement géographique quon ne lavait cru à un certain moment.); mais il reste que ces scènes si humaines, esquissées en quelques grands traits, restant toujours concrètes, ont touché le lecteur pendant des siècles. Les adieux dHector et Andromaque, le désespoir dAchille, la mort dHector et la rencontre au cours de laquelle Achille rend son corps à Priam scandent de façon bouleversante ce qui autrement ne serait quun long récit guerrier ; de même la séparation dUlysse et de Calypso, la rencontre avec Nausicaa, lentretien dUlysse et dAthéna quil ne reconnaît pas, donnent leur vrai caractère aux aventures de lOdyssée. Et dans tout cela encore, rien que des sentiments simples et essentiels. A cause de la stature et de la beauté des personnages, on peut parfois penser à ces statues archaïques dont la noblesse nous séduit dans les musées ; mais contrairement à ces statues, les personnages parlent, nous parlent, et nous parlent de sentiments qui sont encore tout près de nous tant de siècles après.
Bibliographie Il est impossible de donner ici une bibliographie dHomère : il paraît des livres sur Homère, dans toutes les principales langues, chaque année. Et cela depuis plus dun siècle. On trouvera lindication des livres principaux dans les différents manuels ou exposés simples sur Homère. On en donnera aussi au fur et à mesure des exposés plus spécialisés qui seront donnés ici. Il faut du moins savoir quon peut se reporter à lIntroduction à lIliade qui a paru dans la collection des Belles Lettres, et aussi pour la langue aux deux volumes du livre de Pierre Chantraine, La grammaire homérique, 1942 et 1953. On peut aussi lire, en français, notre présentation J. de Romilly, Homère, dans la collection " Que sais-je? ", ou bien aussi des livres plus personnels, et parfois hypothétiques, comme F. Robert, Homère, Paris, 1950, ou, plus récemment, J. de Romilly, Hector, B. de Fallois, 1997, ou en allemand, W. Schadewaldt, Von Homers Welt und Werk, plusieurs fois réédité, dernière édition 1965. Mais il faut surtout rappeler que les renseignements les plus utiles figurent dans les éditions commentées qui existent dans diverses langues, certaines très brèves, dautres richement annotées, permettant de mieux suivre le texte. Plutôt que de proposer tout de suite des listes bibliographiques, on aimerait mieux citer à lappui de lexposé qui précède, trois petits textes dHomère illustrant les thèmes principaux développés ici. On en trouvera le texte en français et en grec; ce ne sont que des exemples, mais des exemples émouvants.
Le combat autour du corps de Cébrion, Iliade, XVI, 765 - 776. Cébrion est le cocher dHector ; il vient dêtre tué et de tomber à bas de son char. On se bat pour son corps; les coups séchangent avec une rare violence. Homère commence par la comparaison des vents qui se heurtent entre eux, puis le texte dit : " Ainsi Troyens et Achéens se ruent les uns contre les autres , cherchant à se déchirer, sans quaucun des deux songe à la hideuse déroute. Autour de Cébrion, par centaines, des piques aiguës viennent se planter au but, ainsi que des flèches ailées, jaillis de la corde dun arc ; de grosses pierres, par centaines, vont heurter les boucliers de tous les hommes qui luttent autour de lui - tandis que lui-même, dans un tournoiement de poussière, est là, son long corps allongé à terre, oublieux des chars à jamais ! " On ne peut pas ne pas remarquer après toute cette série de projectiles, de chocs et de désordres, le contraste avec le dernier vers qui commence par ce mot " keitai " , il gît, le verbe même employé sur les stèles funéraires, suivi bientôt de lexpression " megas megalôsti " , qui donne une impression de longueur exceptionnelle parce quil sagit dun gisant. Le mot " megalôsti " est dailleurs, on le devine, assez rare et poétique ; mais surtout on remarque le trait final qui oppose la vie de celui qui conduisait les chars avec lanéantissement présent. " lelasmenos " est un participe parfait : " il est dans létat de celui qui a oublié " . Cest pourquoi la traduction ajoute " à jamais " pour marquer cette nuance du parfait. Et les formes sont longues : " hipposunaôn " est lune de ces formes où la contraction nest pas faite et qui semble prolonger cette indication danéantissement.
Les adieux dHector à Andromaque, Iliade, VI, 459-471. Cet autre texte suggère la souplesse et lhumanité des rapports humains. Hector vient de dire combien il est angoissé à lidée que sa femme pourrait un jour être emmenée en esclavage sil ne sauve pas la ville de Troie ; il évoque tous les maux auxquels elle serait alors condamnée : " Un jour on dira, te voyant pleurer : " cest la femme dHector, Hector le premier au combat parmi les Troyens dompteurs de cavales, quand on se battait autour de Troie. " Voilà ce quon dira, et pour toi ce sera une douleur nouvelle davoir perdu lhomme entre tous capable déloigner de toi le joug de lesclavage. Ah ! que je meure donc, que la terre sur moi répandue me recouvre tout entier, avant dentendre tes cris, de te voir traînée en servage ! " Ainsi dit lillustre Hector et il tend les bras à son fils. Mais lenfant se détourne et se rejette en criant sur le sein de sa nourrice à la belle ceinture : il sépouvante à laspect de son père, le bronze lui fait peur, et le panache aussi en crins de cheval quil voit osciller au sommet du casque, effrayant. Son père éclate de rire, et sa digne mère. " Après ce trait si aimable et familier, Hector rend lenfant à sa mère qui le reçoit, dit la traduction, " avec un sourire en pleurs ". (vers 484) Ces mots traduisent le grec " dakruoen gelasasa " , mot à mot " ayant ri de façon pleurante ", " dakruoen " étant un neutre employé adverbialement. Le rapprochement inattendu des termes suggère très rapidement le mélange des émotions, attendrissement et crainte mêlés lun à lautre. Homère, on la dit, ne pousse pas lanalyse psychologique, mais il sait en deux mots, de façon concrète, suggérer la subtilité des émotions. De même dans le passage qui précède, avec le casque, on voit comment se mêlent, de façon étroite, la grandeur héroïque et la familiarité quotidienne.
La rencontre dUlysse et dAthéna à Ithaque, Odyssée, XIII, 288sqq Dans ce texte, dont lironie et la grâce tranchent avec le tragique de lIliade, est évoqué le moment où Ulysse est rentré à Ithaque et où il aperçoit un jeune berger. Cest Athéna qui vient le protéger et il ne la reconnaît pas. Aussi invente-t-il toute une histoire mensongère qui est bien dans sa nature, mais dont celle-ci, en tant que déesse, nest pas dupe. Elle interrompt donc ses mensonges de façon très gentille : " Athéna, la déesse aux yeux pers, eut un sourire aux lèvres. Le flattant de la main et reprenant ses traits de femme, elle lui dit ces paroles ailées : " Quel fourbe, quel larron, quand ce serait un dieu, pourrait te surpasser en ruses de tout genre ? Pauvre éternel brodeur ! Trêve de ces histoires ! Nous sommes deux au jeu. Si, de tous les mortels, je te sais le plus fort en calculs et discours, cest lesprit et les tours e pallas que vantent tous les dieux Tu nas pas reconnu cette fille de Zeus " Cette fois, on remarquera les rapports plaisants entre la divinité et lhomme, quon naurait certainement pas rencontrés dans la solennité des rapports de lIliade, mais en même temps on voit le lien, qui nest pas cette fois un lien de famille ou de sang, entre Athéna et son protégé, mais un lien dintelligence et de connivence. Il a voulu se jouer delle, elle se moque un peu de lui, mais le protégera : lironie et la tendresse peuvent aisément se mêler. En même temps, en grec, on remarque laccumulation de mots signifiant la ruse, les astuces diverses : la " mêtis ", la ruse, est le propre dUlysse, alors que dans lIliade, tout allait au courage et à la vaillance. Dailleurs, on peut comparer au passage de l Iliade où Athéna vient en aide à Achille : elle est alors en majesté, avec légide, et sa voix dairain pour soutenir le héros. Rien de tel dans lOdyssée
HOMERE 1. Le texte Homère nest pas seulement le premier auteur de la littérature grecque: il se trouve être aussi le point de départ de toute notre littérature occidentale, sur laquelle il exerce encore aujourdhui une influence indiscutable. Il a vécu, semble- t-il , au VIIIe siècle avant J.-C. Diverses traditions existent sur lui mais on ne peut guère leur faire confiance. il est sûr en tout cas quil appartenait à ce monde grec dAsie Mineure répandu également sur les îles voisines (il était peut être de Chios), et que cette civilisation était alors des plus brillantes. Il a raconté des événements bien antérieurs, à savoir la guerre deTroie et ses suites; or ces événements se plaçaient vers lan 1200 av. J.-C., donc quatre siècles auparavant. Les deux épopées dHomère racontent en effet une partie du siège de Troie par les Achéens: cest l Iliade , qui tire son nom de Troie, appelée aussi Ilion; lautre raconte le retour dUlysse depuis Troie jusquà son petit royaume dIthaque, lîle située sur la côte ouest de la Grèce. Cette grande différence de date entre les événements qui font le sujet du poème et le poème lui-même, explique que cette uvre, qui est la première de notre littérature, nait pourtant rien de primitif. Il avait en effet existé au cours de ces siècles une longue tradition de poésie orale, dans laquelle étaient retracés les exploits de ces héros et dautres analogues. On a compris limportance de cette littérature orale dans la formation du poème quand on a étudié les traces de poésie orale subsistant encore dans les usages de certains pays. On reviendra sans doute dans dautres exposés sur cet aspect. Mais le fait est que, peu à peu, des progrès devaient saccomplir, des retouches se faire, des idées se dégager et au VIIIe siècle, nous sommes au moment où les Grecs redécouvrent lécriture perdue depuis longtemps. Et, même si les poèmes dHomère nont pas été écrits à lorigine, ils ont dû être notés par lécriture très rapidement ; par la suite, ils ont été conservés et bientôt fixés sous une forme très proche de ce que nous avons aujourdhui. Les anciens groupaient sous le nom dHomère de nombreuses épopées, soit sur la guerre de Troie, soit sur dautres grandes légendes, comme celle de la ville de Thèbes, ou celle du navire Argô en quête de la toison dor, ce que lon appelle les poèmes du cycle, ou bien le cycle épique. Toutes ces uvres sont perdues, sauf les deux épopées que nous connaissons sous le nom dHomère : lIliade et lOdyssée. On peut imaginer que leur qualité même est pour quelque chose dans cette survie. A. LIliade LIliade raconte le siège de Troie, mais il ne le prend pas au début et ne le mène pas jusquà son terme. Le poème présente une série de batailles entre les Troyens et les Achéens installés aux portes de Troie. Il fait alterner avec ces récits de batailles des scènes qui se passent entre les héros, soit à Troie soit dans le camp achéen, ainsi que des scènes qui se passent chez les dieux. On connaît bien les noms des héros que lépopée a rendus célèbres, Agamemnon et Ménélas, Diomède, Ajax, et surtout Achille dont la colère, le retrait du combat, le retour au combat jouent un grand rôle dans la structure de lIliade ; de lautre côté on connaît le roi Priam, sa femme Hécube et son fils Hector qui est le défenseur de la ville. Les relations entre ces grands héros constitue laction même de lIliade. Au début, Achille, Irrité contre Agamemnon, à cause dune affaire de captive à restituer, se retire du combat ; et toute cette partie verra donc plutôt le succès des Troyens - cela jusquau moment où Achille accepte denvoyer au combat son ami Patrocle en lui prêtant ses propres armes. Patrocle est tué, et pour le venger, Achille va rentrer dans la bataille, victorieusement et tuera Hector. Les derniers chants du poème nous montrent Achille sacharnant contre le corps dHector dans un esprit de vengeance et pour honorer son ami Patrocle. Puis les dieux eux- mêmes sont choqués de cette cruauté et sur leur ordre, le vieux Priam vient lui-même à la tente dAchille réclamer le corps de son fils . Achille accepte et le poème se termine sur deux chants de funérailles, funérailles de Patrocle dans le camp achéen et funérailles dHector dans la vile de Troie. B. LOdyssée. LOdyssée, qui comporte également vingt-quatre chants, est dune composition plus complexe. Tirant son nom du nom grec dUlysse, quon appelait en grec Odysseus, luvre raconte le retour difficile dUlysse vers sa patrie. Mais la composition est difficile à suivre parce que les premiers et les derniers chants se passent à Ithaque. Dans le début, le fils dUlysse, Télémaque part dans le but davoir des nouvelles de son père. Lépopée ne rencontre celui-ci quau chant V où le héros se trouve retenu sur lordre des dieux chez la nymphe Calypso. De là, sur lordre des dieux il partira et non sans difficultés rejoindra lîle des Phéaciens, cest-à-dire Corfou. Mais ici se place, chez les Phéaciens, le récit de toutes les aventures antérieures du héros, avant son arrivée chez Calypso. Et cest un défilé de monstres, de succès dans des aventures cruelles. Lorsque se récit sachève, les Phéaciens acceptent de reconduire Ulysse à Ithaque, où il devra se venger des prétendants, retrouver son épouse, son père, son royaume. Dans toutes les aventures du début, il est poursuivi par la colère de Poseïdon. Puis, lorsque le moment est venu, Athéna, qui a pour lui une tendre amitié, lassiste et le protège. Alors que lIliade marquait une grande réticence à légard de tous les prodiges et toutes les manifestations étranges du surnaturel, lOdyssée nous promène dans un monde où lon rencontre les chevaux du soleil, le cyclope, les sirènes, tout un monde intermédiaire entre le divin et lhumain, sans parler de ce Protée, qui intervient dans les premiers chants, qui conduit un troupeau de phoques et peut se métamorphoser de cent façons diverses et peut aussi prédire lavenir. Dune certaine manière, Ulysse représente lhumanité aux prises avec tout ce qui nest pas humain. 2. La question homérique Deux faits, dans ce qui vient dêtre rappelé ici, expliquent que lon se soit posé diverses questions à propos de la composition de ces deux poèmes et de leur auteur. Cest ce quon a appelé " la question homérique ". Elle a été ouverte à la fin du XVIIIe siècle par un ouvrage de F. A. Wolf, qui avait été précédé par une étude moins connue de labbé dAubignac. La position de ces savants consistait à dire que cette longue tradition orale avait abouti à la constitution de lépopée, et que lon en retrouvait les traces dans le poème lui-même qui manquait dunité, reflétait des dates de composition diverses, des auteurs divers et même dindiscutables contradictions entre tel chant et tel autre. On sest alors penché sur ces curiosités et toute une école sest efforcée de distinguer dans luvre des parties de dates différentes, plus ou moins bien raccordées les unes aux autres. Cette école a été appelée celle des " analystes ", parce quils analysaient et séparaient les diverses partis de luvre. En face deux, lécole des " unitaires " sest refusée à disloquer ainsi luvre, car les savants qui en faisaient parie reconnaissaient une unité littéraire profonde et ils cherchaient à montrer que les petites difficultés pouvaient se résoudre sans trop de peine et ne présentaient que des négligences infimes, comme il en existe dans toute uvre de longue haleine. Dans notre siècle sest constituée lécole " néo-analyste ", cest-à-dire de savants qui renonçaient à couper luvre en morceaux, admettant quelle avait été rédigée en une fois par un poète conscient de ce quil faisait, mais que ce poète avait utilisé des récits de dates antérieures, et pas toujours daccord entre eux; on pouvait donc, sous cette unité finale, relever les différences qui avaient pu exister dans les sources et qui navaient pas été toujours totalement éliminées. A lheure actuelle, on a en général renoncé à ces théories extrêmes tendant à morceler le poème pour retrouver ses sources et à corriger Homère. On admet que les sources ont pu différer entre elles mais pas au point de créer des contradictions. Simplement cela explique que dans le poème on trouve des traces dusages divers, diverses formes densevelissement, diverses formes darmures ou de casques, divers usages pour telle ou telle circonstance, selon que le poète a repris des usages plus ou moins anciens; mais la savante composition de lensemble simpose malgré cela. On est convenu dappeler Homère le poète responsable de cet arrangement final et de cette composition densemble. Il faut ajouter dailleurs que, comme pour toute uvre ancienne, il a pu y avoir des additions, des modifications postérieures, plus ou moins heureuses, et quil faut parfois en tenir compte sans pour autant bouleverser tout le poème. Il reste que cette uvre, déjà immense, se divise en deux épopées, assez différentes desprit. On a vu que les sujets ne se ressemblaient pas, et que la composition nobéissait pas aux mêmes habitudes ; mais il faut ajouter que tout même semble avoir changé entre lIliade et lOdyssée, que même certaines valeurs apparaissent comme nouvelles dans dOdyssée, ainsi que certains aspects de la religion. Pourtant il est clair quil sagit en gros de textes voisins, écrits en gros dans la même langue et le même style, quil sagit aussi des mêmes personnages et du même idéal humain. Deux hypothèses sont donc possibles : ou bien deux maîtres duvre différents ont présidé dans une même école à la composition des deux épopées, ou bien, si cest le même maître duvre, de longues années ont dû sécouler entre la composition de lune et de lautre épopée. Nous ne le saurons jamais. Nous continuerons à dire Homère pour désigner lauteur des deux épopées, même sil est évident pour beaucoup que lauteur de lOdyssée nest quun continuateur fidèle à lintérieur dune école de poésie unique. Il faut se rappeler en effet que la notion dauteur, que loriginalité littéraires navaient pas tout à fait le même sens dans lAntiquité que de nos jours. Il faut noter également que les Anciens connaissaient sous le nom dHomère bien dautres épopées : les épopées du cycle mentionné au début de cet exposé étaient attribuées à Homère, alors que les modernes seraient peu disposés à admettre une telle identification. On garde aujourdhui le nom dHomère pour lIliade et pour lOdyssée, avec un petit doute sur lunité dauteur entre les deux, une admiration constante pour les deux épopées. Non seulement elles ont été conservées, mais elles ont été copiées, récitées et commentées. A Athènes, à lépoque de Pisistrate, on en a fixé lordre et la teneur de façon en principe définitive, et au Ve siècle avant J.-C., le texte servait à lenseignement dans les écoles, et tout homme cultivé, nous le savons par divers textes, était censé savoir réciter lIliade et lOdyssée par cur. Lextraordinaire qualité littéraire de ces uvres, qui leur a valu la survie et aussi ce grand rôle, cest elle aussi quil faut que le lecteur daujourdhui sefforce d e retrouver et de mieux sentir. 3. La langue dHomère A. Particularités de la langue dHomère. Et dabord il faut les lire. Ces deux poèmes sont écrits en des vers appelés " hexamètres dactyliques " cest-à-dire des vers composés de six pieds, qui peuvent être des dactyles une syllabe longue suivie de deux brèves ou des spondées deux syllabes longues ; cela donne un rythme très simple, très facile à reconnaître et à scander. Quant à la langue, elle pourra au premier abord dérouter le lecteur qui a commencé à étudier un peu de grec classique. Il y a en effet des différences et la langue dHomère comporte deux traits qui peuvent surprendre. Dabord elle emprunte à divers dialectes qui voisinaient chez les Grecs dAsie Mineure, en particulier lionien et léolien. Dautre part elle utilise ces formes diverses selon la commodité du vers ou les besoins du moment. Cest ainsi que les verbes contractes - aw - peuvent ou non être contractés selon les besoins du texte. Avec quelques heures dhabitude, on reconnaîtra très facilement ces formes non classiques. Mais on reconnaîtra du même coup quil sagit dune langue littéraire, avec ses libertés, ses conventions, ses habitudes propres. beaucoup seront imitées par les poètes grecs ultérieurs et ne disparaîtront jamais de lusage littéraire : elles y subsisteront comme des " homérismes ". B. Les images et les formules homériques. Il en est de même pour certaines habitudes de style qui permettent de reconnaître immédiatement la manière d Homère. Elles sont deux, liées à une habitude très fréquente chez lui , qui est lemploi des images. Tout poète emploie des images ; mais Homère en emploie constamment, et il les emprunte à tous les domaines, même les plus familiers ; et il nhésite pas à les répéter plusieurs fois. Dans les combats on voit très souvent des comparaisons revenir : " comme le lion qui sélance " ou " comme un aigle qui fonce " ou encore " comme on voit sur la mer la tempête " , etc. Cela permet souvent au poète de changer de registre et délargir les perspectives. Il raconte un combat mais les comparaisons nous renvoient au monde de lagriculture ou de la vie paisible qui se déroule ailleurs. Il raconte les querelles entre les hommes mais limage nous renvoie aussitôt à des faits de la nature, des bois ou de la mer. Ainsi se fait une sorte délargissement permanent du sujet. De plus, Homère nhésite pas à développer longuement ces images qui occupent huit ou dix vers, " comme lorsque " et puis suit une description imagée, et lon reviendra à la réalité par un " de même " en quelques vers. Cette insistance, je pense, ne se retrouve chez aucun autre poète de la littérature occidentale. Lautre trait caractéristique est lemploi de ce quon a appelé les formules. Peut-être est-ce là un reste de la poésie orale, car on trouve des faits comparables dans dautres formes de poésie orale. Je veux dire que tel vers ou tel groupe de vers sera répété chaque fois que loccasion en reviendra. Le lever de laurore, larmure dun guerrier qui sapprête au combat, le choc dun cadavre qui tombe à terre, la nuit qui vient mettre fin au combat, tous ces moments qui sont susceptibles de se répéter seront indiqués par les mêmes formules, les mêmes vers, les mêmes expressions. Il en sera de même pour un héros qui prend la parole, et même pour les premiers mots de son discours, qui seront de blâme ou déloge, et pour lesquels la répétition viendra tout naturellement. Cela ne donne dailleurs pas plus de monotonie au poème que nen donne dans la vie courante de voir le jour se lever, puis se coucher, ou bien daccueillir quelquun avec courtoisie, ou de le renvoyer sèchement sil y a lieu. Il faut ajouter que par un phénomène comparable, certaines personnes ou certains objets sont accompagnés dun adjectif, toujours le même, qui constitue ce quon appelle dans ce cas " lépithète de nature " . Cette épithète de nature ne revient pas à chaque fois , mais presque. On dira " Hector au casque étincelant " ou bien " Agamemnon protecteur de son peuple ", ou bien " Athéna aux yeux pers " ou bien " la nymphe aux belles boucles " . Lusage vaut pour les dieux, pour les hommes et pour les simples objets fabriqués. Certes elle nest pas employée de façon aveugle et il arrive que le poète choisisse, pour les principaux personnages qui ont plusieurs qualificatifs, celui qui sadapte le mieux. On a parfois " lindustrieux Ulysse " , ou parfois " le vaillant Ulysse " , selon les circonstances, de même que lon indique le nom de son père ou pas. Mais de toute façon, cest un choix dans un groupe de qualificatifs limités. Cette habitude appelle dailleurs une autre remarque relative au sens même de ces épithètes et à leur choix. Elles sont toujours laudatives et favorables. Elles donnent donc limpression dun monde harmonieux et de personnages nobles; cest ainsi que dun personnage féminin on dira soit " aux belles boucles ", soit " à la ceinture profonde ", soit " aux bras blancs "; même les navires seront " bien ajustés ", les tables seront " polies " ou " luisantes " ; tout sera beau et si lon reconnaît Hector à son casque, et sil est appelé presque partout " Hector au casque étincelant ", les guerriers achéens, de façon anonyme, sont appelés régulièrement " aux bonnes jambières ". Lépithète de nature accole à tout une qualité ou un agrément qui relève déjà de lamour de la vie. Et celle-ci nous mène directement à linspiration générale du poème. 4. Linspiration générale du poème A. Des relations entre les mortels et les dieux Un des traits les plus remarquables des deux épopées homériques est le rapport qui sétablit entre les dieux et les hommes. Il y a en effet un rapport entre les scènes qui se passent dans les assemblées des dieux et celles qui se passent chez les hommes; cest chez les dieux que se décide le succès de tel guerrier ou de tel autre, de tel camp ou de tel autre, ou bien lobligation daccepter un arrangement, comme lorsquAchille rend le corps dHector. Cest aussi chez les dieux que se décide le moment du retour possible dUlysse. Mais ce nest pas tout, car les dieux interviennent directement dans les affaires humaines, ils descendent aider un guerrier, ou arrêter un trait que lance un autre. Ils peuvent entourer de nuage celui quils veulent protéger ou bien rendre à un guerrier une arme quil a lancée en vain. Athéna vient aider Achille en le couvrant de légide et en mêlant sa voix à celle de son protégé, en attendant quil ait récupéré des armes pour le combat. Et cest elle aussi qui trompe Hector pour labandonner au moment fatal. Mais cest quil existe des liens particuliers entre certains dieux et certains hommes. Il y a eu des unions entre un mortel et une déesse, ou linverse. Achille est fils dune déesse; mais il y a aussi des liens qui reposent sur des choix personnels et sur des sympathies : cest le cas entre Ulysse et Athéna. Mais ces fils de dieux ou de déesses nen sont pas moins mortels. Même le fils de Zeus, Sarpédon, meurt, dans lIliade , au grand désespoir de son père. Les hommes restent toujours, selon la formule quHomère se plaît à employer, " des mortels ". Et la pitié pour le mort remplit dun bout à lautre lIliade. Ce peut être un combattant qui tombe, la mention de sa famille qui ne le reverra plus, ou bien ce peut être le contraste entre son activité récente et larrêt de tout pour lui. Pour les plus grands héros, le deuil tient plus de place encore. La mort de Patrocle plonge Achille dans un désespoir qui est presque comme une mort dAchille ; il se fait des reproches, demeure inconsolable ; mais la mort dHector aussi est entourée des craintes de sa famille au moment où il part, du deuil de sa famille lorsquenfin il meurt. Son père, sa mère, sa femme, une longue plainte saluent celui que tous chérissaient. Même Achille, qui ne meurt pas dans le poème, est lobjet de prophéties de plus en plus précises qui annoncent sa mort à venir et donnent à sa colère et à sa vengeance un aspect plus tragique encore. Pourtant on peut dire que même cette mort compte à la gloire des héros par la façon digne et noble quils ont d elaccepter. Ainsi Hector, quand il se voit trompé, abandonné à la colère dAchille, accepte ce sort pour du moins laisser une image honorable à la postérité. B. Des héros et des héroines en foule. Car ils sont nobles et vaillants, ces héros. Ils ne sont point, comme ceux de certaines épopées dautres cultures, surhumains. Ils naccomplissent pas des exploits impossibles et nont pas de forces invraisemblables ; simplement ils font de leur mieux en tant quêtres humains. Même chacun deux a ses petits défauts ; lun lorgueil, lautre limpudence, ou lhésitation, mais la vaillance lemporte. Il faut dire en effet que leurs silhouettes à tous, sont esquissées nettement. Il y a dans Homère toute une variété de héros et dhéroïnes ; leurs caractéristiques sont brièvement esquissées et constantes, sans quHomère se livre jamais à lanalyse psychologique : il montre, il fait vivre, et lon reconnaît ses personnages. A côté des héros dont on a déjà cité les noms, il faut remarquer quil y a aussi une galerie de femmes ; même dans lIliade, sil ny a dun côté quune captive, il y a de lautre une mère, une épouse, et même Hélène linfidèle, pour laquelle Priam et Homère ont beaucoup dindulgence. Et il y a dans lOdyssée, à côté des figures de nymphes, des femmes bien réelles, comme la jeune Nausicaa ou la fidèle épouse Pénélope. C. Une société courtoise. Mais il y a aussi dans lOdyssée des personnages humbles, car il faut se rappeler quà côté de Pénélope il y a la nourrice Euryclée, qui est la seule à reconnaître Ulysse, et quand il arrive à Ithaque, le premier à le recevoir est le porcher Eumée. Tous ces personnages sue lesquels on aimerait sarrêter constituent une société qui na rien darchaïque dans ses manières. Cest une société où règne la courtoisie (malgré les injures qui font partie d la bataille?) et où domine la loi de lhospitalité. Celle-ci intervient pour arrêter certains combats dans lIliade. Elle est montrée directement, avec ses rites et ses politesses subtiles, les festins et les générosités, dans laccueil qui est donné à Ulysse dans le royaume un peu idéalisé des Phéaciens (dans lactuelle Corfou). On peut étudier les traditions de cette société, on peut dire aussi quelle na jamais rien de primitif, ou de décourageant. D. Une humanité profonde. A travers les chants de lIliade et de lOdyssée, pourtant dun tragique si intense, court lamour de la vie humaine. Et peut-être est-ce ce qui explique le choix si caractéristique que fait Ulysse quand la nymphe Calypso , au chant VI de lOdyssée, lui offre de rester avec elle pour partager sa vie et son immortalité. Ulysse refuse, très courtoisement, et préfère rentrer chez lui, dans sa maison, retrouver son épouse qui na ni la beauté ni limmortalité de Calypso. Ce sont de telles scènes, où se traduit si fortement lhumanité dHomère, qui font loriginalité des deux poèmes. Bien entendu on peut se plaire au brillant des récits et des exploits guerriers qui se succèdent dans les combats de lIliade ; on peut se plaire aussi aux aventures multiples dUlysse sur les mers, avec les êtres surhumains et les monstres quil rencontre au cours dun périple qui le mène à travers toute la Méditerranée ( bien que le récit soit moins strictement géographique quon ne lavait cru à un certain moment.); mais il reste que ces scènes si humaines, esquissées en quelques grands traits, restant toujours concrètes, ont touché le lecteur pendant des siècles. Les adieux dHector et Andromaque, le désespoir dAchille, la mort dHector et la rencontre au cours de laquelle Achille rend son corps à Priam scandent de façon bouleversante ce qui autrement ne serait quun long récit guerrier ; de même la séparation dUlysse et de Calypso, la rencontre avec Nausicaa, lentretien dUlysse et dAthéna quil ne reconnaît pas, donnent leur vrai caractère aux aventures de lOdyssée. Et dans tout cela encore, rien que des sentiments simples et essentiels. A cause de la stature et de la beauté des personnages, on peut parfois penser à ces statues archaïques dont la noblesse nous séduit dans les musées ; mais contrairement à ces statues, les personnages parlent, nous parlent, et nous parlent de sentiments qui sont encore tout près de nous tant de siècles après.
Bibliographie Il est impossible de donner ici une bibliographie dHomère : il paraît des livres sur Homère, dans toutes les principales langues, chaque année. Et cela depuis plus dun siècle. On trouvera lindication des livres principaux dans les différents manuels ou exposés simples sur Homère. On en donnera aussi au fur et à mesure des exposés plus spécialisés qui seront donnés ici. Il faut du moins savoir quon peut se reporter à lIntroduction à lIliade qui a paru dans la collection des Belles Lettres, et aussi pour la langue aux deux volumes du livre de Pierre Chantraine, La grammaire homérique, 1942 et 1953. On peut aussi lire, en français, notre présentation J. de Romilly, Homère, dans la collection " Que sais-je? ", ou bien aussi des livres plus personnels, et parfois hypothétiques, comme F. Robert, Homère, Paris, 1950, ou, plus récemment, J. de Romilly, Hector, B. de Fallois, 1997, ou en allemand, W. Schadewaldt, Von Homers Welt und Werk, plusieurs fois réédité, dernière édition 1965. Mais il faut surtout rappeler que les renseignements les plus utiles figurent dans les éditions commentées qui existent dans diverses langues, certaines très brèves, dautres richement annotées, permettant de mieux suivre le texte. Plutôt que de proposer tout de suite des listes bibliographiques, on aimerait mieux citer à lappui de lexposé qui précède, trois petits textes dHomère illustrant les thèmes principaux développés ici. On en trouvera le texte en français et en grec; ce ne sont que des exemples, mais des exemples émouvants.
Le combat autour du corps de Cébrion, Iliade, XVI, 765 - 776. Cébrion est le cocher dHector ; il vient dêtre tué et de tomber à bas de son char. On se bat pour son corps; les coups séchangent avec une rare violence. Homère commence par la comparaison des vents qui se heurtent entre eux, puis le texte dit : " Ainsi Troyens et Achéens se ruent les uns contre les autres , cherchant à se déchirer, sans quaucun des deux songe à la hideuse déroute. Autour de Cébrion, par centaines, des piques aiguës viennent se planter au but, ainsi que des flèches ailées, jaillis de la corde dun arc ; de grosses pierres, par centaines, vont heurter les boucliers de tous les hommes qui luttent autour de lui - tandis que lui-même, dans un tournoiement de poussière, est là, son long corps allongé à terre, oublieux des chars à jamais ! " On ne peut pas ne pas remarquer après toute cette série de projectiles, de chocs et de désordres, le contraste avec le dernier vers qui commence par ce mot " keitai " , il gît, le verbe même employé sur les stèles funéraires, suivi bientôt de lexpression " megaV megalvsti " , qui donne une impression de longueur exceptionnelle parce quil sagit dun gisant. Le mot " megalvsti " est dailleurs, on le devine, assez rare et poétique ; mais surtout on remarque le trait final qui oppose la vie de celui qui conduisait les chars avec lanéantissement présent. " lelasmenoV " est un participe parfait : " il est dans létat de celui qui a oublié " . Cest pourquoi la traduction ajoute " à jamais " pour marquer cette nuance du parfait. Et les formes sont longues : " ipposunavn " est lune de ces formes où la contraction nest pas faite et qui semble prolonger cette indication danéantissement.
Les adieux dHector à Andromaque, Iliade, VI, 459-471. Cet autre texte suggère la souplesse et lhumanité des rapports humains. Hector vient de dire combien il est angoissé à lidée que sa femme pourrait un jour être emmenée en esclavage sil ne sauve pas la ville de Troie ;
Par andoar
-
Publié dans : alliés substanciels
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Mardi 24 mai 2005
Faction du muet
Par andoar
-
Publié dans : alliés substanciels
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander Calendrier
Articles récentsRecherche | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
Commentaires