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"Pars en guerre contre le monde" (René Char)

 

Mardi 24 mai 2005
[Livre des traditions]. Ce très important document historique, littéraire et religieux concernant le peuple Maya-Quiché (Mexique méridional, Yucatan, Guatemala) peut être considéré comme la Bible d’un Peuple qui avant Christophe Colomb fut parmi les plus civilisés du Nouveau Monde. Ecrit dans la langue Quiché en caractères latins (1557) on l’a longtemps attribué à tort à un certain Diego Reynoso.
Il fut découvert à Santo Tomas Chichicastenango à la fin du XVII ième siècle par le frère Francisco Ximénez qui le traduisit en espagnol. Cette version a été rééditée successivement en allemand par C. Scherzer à Vienne (1857); en français mais avec un peu trop de fantaisie par l’abbé Brasseur de Bourbourg (Paris 1861) en espagnol (trois éditions) par Justo Gavarrete dans l’Educacionista du Guatemala (1894-1896 et 1905) et Santiago I. Barberena (1923).
Parmi les autres tentatives plus ou moins heureuses de traductions citons celles de E. Pohorilles de Lipsia (1913) et celle de l’éminent américaniste français J. Raynaud (1925) ouvrage édité en espagnol (1927). Mais la version qui fait le plus autorité du point de vue de l’érudition et de la phonétique est celle d’Antonio Villacorta et Flavio Rodas (Guatemala 1927).
L’ouvrage qui comprend les récits de onze traditions du peuple Maya-Quiché nous renseigne sur:
  • 1) la cosmogonie Quiché et ses concordances avec celle des Toltèques quant à la création du monde et des êtres vivants ainsi qu’aux grands cataclysmes;
  • 2) la légende des divinités malfaisantes: Gukup Cakix et ses fils Zipacna et Capracan qui faisaient surgir les volcans mais qui furent tués Junajup et Ixbalamqué deux jeunes gens pleins de savoir et de bonté:
  • 3) les entreprises légendaires des Ajup au pays de Xibalba et les premières invasions Toltèques au Guatemala;
  • 4) la magnifique histoire de la princesse lxquic mère de Junajup et lxbalamqué tous deux nés mystérieusement: leurs noms sont d’ailleurs devenus les symboles des deux races rivales qui se disputent la possession du pays;
  • 5) les progrès accomplis par ces deux frères et leur voyage à Xibalba région pleine de pièges et de périls où le premier d’entre eux trouva la mort
  • 6) la résurrection de Junajup et sa victoire Dnaléar les seigneurs de Xibalba;
  • 7)apparition des célèbres chefs des familles Maya: Balam Quitzé, Balam Akap, Majucutaj et Iqui Balam ; leurs pérégrinations sur les rives de l’Usumacinta et leurs luttes sans merci contre la nature et les hommes;
  • 8) et 9) la conquête des monts Jacaguitz où fut inauguré le culte du Soleil et la très belle légende d’Ixtaj et d’Ixpuch les deux jolies filles qui tentèrent de séduire les nouveaux dieux.
  • 10) et 11) les traditions ont trait au voyage que des chefs Maya firent en Orient et à l’histoire du peuple Quiché jusqu’à la conquête et aux destructions ordonnées par l’inexorable Pedro de Alvarado
 
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Mardi 24 mai 2005

v. 515 av. J.-C.-v. 440 av. J.-C.), philosophe grec présocratique, considéré comme le représentant le plus prestigieux de l’école d’Élée.

Des sources divergentes, émanant notamment de Diogène Laërce en font un disciple de Xénophane, tandis que dans le Parménide, Platon, qui revendique également son parrainage, le désigne comme le maître de Zénon. Parménide pourrait avoir été contemporain d’Héraclite.

Il ne reste de l’œuvre de Parménide que quelques fragments, le Prologue et un Discours, restituant une centaine de vers de ce qui composait à l’origine un long poème didactique, écrit dans un style archaïque, ce qui en rend l’interprétation quelque peu difficile. De la nature peut toutefois être considéré comme l’écrit fondateur de l’ontologie occidentale.

Le poème conte le voyage initiatique d’un héros mené, dans un char guidé par des bêtes, «créatures connaissantes», vers une déesse qui lui fera plusieurs révélations. La première consiste à choisir entre deux voies — soit, deux méthodes de discours : «la route du Jour et la route de la Nuit», consistant respectivement à considérer que l’Être est, et que le Non-Être est. Ce dernier chemin n’a pas d’issue et est condamné par Parménide, et avec lui toutes les incohérences du discours.

L’affirmation que «l’être est» est aussi le modèle du discours vrai, c’est-à-dire celui d’où émerge la vérité absolue.

Au discours de la vérité absolue, il est possible d’apposer celui de la doxa, ou opinion. C’est ce discours que tiendra la déesse dans la suite de ses révélations à celui qu’on peut identifier comme Parménide lui-même, discours annoncé comme étant «un arrangement trompeur de mots». La déesse prononce ainsi un discours, mêlé de vérités et de mensonges, ou du moins «vraisemblable», faisant état de deux natures du monde, l’une de lumière, et l’autre de ténèbres. Cette révélation a pour objet, en fait, les phénomènes de la nature, que Parménide qualifie d’apparences dues à l’erreur humaine : ils semblent exister, mais ne possèdent aucune existence réelle. De même, Parménide considère que la réalité, l’Être Vrai, ne peut être appréhendée que par la raison et non par les sens.

Cette conviction fait de Parménide un précurseur de l’idéalisme de Platon. La doctrine de Parménide selon laquelle l’être ne peut surgir du non-être et qu’il ne peut ni naître, ni disparaître, a été appliquée à la matière par ses successeurs, notamment Empédocle et Démocrite, qui en font le fondement de leur pensée matérialiste de l’Univers.

 

« Apprends donc toutes choses
Et aussi bien le cœur exempt de tremblement
Propre à la vérité bellement circulaire,
Que les opinions des mortels,dans lesquelles
Il n'est rien qui soit vrai ni digne de crédit. »
(Diogène Laërce, IX, 22)
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Mardi 24 mai 2005

Publius Ovidius Naso est né à Sulmone dans les Abruzzes en 43 av J.C. D'origine équestre, il étudia à Rome ou il fut d'après Sénèque le Père un élève brillant de rhéteurs célèbres.Grâce aux bons soins de son père il fit avec son ami Aemilus Macer un voyage de plusieurs années en Grèce.De retour à Rome, il se tourne vers la littérature et la poésie.

L'oeuvre

Il écrit des poèmes érotiques plus en hommes de lettres qu'en amoureux passionné (les Amours, l'Art d'aimer). En cinq livres, puis en trois, il définit son écriture personnelle et traite parfois avec ironie de thème comme la maladie de la femme aimée,la coquetterie,les jalousies,la joie du premier triomphe. Les Heroïdes lettres en vers de femmes abandonnées auront une longue postérité aussi bien en langue latine que vulgaire.Il écrit également des poèmes plus compliqués et savants comme les Métamorphoses composée de quinze livres en hexamètres dactyliques; Son entreprise a été de rassembler en les classant selon une chronologie légendaire allant du chaos au règne d'Auguste toutes les légendes concernant les métamorphoses d'êtres humains en plantes,astres, oiseaux etc.. En mêm temps il travaille aux Fastes le poème du calendrier romain.Ovide a commenté avec beaucoup de soin les mythes et les rites sans renoncer aux problèmes de l'amour. Cette oeuvre reste inachevée à cause de l'exil soudain qui frappe le poète sur l'ordre d'Auguste. Lors de son exil il écrit des élégies (les Tristes,les Pontiques).

L'exil

Les véritables raisons de l'exil d'Ovide restent inconnues. Officiellement il est condamné pour avoir composé l'Art d'Aimer et choqué l'empereur. Cependant il l existe plusieurs hypothèses: la première est qu'il aurait mécontenté Livie en participant à une intrigue visant à substituer à Tibère comme héritier au trône le jeune Agrippa, la seconde est qu'il aurait été complice et témoin des débordements de Julie la petite-fille de l'empereur et enfin selon la troisième hypothèse Auguste aurait pris ombrage des convictions pythagoriciennes d'Ovide qui le conduisait à se livrer à des opérations de divination sur l'avenir de l'empereur.

A Rome une nuit de novembre de l'an 8 apr J.C, des soldats frappent à la porte de la demeure d'Ovide. Par ordre de l'empereur, il doit quitter au plus vite la capitale. Sa troisième femme et ses serviteurs ont beau se lamenter, Ovide est contraint d'obéir. Ovide gagne Brindes où il s'embarque pour des contrées inconnues; La traversée est pénible car cette période de l'année est mauvaise. Au port de Cenchrées en Grèce, il change de vaisseau. A Tempyre sur la côte de Thrace, il quitte le navire et se met sous la protection du gouverneur qui lui donne une escorte pour atteindre le Pont-Euxin. Il réembarque et après un nouveau voyage touche le port de Tomes le terme de son voyage. Tout de suite Tomes et ses environs lui paraissent sinistres Il écrit dans les Tristes et les Pontiques: "Je ne puis supporter ce climat, je ne suis pas faît à ces eaux et cette terre me déplaît" Les indigènes sont des rustres ne parlant même pas le latin mais un grec déformé par les mots du patois local. Ovide en dit" Si je regarde les hommes, ce sont des hommes à peine dignes de ce nom et qui ont plus de sauvage férocité que les loups". Jour après jour, Ovide confiera sa détresse à la poésie. Il garde cependant espoir, pensant que ses amis intercéderont pour lui auprès de l'empereur. Mais les années passent. Peu à peu tout espoir de retour est abandonné par le poète. En l'an 14 Auguste meurt mais Tibère ne prend pas la peine de faire revenir Ovide. Les infirmités dues à la rudesse du climat et à une hygiène déplorable commencent à avoir raison du corps du poète. La mort vient enfin alors qu'il n'a toujours pas revu Rome. Ovide s'éteint en l'an 17 ap J.C après neuf ans d'exil. Il avait écrit à sa femme "Fais que mes os soient rapportés dans une petite urne! Ainsi lorsque je serais mort je ne serais plus exilé." Ce souhait ultime ne sera pas exaucé et Ovide repose toujours quelque part près de Tomes.

2° L'âge d'argent

Saturne fut envoyé dans le Tartare ténébreux et le monde passa sous la domination de Jupiter; alors arriva l'âge d'argent, moins parfait que l'âge d'or, mais plus appréciable que celui du bronze aux reflets fauves. Jupiter raccourcit la durée de l'antique printemps. Il partagea l'année en quatre saisons: hiver, été, automne variable et printemps éphémère. Alors, pour la première fois, l'air brûlé par les sécheresses torrides s'embrasa et des glaçons s'accrochèrent, figés par les vents. Alors, pour la première fois, les gens entrèrent dans des maisons : les cavernes furent des demeures, ainsi que les branchages denses et les rameaux liés par des écorces. Alors, pour la première fois, les semences de Cérès furent enfouies dans de longs sillons et les taureaux gémirent sous le poids du joug.

Ovide, Métamorphoses, I, 113 - 124

3° L'âge de bronze

Lui succéda le troisième âge, celui de bronze : d'un tempérament plus sauvage et plus porté sur les armes effrayantes, sans être criminel cependant.

Ovide, Métamorphoses, 125 - 127

Fable troisième
Le premier âge du monde fut appelé l’Age d’or, parce que l’homme y gardait sa foi, sans y être contraint par les lois, parce que de son propre mouvement il cultivait la Justice, et qu’il ne connaissait point d’autres biens que la simplicité et l’innocence. La peine et la crainte en étaient entièrement bannies ; et comme il n’y avait point de criminels, il n’y avait point de supplices ni de lois qui en ordonnassent. On n’appréhendait point de paraître en la présence d’un Juge ; et tout le monde était assuré sans avoir besoin de Juge. Les pins n’avaient pas encore été coupés pour être convertis en vaisseaux ; et de ces belles montagnes, dont ils étaient les ornements, ils n’étaient pas descendus dans la Mer, pour aller voir un monde inconnu.
Les hommes ne connaissaient point d’autres terres que les terres où ils étaient nés. Il n’y avait point de fossés qui environnassent les Villes, et qui les défendissent par leur profondeur. Il n’y avait point de trompettes, il n’y avait point d’épées, ni de toutes ces autres armes, qui ne protègent les uns qu’à la ruine des autres ; et les Peuples toujours paisibles, passaient doucement leur vie, sans devoir leur tranquillité à la force des gens de guerre. Ainsi la terre donnait libéralement toutes choses, sans y être contrainte par la bêche ou par la charrue ; et les hommes satisfaits de ce qu’elle donnait d’elle-même, faisaient leurs meilleurs repas des fruits qu’ils trouvaient dans les forêts, de ceux qu’ils cueillaient dans les buissons, et du gland qui tombait des chênes. Le Printemps était éternel, et la douce humidité de l’haleine des Zephirs entretenait l’éclat des fleurs, après les avoir fait naître, sans avoir été semées. En même temps qu’on avait coupé les blés, la terre en produisait de nouveaux, sans que le Laboureur se mit en peine de la cultiver. On voyait couler partout des fleuves de lait et de nectar ; et les forêts avaient des arbres d’où l’on voyait distiller le miel.

Ovide. Les métamorphoses, Traduction de Pierre Du Ryer, Amsterdam : P. et J. Blaeu : Janssons a Waesberge : Boom ey Goethals, 1702, 574 p., Gallica n° 72208

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Mardi 24 mai 2005

 

 

HOMERE

1. Le texte

Homère n’est pas seulement le premier auteur de la littérature grecque: il se trouve être aussi le point de départ de toute notre littérature occidentale, sur laquelle il exerce encore aujourd’hui une influence indiscutable.

Il a vécu, semble- t-il , au VIIIe siècle avant J.-C. Diverses traditions existent sur lui mais on ne peut guère leur faire confiance. il est sûr en tout cas qu’il appartenait à ce monde grec d’Asie Mineure répandu également sur les îles voisines (il était peut être de Chios), et que cette civilisation était alors des plus brillantes. Il a raconté des événements bien antérieurs, à savoir la guerre deTroie et ses suites; or ces événements se plaçaient vers l’an 1200 av. J.-C., donc quatre siècles auparavant. Les deux épopées d’Homère racontent en effet une partie du siège de Troie par les Achéens: c’est l’ Iliade , qui tire son nom de Troie, appelée aussi Ilion; l’autre raconte le retour d’Ulysse depuis Troie jusqu’à son petit royaume d’Ithaque, l’île située sur la côte ouest de la Grèce. Cette grande différence de date entre les événements qui font le sujet du poème et le poème lui-même, explique que cette œuvre, qui est la première de notre littérature, n’ait pourtant rien de primitif. Il avait en effet existé au cours de ces siècles une longue tradition de poésie orale, dans laquelle étaient retracés les exploits de ces héros et d’autres analogues. On a compris l’importance de cette littérature orale dans la formation du poème quand on a étudié les traces de poésie orale subsistant encore dans les usages de certains pays. On reviendra sans doute dans d’autres exposés sur cet aspect. Mais le fait est que, peu à peu, des progrès devaient s’accomplir, des retouches se faire, des idées se dégager et au VIIIe siècle, nous sommes au moment où les Grecs redécouvrent l’écriture perdue depuis longtemps. Et, même si les poèmes d’Homère n‘ont pas été écrits à l’origine, ils ont dû être notés par l’écriture très rapidement ; par la suite, ils ont été conservés et bientôt fixés sous une forme très proche de ce que nous avons aujourd’hui.

Les anciens groupaient sous le nom d’Homère de nombreuses épopées, soit sur la guerre de Troie, soit sur d’autres grandes légendes, comme celle de la ville de Thèbes, ou celle du navire Argô en quête de la toison d’or, ce que l’on appelle les poèmes du cycle, ou bien le cycle épique. Toutes ces œuvres sont perdues, sauf les deux épopées que nous connaissons sous le nom d’Homère : l’Iliade et l’Odyssée. On peut imaginer que leur qualité même est pour quelque chose dans cette survie.

A. L’Iliade

Iliade raconte le siège de Troie, mais il ne le prend pas au début et ne le mène pas jusqu’à son terme. Le poème présente une série de batailles entre les Troyens et les Achéens installés aux portes de Troie. Il fait alterner avec ces récits de batailles des scènes qui se passent entre les héros, soit à Troie soit dans le camp achéen, ainsi que des scènes qui se passent chez les dieux. On connaît bien les noms des héros que l’épopée a rendus célèbres, Agamemnon et Ménélas, Diomède, Ajax, et surtout Achille dont la colère, le retrait du combat, le retour au combat jouent un grand rôle dans la structure de l’Iliade ; de l’autre côté on connaît le roi Priam, sa femme Hécube et son fils Hector qui est le défenseur de la ville. Les relations entre ces grands héros constitue l’action même de l’Iliade. Au début, Achille, Irrité contre Agamemnon, à cause d’une affaire de captive à restituer, se retire du combat ; et toute cette partie verra donc plutôt le succès des Troyens - cela jusqu’au moment où Achille accepte d’envoyer au combat son ami Patrocle en lui prêtant ses propres armes. Patrocle est tué, et pour le venger, Achille va rentrer dans la bataille, victorieusement et tuera Hector. Les derniers chants du poème nous montrent Achille s’acharnant contre le corps d’Hector dans un esprit de vengeance et pour honorer son ami Patrocle. Puis les dieux eux- mêmes sont choqués de cette cruauté et sur leur ordre, le vieux Priam vient lui-même à la tente d’Achille réclamer le corps de son fils . Achille accepte et le poème se termine sur deux chants de funérailles, funérailles de Patrocle dans le camp achéen et funérailles d’Hector dans la vile de Troie.

B. L’Odyssée.

Odyssée, qui comporte également vingt-quatre chants, est d’une composition plus complexe. Tirant son nom du nom grec d’Ulysse, qu’on appelait en grec Odysseus, l’œuvre raconte le retour difficile d’Ulysse vers sa patrie. Mais la composition est difficile à suivre parce que les premiers et les derniers chants se passent à Ithaque. Dans le début, le fils d’Ulysse, Télémaque part dans le but d’avoir des nouvelles de son père. L’épopée ne rencontre celui-ci qu’au chant V où le héros se trouve retenu sur l’ordre des dieux chez la nymphe Calypso. De là, sur l’ordre des dieux il partira et non sans difficultés rejoindra l’île des Phéaciens, c’est-à-dire Corfou. Mais ici se place, chez les Phéaciens, le récit de toutes les aventures antérieures du héros, avant son arrivée chez Calypso. Et c’est un défilé de monstres, de succès dans des aventures cruelles. Lorsque se récit s’achève, les Phéaciens acceptent de reconduire Ulysse à Ithaque, où il devra se venger des prétendants, retrouver son épouse, son père, son royaume. Dans toutes les aventures du début, il est poursuivi par la colère de Poseïdon. Puis, lorsque le moment est venu, Athéna, qui a pour lui une tendre amitié, l’assiste et le protège. Alors que l’Iliade marquait une grande réticence à l’égard de tous les prodiges et toutes les manifestations étranges du surnaturel, l’Odyssée nous promène dans un monde où l’on rencontre les chevaux du soleil, le cyclope, les sirènes, tout un monde intermédiaire entre le divin et l’humain, sans parler de ce Protée, qui intervient dans les premiers chants, qui conduit un troupeau de phoques et peut se métamorphoser de cent façons diverses et peut aussi prédire l’avenir. D’une certaine manière, Ulysse représente l’humanité aux prises avec tout ce qui n’est pas humain.

2. La question homérique

Deux faits, dans ce qui vient d’être rappelé ici, expliquent que l’on se soit posé diverses questions à propos de la composition de ces deux poèmes et de leur auteur. C’est ce qu’on a appelé " la question homérique ". Elle a été ouverte à la fin du XVIIIe siècle par un ouvrage de F. A. Wolf, qui avait été précédé par une étude moins connue de l’abbé d’Aubignac.

La position de ces savants consistait à dire que cette longue tradition orale avait abouti à la constitution de l’épopée, et que l’on en retrouvait les traces dans le poème lui-même qui manquait d’unité, reflétait des dates de composition diverses, des auteurs divers et même d’indiscutables contradictions entre tel chant et tel autre. On s’est alors penché sur ces curiosités et toute une école s’est efforcée de distinguer dans l’œuvre des parties de dates différentes, plus ou moins bien raccordées les unes aux autres. Cette école a été appelée celle des " analystes ", parce qu’ils analysaient et séparaient les diverses partis de l’œuvre.

En face d’eux, l’école des " unitaires " s’est refusée à disloquer ainsi l’œuvre, car les savants qui en faisaient parie reconnaissaient une unité littéraire profonde et ils cherchaient à montrer que les petites difficultés pouvaient se résoudre sans trop de peine et ne présentaient que des négligences infimes, comme il en existe dans toute œuvre de longue haleine.

Dans notre siècle s’est constituée l’école " néo-analyste ", c’est-à-dire de savants qui renonçaient à couper l’œuvre en morceaux, admettant qu’elle avait été rédigée en une fois par un poète conscient de ce qu’il faisait, mais que ce poète avait utilisé des récits de dates antérieures, et pas toujours d’accord entre eux; on pouvait donc, sous cette unité finale, relever les différences qui avaient pu exister dans les sources et qui n’avaient pas été toujours totalement éliminées. A l’heure actuelle, on a en général renoncé à ces théories extrêmes tendant à morceler le poème pour retrouver ses sources et à corriger Homère. On admet que les sources ont pu différer entre elles mais pas au point de créer des contradictions. Simplement cela explique que dans le poème on trouve des traces d’usages divers, diverses formes d’ensevelissement, diverses formes d’armures ou de casques, divers usages pour telle ou telle circonstance, selon que le poète a repris des usages plus ou moins anciens; mais la savante composition de l’ensemble s’impose malgré cela. On est convenu d’appeler Homère le poète responsable de cet arrangement final et de cette composition d’ensemble. Il faut ajouter d’ailleurs que, comme pour toute œuvre ancienne, il a pu y avoir des additions, des modifications postérieures, plus ou moins heureuses, et qu’il faut parfois en tenir compte sans pour autant bouleverser tout le poème.

Il reste que cette œuvre, déjà immense, se divise en deux épopées, assez différentes d’esprit. On a vu que les sujets ne se ressemblaient pas, et que la composition n’obéissait pas aux mêmes habitudes ; mais il faut ajouter que tout même semble avoir changé entre l’Iliade et l’Odyssée, que même certaines valeurs apparaissent comme nouvelles dans d’Odyssée, ainsi que certains aspects de la religion. Pourtant il est clair qu’il s’agit en gros de textes voisins, écrits en gros dans la même langue et le même style, qu’il s’agit aussi des mêmes personnages et du même idéal humain. Deux hypothèses sont donc possibles : ou bien deux maîtres d’œuvre différents ont présidé dans une même école à la composition des deux épopées, ou bien, si c’est le même maître d’œuvre, de longues années ont dû s’écouler entre la composition de l’une et de l’autre épopée. Nous ne le saurons jamais. Nous continuerons à dire Homère pour désigner l’auteur des deux épopées, même s’il est évident pour beaucoup que l’auteur de l’Odyssée n’est qu’un continuateur fidèle à l’intérieur d’une école de poésie unique. Il faut se rappeler en effet que la notion d’auteur, que l’originalité littéraires n’avaient pas tout à fait le même sens dans l’Antiquité que de nos jours.

Il faut noter également que les Anciens connaissaient sous le nom d’Homère bien d’autres épopées : les épopées du cycle mentionné au début de cet exposé étaient attribuées à Homère, alors que les modernes seraient peu disposés à admettre une telle identification. On garde aujourd’hui le nom d’Homère pour l’Iliade et pour l’Odyssée, avec un petit doute sur l’unité d’auteur entre les deux, une admiration constante pour les deux épopées.

Non seulement elles ont été conservées, mais elles ont été copiées, récitées et commentées. A Athènes, à l’époque de Pisistrate, on en a fixé l’ordre et la teneur de façon en principe définitive, et au Ve siècle avant J.-C., le texte servait à l’enseignement dans les écoles, et tout homme cultivé, nous le savons par divers textes, était censé savoir réciter l’Iliade et l’Odyssée par cœur. L’extraordinaire qualité littéraire de ces œuvres, qui leur a valu la survie et aussi ce grand rôle, c’est elle aussi qu’il faut que le lecteur d’aujourd’hui s’efforce d e retrouver et de mieux sentir.

3. La langue d’Homère

A. Particularités de la langue d’Homère.

Et d’abord il faut les lire. Ces deux poèmes sont écrits en des vers appelés " hexamètres dactyliques " c’est-à-dire des vers composés de six pieds, qui peuvent être des dactyles — une syllabe longue suivie de deux brèves— ou des spondées — deux syllabes longues— ; cela donne un rythme très simple, très facile à reconnaître et à scander. Quant à la langue, elle pourra au premier abord dérouter le lecteur qui a commencé à étudier un peu de grec classique. Il y a en effet des différences et la langue d’Homère comporte deux traits qui peuvent surprendre. D’abord elle emprunte à divers dialectes qui voisinaient chez les Grecs d’Asie Mineure, en particulier l’ionien et l’éolien. D’autre part elle utilise ces formes diverses selon la commodité du vers ou les besoins du moment. C’est ainsi que les verbes contractes " aö " - peuvent ou non être contractés selon les besoins du texte. Avec quelques heures d’habitude, on reconnaîtra très facilement ces formes non classiques. Mais on reconnaîtra du même coup qu’il s’agit d’une langue littéraire, avec ses libertés, ses conventions, ses habitudes propres. beaucoup seront imitées par les poètes grecs ultérieurs et ne disparaîtront jamais de l’usage littéraire : elles y subsisteront comme des " homérismes ".

B. Les images et les formules homériques.

Il en est de même pour certaines habitudes de style qui permettent de reconnaître immédiatement la manière d ‘Homère. Elles sont deux, liées à une habitude très fréquente chez lui , qui est l’emploi des images.

Tout poète emploie des images ; mais Homère en emploie constamment, et il les emprunte à tous les domaines, même les plus familiers ; et il n’hésite pas à les répéter plusieurs fois. Dans les combats on voit très souvent des comparaisons revenir : "  comme le lion qui s’élance " ou " comme un aigle qui fonce… " ou encore " comme on voit sur la mer la tempête… " , etc. Cela permet souvent au poète de changer de registre et d’élargir les perspectives. Il raconte un combat mais les comparaisons nous renvoient au monde de l’agriculture ou de la vie paisible qui se déroule ailleurs. Il raconte les querelles entre les hommes mais l’image nous renvoie aussitôt à des faits de la nature, des bois ou de la mer. Ainsi se fait une sorte d’élargissement permanent du sujet. De plus, Homère n’hésite pas à développer longuement ces images qui occupent huit ou dix vers, " comme lorsque… " et puis suit une description imagée, et l’on reviendra à la réalité par un " de même… " en quelques vers. Cette insistance, je pense, ne se retrouve chez aucun autre poète de la littérature occidentale.

L’autre trait caractéristique est l’emploi de ce qu’on a appelé les formules. Peut-être est-ce là un reste de la poésie orale, car on trouve des faits comparables dans d’autres formes de poésie orale. Je veux dire que tel vers ou tel groupe de vers sera répété chaque fois que l’occasion en reviendra. Le lever de l’aurore, l’armure d’un guerrier qui s’apprête au combat, le choc d’un cadavre qui tombe à terre, la nuit qui vient mettre fin au combat, tous ces moments qui sont susceptibles de se répéter seront indiqués par les mêmes formules, les mêmes vers, les mêmes expressions. Il en sera de même pour un héros qui prend la parole, et même pour les premiers mots de son discours, qui seront de blâme ou d’éloge, et pour lesquels la répétition viendra tout naturellement. Cela ne donne d’ailleurs pas plus de monotonie au poème que n’en donne dans la vie courante de voir le jour se lever, puis se coucher, ou bien d’accueillir quelqu’un avec courtoisie, ou de le renvoyer sèchement s’il y a lieu.

Il faut ajouter que par un phénomène comparable, certaines personnes ou certains objets sont accompagnés d’un adjectif, toujours le même, qui constitue ce qu’on appelle dans ce cas " l’épithète de nature " . Cette épithète de nature ne revient pas à chaque fois , mais presque. On dira " Hector au casque étincelant " ou bien " Agamemnon protecteur de son peuple ", ou bien " Athéna aux yeux pers " ou bien " la nymphe aux belles boucles " . L’usage vaut pour les dieux, pour les hommes et pour les simples objets fabriqués. Certes elle n’est pas employée de façon aveugle et il arrive que le poète choisisse, pour les principaux personnages qui ont plusieurs qualificatifs, celui qui s’adapte le mieux. On a parfois " l’industrieux Ulysse " , ou parfois  " le vaillant Ulysse " , selon les circonstances, de même que l’on indique le nom de son père ou pas. Mais de toute façon, c’est un choix dans un groupe de qualificatifs limités. Cette habitude appelle d’ailleurs une autre remarque relative au sens même de ces épithètes et à leur choix. Elles sont toujours laudatives et favorables. Elles donnent donc l’impression d’un monde harmonieux et de personnages nobles; c’est ainsi que d’un personnage féminin on dira soit " aux belles boucles ", soit " à la ceinture profonde ", soit " aux bras blancs "; même les navires seront " bien ajustés ", les tables seront " polies " ou " luisantes " ; tout sera beau et si l’on reconnaît Hector à son casque, et s’il est appelé presque partout " Hector au casque étincelant ", les guerriers achéens, de façon anonyme, sont appelés régulièrement " aux bonnes jambières ". L’épithète de nature accole à tout une qualité ou un agrément qui relève déjà de l’amour de la vie.

Et celle-ci nous mène directement à l’inspiration générale du poème.

4. Linspiration générale du poème

A. Des relations entre les mortels et les dieux

Un des traits les plus remarquables des deux épopées homériques est le rapport qui s’établit entre les dieux et les hommes. Il y a en effet un rapport entre les scènes qui se passent dans les assemblées des dieux et celles qui se passent chez les hommes; c’est chez les dieux que se décide le succès de tel guerrier ou de tel autre, de tel camp ou de tel autre, ou bien l’obligation d’accepter un arrangement, comme lorsqu’Achille rend le corps d’Hector. C’est aussi chez les dieux que se décide le moment du retour possible d’Ulysse. Mais ce n’est pas tout, car les dieux interviennent directement dans les affaires humaines, ils descendent aider un guerrier, ou arrêter un trait que lance un autre. Ils peuvent entourer de nuage celui qu’ils veulent protéger ou bien rendre à un guerrier une arme qu’il a lancée en vain. Athéna vient aider Achille en le couvrant de l’égide et en mêlant sa voix à celle de son protégé, en attendant qu’il ait récupéré des armes pour le combat. Et c’est elle aussi qui trompe Hector pour l’abandonner au moment fatal.

Mais c’est qu’il existe des liens particuliers entre certains dieux et certains hommes. Il y a eu des unions entre un mortel et une déesse, ou l’inverse. Achille est fils d’une déesse; mais il y a aussi des liens qui reposent sur des choix personnels et sur des sympathies : c’est le cas entre Ulysse et Athéna. Mais ces fils de dieux ou de déesses n’en sont pas moins mortels. Même le fils de Zeus, Sarpédon, meurt, dans l’Iliade , au grand désespoir de son père. Les hommes restent toujours, selon la formule qu’Homère se plaît à employer, " des mortels ". Et la pitié pour le mort remplit d’un bout à l’autre l’Iliade. Ce peut être un combattant qui tombe, la mention de sa famille qui ne le reverra plus, ou bien ce peut être le contraste entre son activité récente et l’arrêt de tout pour lui. Pour les plus grands héros, le deuil tient plus de place encore. La mort de Patrocle plonge Achille dans un désespoir qui est presque comme une mort d’Achille ; il se fait des reproches, demeure inconsolable ; mais la mort d’Hector aussi est entourée des craintes de sa famille au moment où il part, du deuil de sa famille lorsqu’enfin il meurt. Son père, sa mère, sa femme, une longue plainte saluent celui que tous chérissaient. Même Achille, qui ne meurt pas dans le poème, est l’objet de prophéties de plus en plus précises qui annoncent sa mort à venir et donnent à sa colère et à sa vengeance un aspect plus tragique encore.

Pourtant on peut dire que même cette mort compte à la gloire des héros par la façon digne et noble qu’ils ont d el’accepter. Ainsi Hector, quand il se voit trompé, abandonné à la colère d’Achille, accepte ce sort pour du moins laisser une image honorable à la postérité.

B. Des héros et des héroines en foule.

Car ils sont nobles et vaillants, ces héros. Ils ne sont point, comme ceux de certaines épopées d’autres cultures, surhumains. Ils n’accomplissent pas des exploits impossibles et n’ont pas de forces invraisemblables ; simplement ils font de leur mieux en tant qu’êtres humains. Même chacun d’eux a ses petits défauts ; l’un l’orgueil, l’autre l’impudence, ou l’hésitation, mais la vaillance l’emporte.

Il faut dire en effet que leurs silhouettes à tous, sont esquissées nettement. Il y a dans Homère toute une variété de héros et d’héroïnes ; leurs caractéristiques sont brièvement esquissées et constantes, sans qu’Homère se livre jamais à l’analyse psychologique : il montre, il fait vivre, et l’on reconnaît ses personnages. A côté des héros dont on a déjà cité les noms, il faut remarquer qu’il y a aussi une galerie de femmes ; même dans l’Iliade, s’il n’y a d’un côté qu’une captive, il y a de l’autre une mère, une épouse, et même Hélène l’infidèle, pour laquelle Priam et Homère ont beaucoup d’indulgence. Et il y a dans l’Odyssée, à côté des figures de nymphes, des femmes bien réelles, comme la jeune Nausicaa ou la fidèle épouse Pénélope.

C. Une société courtoise.

Mais il y a aussi dans l’Odyssée des personnages humbles, car il faut se rappeler qu’à côté de Pénélope il y a la nourrice Euryclée, qui est la seule à reconnaître Ulysse, et quand il arrive à Ithaque, le premier à le recevoir est le porcher Eumée. Tous ces personnages sue lesquels on aimerait s’arrêter constituent une société qui n’a rien d’archaïque dans ses manières. C’est une société où règne la courtoisie (malgré les injures qui font partie d la bataille?) et où domine la loi de l’hospitalité. Celle-ci intervient pour arrêter certains combats dans l’Iliade. Elle est montrée directement, avec ses rites et ses politesses subtiles, les festins et les générosités, dans l’accueil qui est donné à Ulysse dans le royaume un peu idéalisé des Phéaciens (dans l’actuelle Corfou). On peut étudier les traditions de cette société, on peut dire aussi qu’elle n’a jamais rien de primitif, ou de décourageant.

D. Une humanité profonde.

A travers les chants de l’Iliade et de l’Odyssée, pourtant d’un tragique si intense, court l’amour de la vie humaine. Et peut-être est-ce ce qui explique le choix si caractéristique que fait Ulysse quand la nymphe Calypso , au chant VI de l’Odyssée, lui offre de rester avec elle pour partager sa vie et son immortalité. Ulysse refuse, très courtoisement, et préfère rentrer chez lui, dans sa maison, retrouver son épouse qui n’a ni la beauté ni l’immortalité de Calypso.

Ce sont de telles scènes, où se traduit si fortement l’humanité d’Homère, qui font l’originalité des deux poèmes. Bien entendu on peut se plaire au brillant des récits et des exploits guerriers qui se succèdent dans les combats de l’Iliade ; on peut se plaire aussi aux aventures multiples d’Ulysse sur les mers, avec les êtres surhumains et les monstres qu’il rencontre au cours d’un périple qui le mène à travers toute la Méditerranée ( bien que le récit soit moins strictement géographique qu’on ne l’avait cru à un certain moment.); mais il reste que ces scènes si humaines, esquissées en quelques grands traits, restant toujours concrètes, ont touché le lecteur pendant des siècles. Les adieux d’Hector et Andromaque, le désespoir d’Achille, la mort d’Hector et la rencontre au cours de laquelle Achille rend son corps à Priam scandent de façon bouleversante ce qui autrement ne serait qu’un long récit guerrier ; de même la séparation d’Ulysse et de Calypso, la rencontre avec Nausicaa, l’entretien d‘Ulysse et d’Athéna qu’il ne reconnaît pas, donnent leur vrai caractère aux aventures de l’Odyssée. Et dans tout cela encore, rien que des sentiments simples et essentiels. A cause de la stature et de la beauté des personnages, on peut parfois penser à ces statues archaïques dont la noblesse nous séduit dans les musées ; mais contrairement à ces statues, les personnages parlent, nous parlent, et nous parlent de sentiments qui sont encore tout près de nous tant de siècles après.

 

 

Bibliographie

Il est impossible de donner ici une bibliographie d’Homère : il paraît des livres sur Homère, dans toutes les principales langues, chaque année. Et cela depuis plus d’un siècle. On trouvera l’indication des livres principaux dans les différents manuels ou exposés simples sur Homère. On en donnera aussi au fur et à mesure des exposés plus spécialisés qui seront donnés ici. Il faut du moins savoir qu’on peut se reporter à l’Introduction à l’Iliade qui a paru dans la collection des Belles Lettres, et aussi pour la langue aux deux volumes du livre de Pierre Chantraine, La grammaire homérique, 1942 et 1953. On peut aussi lire, en français, notre présentation J. de Romilly, Homère, dans la collection " Que sais-je? ", ou bien aussi des livres plus personnels, et parfois hypothétiques, comme F. Robert, Homère, Paris, 1950, ou, plus récemment, J. de Romilly, Hector, B. de Fallois, 1997, ou en allemand, W. Schadewaldt, Von Homers Welt und Werk, plusieurs fois réédité, dernière édition 1965.

Mais il faut surtout rappeler que les renseignements les plus utiles figurent dans les éditions commentées qui existent dans diverses langues, certaines très brèves, d’autres richement annotées, permettant de mieux suivre le texte.

Plutôt que de proposer tout de suite des listes bibliographiques, on aimerait mieux citer à l’appui de l’exposé qui précède, trois petits textes d’Homère illustrant les thèmes principaux développés ici. On en trouvera le texte en français et en grec; ce ne sont que des exemples, mais des exemples émouvants.

 

Le combat autour du corps de Cébrion, Iliade, XVI, 765 - 776.

Cébrion est le cocher d’Hector ; il vient d’être tué et de tomber à bas de son char. On se bat pour son corps; les coups s’échangent avec une rare violence. Homère commence par la comparaison des vents qui se heurtent entre eux, puis le texte dit :

" Ainsi Troyens et Achéens se ruent les uns contre les autres , cherchant à se déchirer, sans qu’aucun des deux songe à la hideuse déroute. Autour de Cébrion, par centaines, des piques aiguës viennent se planter au but, ainsi que des flèches ailées, jaillis de la corde d’un arc ; de grosses pierres, par centaines, vont heurter les boucliers de tous les hommes qui luttent autour de lui - tandis que lui-même, dans un tournoiement de poussière, est là, son long corps allongé à terre, oublieux des chars à jamais ! "

On ne peut pas ne pas remarquer après toute cette série de projectiles, de chocs et de désordres, le contraste avec le dernier vers qui commence par ce mot keitai " , il gît, le verbe même employé sur les stèles funéraires, suivi bientôt de l’expression " megas megalôsti " , qui donne une impression de longueur exceptionnelle parce qu’il s’agit d’un gisant. Le mot "  megalôsti " est d’ailleurs, on le devine, assez rare et poétique ; mais surtout on remarque le trait final qui oppose la vie de celui qui conduisait les chars avec l’anéantissement présent. "  lelasmenos " est un participe parfait : " il est dans l’état de celui qui a oublié " . C’est pourquoi la traduction ajoute " à jamais " pour marquer cette nuance du parfait. Et les formes sont longues : "  hipposunaôn " est l’une de ces formes où la contraction n’est pas faite et qui semble prolonger cette indication d’anéantissement.

 

Les adieux d’Hector à Andromaque, Iliade, VI, 459-471.

Cet autre texte suggère la souplesse et l’humanité des rapports humains. Hector vient de dire combien il est angoissé à l’idée que sa femme pourrait un jour être emmenée en esclavage s’il ne sauve pas la ville de Troie ; il évoque tous les maux auxquels elle serait alors condamnée :

" Un jour on dira, te voyant pleurer : " c’est la femme d’Hector, Hector le premier au combat parmi les Troyens dompteurs de cavales, quand on se battait autour de Troie. " Voilà ce qu’on dira, et pour toi ce sera une douleur nouvelle d’avoir perdu l’homme entre tous capable d’éloigner de toi le joug de l’esclavage. Ah ! que je meure donc, que la terre sur moi répandue me recouvre tout entier, avant d’entendre tes cris, de te voir traînée en servage ! " Ainsi dit l’illustre Hector et il tend les bras à son fils. Mais l’enfant se détourne et se rejette en criant sur le sein de sa nourrice à la belle ceinture : il s’épouvante à l’aspect de son père, le bronze lui fait peur, et le panache aussi en crins de cheval qu’il voit osciller au sommet du casque, effrayant. Son père éclate de rire, et sa digne mère. "

Après ce trait si aimable et familier, Hector rend l’enfant à sa mère qui le reçoit, dit la traduction, " avec un sourire en pleurs ". (vers 484) Ces mots traduisent le grec "  dakruoen gelasasa " , mot à mot " ayant ri de façon pleurante ", "  dakruoen " étant un neutre employé adverbialement. Le rapprochement inattendu des termes suggère très rapidement le mélange des émotions, attendrissement et crainte mêlés l’un à l’autre. Homère, on l’a dit, ne pousse pas l’analyse psychologique, mais il sait en deux mots, de façon concrète, suggérer la subtilité des émotions. De même dans le passage qui précède, avec le casque, on voit comment se mêlent, de façon étroite, la grandeur héroïque et la familiarité quotidienne.

 

La rencontre d’Ulysse et d’Athéna à Ithaque, Odyssée, XIII, 288sqq

Dans ce texte, dont l’ironie et la grâce tranchent avec le tragique de l’Iliade, est évoqué le moment où Ulysse est rentré à Ithaque et où il aperçoit un jeune berger. C’est Athéna qui vient le protéger et il ne la reconnaît pas. Aussi invente-t-il toute une histoire mensongère qui est bien dans sa nature, mais dont celle-ci, en tant que déesse, n’est pas dupe. Elle interrompt donc ses mensonges de façon très gentille :

" Athéna, la déesse aux yeux pers, eut un sourire aux lèvres. Le flattant de la main et reprenant ses traits de femme, elle lui dit ces paroles ailées :  " Quel fourbe, quel larron, quand ce serait un dieu, pourrait te surpasser en ruses de tout genre ? Pauvre éternel brodeur ! Trêve de ces histoires ! Nous sommes deux au jeu. Si, de tous les mortels, je te sais le plus fort en calculs et discours, c’est l’esprit et les tours e pallas que vantent tous les dieux… Tu n’as pas reconnu cette fille de Zeus… "

Cette fois, on remarquera les rapports plaisants entre la divinité et l’homme, qu’on n’aurait certainement pas rencontrés dans la solennité des rapports de l’Iliade, mais en même temps on voit le lien, qui n’est pas cette fois un lien de famille ou de sang, entre Athéna et son protégé, mais un lien d’intelligence et de connivence. Il a voulu se jouer d’elle, elle se moque un peu de lui, mais le protégera : l’ironie et la tendresse peuvent aisément se mêler. En même temps, en grec, on remarque l’accumulation de mots signifiant la ruse, les astuces diverses : la " mêtis ", la ruse, est le propre d’Ulysse, alors que dans l’Iliade, tout allait au courage et à la vaillance. D’ailleurs, on peut comparer au passage de l’ Iliade où Athéna vient en aide à Achille : elle est alors en majesté, avec l’égide, et sa voix d’airain pour soutenir le héros. Rien de tel dans l’Odyssée…

 

HOMERE

1. Le texte

Homère n’est pas seulement le premier auteur de la littérature grecque: il se trouve être aussi le point de départ de toute notre littérature occidentale, sur laquelle il exerce encore aujourd’hui une influence indiscutable.

Il a vécu, semble- t-il , au VIIIe siècle avant J.-C. Diverses traditions existent sur lui mais on ne peut guère leur faire confiance. il est sûr en tout cas qu’il appartenait à ce monde grec d’Asie Mineure répandu également sur les îles voisines (il était peut être de Chios), et que cette civilisation était alors des plus brillantes. Il a raconté des événements bien antérieurs, à savoir la guerre deTroie et ses suites; or ces événements se plaçaient vers l’an 1200 av. J.-C., donc quatre siècles auparavant. Les deux épopées d’Homère racontent en effet une partie du siège de Troie par les Achéens: c’est l’ Iliade , qui tire son nom de Troie, appelée aussi Ilion; l’autre raconte le retour d’Ulysse depuis Troie jusqu’à son petit royaume d’Ithaque, l’île située sur la côte ouest de la Grèce. Cette grande différence de date entre les événements qui font le sujet du poème et le poème lui-même, explique que cette œuvre, qui est la première de notre littérature, n’ait pourtant rien de primitif. Il avait en effet existé au cours de ces siècles une longue tradition de poésie orale, dans laquelle étaient retracés les exploits de ces héros et d’autres analogues. On a compris l’importance de cette littérature orale dans la formation du poème quand on a étudié les traces de poésie orale subsistant encore dans les usages de certains pays. On reviendra sans doute dans d’autres exposés sur cet aspect. Mais le fait est que, peu à peu, des progrès devaient s’accomplir, des retouches se faire, des idées se dégager et au VIIIe siècle, nous sommes au moment où les Grecs redécouvrent l’écriture perdue depuis longtemps. Et, même si les poèmes d’Homère n‘ont pas été écrits à l’origine, ils ont dû être notés par l’écriture très rapidement ; par la suite, ils ont été conservés et bientôt fixés sous une forme très proche de ce que nous avons aujourd’hui.

Les anciens groupaient sous le nom d’Homère de nombreuses épopées, soit sur la guerre de Troie, soit sur d’autres grandes légendes, comme celle de la ville de Thèbes, ou celle du navire Argô en quête de la toison d’or, ce que l’on appelle les poèmes du cycle, ou bien le cycle épique. Toutes ces œuvres sont perdues, sauf les deux épopées que nous connaissons sous le nom d’Homère : l’Iliade et l’Odyssée. On peut imaginer que leur qualité même est pour quelque chose dans cette survie.

A. L’Iliade

Iliade raconte le siège de Troie, mais il ne le prend pas au début et ne le mène pas jusqu’à son terme. Le poème présente une série de batailles entre les Troyens et les Achéens installés aux portes de Troie. Il fait alterner avec ces récits de batailles des scènes qui se passent entre les héros, soit à Troie soit dans le camp achéen, ainsi que des scènes qui se passent chez les dieux. On connaît bien les noms des héros que l’épopée a rendus célèbres, Agamemnon et Ménélas, Diomède, Ajax, et surtout Achille dont la colère, le retrait du combat, le retour au combat jouent un grand rôle dans la structure de l’Iliade ; de l’autre côté on connaît le roi Priam, sa femme Hécube et son fils Hector qui est le défenseur de la ville. Les relations entre ces grands héros constitue l’action même de l’Iliade. Au début, Achille, Irrité contre Agamemnon, à cause d’une affaire de captive à restituer, se retire du combat ; et toute cette partie verra donc plutôt le succès des Troyens - cela jusqu’au moment où Achille accepte d’envoyer au combat son ami Patrocle en lui prêtant ses propres armes. Patrocle est tué, et pour le venger, Achille va rentrer dans la bataille, victorieusement et tuera Hector. Les derniers chants du poème nous montrent Achille s’acharnant contre le corps d’Hector dans un esprit de vengeance et pour honorer son ami Patrocle. Puis les dieux eux- mêmes sont choqués de cette cruauté et sur leur ordre, le vieux Priam vient lui-même à la tente d’Achille réclamer le corps de son fils . Achille accepte et le poème se termine sur deux chants de funérailles, funérailles de Patrocle dans le camp achéen et funérailles d’Hector dans la vile de Troie.

B. L’Odyssée.

Odyssée, qui comporte également vingt-quatre chants, est d’une composition plus complexe. Tirant son nom du nom grec d’Ulysse, qu’on appelait en grec Odysseus, l’œuvre raconte le retour difficile d’Ulysse vers sa patrie. Mais la composition est difficile à suivre parce que les premiers et les derniers chants se passent à Ithaque. Dans le début, le fils d’Ulysse, Télémaque part dans le but d’avoir des nouvelles de son père. L’épopée ne rencontre celui-ci qu’au chant V où le héros se trouve retenu sur l’ordre des dieux chez la nymphe Calypso. De là, sur l’ordre des dieux il partira et non sans difficultés rejoindra l’île des Phéaciens, c’est-à-dire Corfou. Mais ici se place, chez les Phéaciens, le récit de toutes les aventures antérieures du héros, avant son arrivée chez Calypso. Et c’est un défilé de monstres, de succès dans des aventures cruelles. Lorsque se récit s’achève, les Phéaciens acceptent de reconduire Ulysse à Ithaque, où il devra se venger des prétendants, retrouver son épouse, son père, son royaume. Dans toutes les aventures du début, il est poursuivi par la colère de Poseïdon. Puis, lorsque le moment est venu, Athéna, qui a pour lui une tendre amitié, l’assiste et le protège. Alors que l’Iliade marquait une grande réticence à l’égard de tous les prodiges et toutes les manifestations étranges du surnaturel, l’Odyssée nous promène dans un monde où l’on rencontre les chevaux du soleil, le cyclope, les sirènes, tout un monde intermédiaire entre le divin et l’humain, sans parler de ce Protée, qui intervient dans les premiers chants, qui conduit un troupeau de phoques et peut se métamorphoser de cent façons diverses et peut aussi prédire l’avenir. D’une certaine manière, Ulysse représente l’humanité aux prises avec tout ce qui n’est pas humain.

2. La question homérique

Deux faits, dans ce qui vient d’être rappelé ici, expliquent que l’on se soit posé diverses questions à propos de la composition de ces deux poèmes et de leur auteur. C’est ce qu’on a appelé " la question homérique ". Elle a été ouverte à la fin du XVIIIe siècle par un ouvrage de F. A. Wolf, qui avait été précédé par une étude moins connue de l’abbé d’Aubignac.

La position de ces savants consistait à dire que cette longue tradition orale avait abouti à la constitution de l’épopée, et que l’on en retrouvait les traces dans le poème lui-même qui manquait d’unité, reflétait des dates de composition diverses, des auteurs divers et même d’indiscutables contradictions entre tel chant et tel autre. On s’est alors penché sur ces curiosités et toute une école s’est efforcée de distinguer dans l’œuvre des parties de dates différentes, plus ou moins bien raccordées les unes aux autres. Cette école a été appelée celle des " analystes ", parce qu’ils analysaient et séparaient les diverses partis de l’œuvre.

En face d’eux, l’école des " unitaires " s’est refusée à disloquer ainsi l’œuvre, car les savants qui en faisaient parie reconnaissaient une unité littéraire profonde et ils cherchaient à montrer que les petites difficultés pouvaient se résoudre sans trop de peine et ne présentaient que des négligences infimes, comme il en existe dans toute œuvre de longue haleine.

Dans notre siècle s’est constituée l’école " néo-analyste ", c’est-à-dire de savants qui renonçaient à couper l’œuvre en morceaux, admettant qu’elle avait été rédigée en une fois par un poète conscient de ce qu’il faisait, mais que ce poète avait utilisé des récits de dates antérieures, et pas toujours d’accord entre eux; on pouvait donc, sous cette unité finale, relever les différences qui avaient pu exister dans les sources et qui n’avaient pas été toujours totalement éliminées. A l’heure actuelle, on a en général renoncé à ces théories extrêmes tendant à morceler le poème pour retrouver ses sources et à corriger Homère. On admet que les sources ont pu différer entre elles mais pas au point de créer des contradictions. Simplement cela explique que dans le poème on trouve des traces d’usages divers, diverses formes d’ensevelissement, diverses formes d’armures ou de casques, divers usages pour telle ou telle circonstance, selon que le poète a repris des usages plus ou moins anciens; mais la savante composition de l’ensemble s’impose malgré cela. On est convenu d’appeler Homère le poète responsable de cet arrangement final et de cette composition d’ensemble. Il faut ajouter d’ailleurs que, comme pour toute œuvre ancienne, il a pu y avoir des additions, des modifications postérieures, plus ou moins heureuses, et qu’il faut parfois en tenir compte sans pour autant bouleverser tout le poème.

Il reste que cette œuvre, déjà immense, se divise en deux épopées, assez différentes d’esprit. On a vu que les sujets ne se ressemblaient pas, et que la composition n’obéissait pas aux mêmes habitudes ; mais il faut ajouter que tout même semble avoir changé entre l’Iliade et l’Odyssée, que même certaines valeurs apparaissent comme nouvelles dans d’Odyssée, ainsi que certains aspects de la religion. Pourtant il est clair qu’il s’agit en gros de textes voisins, écrits en gros dans la même langue et le même style, qu’il s’agit aussi des mêmes personnages et du même idéal humain. Deux hypothèses sont donc possibles : ou bien deux maîtres d’œuvre différents ont présidé dans une même école à la composition des deux épopées, ou bien, si c’est le même maître d’œuvre, de longues années ont dû s’écouler entre la composition de l’une et de l’autre épopée. Nous ne le saurons jamais. Nous continuerons à dire Homère pour désigner l’auteur des deux épopées, même s’il est évident pour beaucoup que l’auteur de l’Odyssée n’est qu’un continuateur fidèle à l’intérieur d’une école de poésie unique. Il faut se rappeler en effet que la notion d’auteur, que l’originalité littéraires n’avaient pas tout à fait le même sens dans l’Antiquité que de nos jours.

Il faut noter également que les Anciens connaissaient sous le nom d’Homère bien d’autres épopées : les épopées du cycle mentionné au début de cet exposé étaient attribuées à Homère, alors que les modernes seraient peu disposés à admettre une telle identification. On garde aujourd’hui le nom d’Homère pour l’Iliade et pour l’Odyssée, avec un petit doute sur l’unité d’auteur entre les deux, une admiration constante pour les deux épopées.

Non seulement elles ont été conservées, mais elles ont été copiées, récitées et commentées. A Athènes, à l’époque de Pisistrate, on en a fixé l’ordre et la teneur de façon en principe définitive, et au Ve siècle avant J.-C., le texte servait à l’enseignement dans les écoles, et tout homme cultivé, nous le savons par divers textes, était censé savoir réciter l’Iliade et l’Odyssée par cœur. L’extraordinaire qualité littéraire de ces œuvres, qui leur a valu la survie et aussi ce grand rôle, c’est elle aussi qu’il faut que le lecteur d’aujourd’hui s’efforce d e retrouver et de mieux sentir.

3. La langue d’Homère

A. Particularités de la langue d’Homère.

Et d’abord il faut les lire. Ces deux poèmes sont écrits en des vers appelés " hexamètres dactyliques " c’est-à-dire des vers composés de six pieds, qui peuvent être des dactyles — une syllabe longue suivie de deux brèves— ou des spondées — deux syllabes longues— ; cela donne un rythme très simple, très facile à reconnaître et à scander. Quant à la langue, elle pourra au premier abord dérouter le lecteur qui a commencé à étudier un peu de grec classique. Il y a en effet des différences et la langue d’Homère comporte deux traits qui peuvent surprendre. D’abord elle emprunte à divers dialectes qui voisinaient chez les Grecs d’Asie Mineure, en particulier l’ionien et l’éolien. D’autre part elle utilise ces formes diverses selon la commodité du vers ou les besoins du moment. C’est ainsi que les verbes contractes - aw - peuvent ou non être contractés selon les besoins du texte. Avec quelques heures d’habitude, on reconnaîtra très facilement ces formes non classiques. Mais on reconnaîtra du même coup qu’il s’agit d’une langue littéraire, avec ses libertés, ses conventions, ses habitudes propres. beaucoup seront imitées par les poètes grecs ultérieurs et ne disparaîtront jamais de l’usage littéraire : elles y subsisteront comme des " homérismes ".

B. Les images et les formules homériques.

Il en est de même pour certaines habitudes de style qui permettent de reconnaître immédiatement la manière d ‘Homère. Elles sont deux, liées à une habitude très fréquente chez lui , qui est l’emploi des images.

Tout poète emploie des images ; mais Homère en emploie constamment, et il les emprunte à tous les domaines, même les plus familiers ; et il n’hésite pas à les répéter plusieurs fois. Dans les combats on voit très souvent des comparaisons revenir : "  comme le lion qui s’élance " ou " comme un aigle qui fonce… " ou encore " comme on voit sur la mer la tempête… " , etc. Cela permet souvent au poète de changer de registre et d’élargir les perspectives. Il raconte un combat mais les comparaisons nous renvoient au monde de l’agriculture ou de la vie paisible qui se déroule ailleurs. Il raconte les querelles entre les hommes mais l’image nous renvoie aussitôt à des faits de la nature, des bois ou de la mer. Ainsi se fait une sorte d’élargissement permanent du sujet. De plus, Homère n’hésite pas à développer longuement ces images qui occupent huit ou dix vers, " comme lorsque… " et puis suit une description imagée, et l’on reviendra à la réalité par un " de même… " en quelques vers. Cette insistance, je pense, ne se retrouve chez aucun autre poète de la littérature occidentale.

L’autre trait caractéristique est l’emploi de ce qu’on a appelé les formules. Peut-être est-ce là un reste de la poésie orale, car on trouve des faits comparables dans d’autres formes de poésie orale. Je veux dire que tel vers ou tel groupe de vers sera répété chaque fois que l’occasion en reviendra. Le lever de l’aurore, l’armure d’un guerrier qui s’apprête au combat, le choc d’un cadavre qui tombe à terre, la nuit qui vient mettre fin au combat, tous ces moments qui sont susceptibles de se répéter seront indiqués par les mêmes formules, les mêmes vers, les mêmes expressions. Il en sera de même pour un héros qui prend la parole, et même pour les premiers mots de son discours, qui seront de blâme ou d’éloge, et pour lesquels la répétition viendra tout naturellement. Cela ne donne d’ailleurs pas plus de monotonie au poème que n’en donne dans la vie courante de voir le jour se lever, puis se coucher, ou bien d’accueillir quelqu’un avec courtoisie, ou de le renvoyer sèchement s’il y a lieu.

Il faut ajouter que par un phénomène comparable, certaines personnes ou certains objets sont accompagnés d’un adjectif, toujours le même, qui constitue ce qu’on appelle dans ce cas " l’épithète de nature " . Cette épithète de nature ne revient pas à chaque fois , mais presque. On dira " Hector au casque étincelant " ou bien " Agamemnon protecteur de son peuple ", ou bien " Athéna aux yeux pers " ou bien " la nymphe aux belles boucles " . L’usage vaut pour les dieux, pour les hommes et pour les simples objets fabriqués. Certes elle n’est pas employée de façon aveugle et il arrive que le poète choisisse, pour les principaux personnages qui ont plusieurs qualificatifs, celui qui s’adapte le mieux. On a parfois " l’industrieux Ulysse " , ou parfois  " le vaillant Ulysse " , selon les circonstances, de même que l’on indique le nom de son père ou pas. Mais de toute façon, c’est un choix dans un groupe de qualificatifs limités. Cette habitude appelle d’ailleurs une autre remarque relative au sens même de ces épithètes et à leur choix. Elles sont toujours laudatives et favorables. Elles donnent donc l’impression d’un monde harmonieux et de personnages nobles; c’est ainsi que d’un personnage féminin on dira soit " aux belles boucles ", soit " à la ceinture profonde ", soit " aux bras blancs "; même les navires seront " bien ajustés ", les tables seront " polies " ou " luisantes " ; tout sera beau et si l’on reconnaît Hector à son casque, et s’il est appelé presque partout " Hector au casque étincelant ", les guerriers achéens, de façon anonyme, sont appelés régulièrement " aux bonnes jambières ". L’épithète de nature accole à tout une qualité ou un agrément qui relève déjà de l’amour de la vie.

Et celle-ci nous mène directement à l’inspiration générale du poème.

4. Linspiration générale du poème

A. Des relations entre les mortels et les dieux

Un des traits les plus remarquables des deux épopées homériques est le rapport qui s’établit entre les dieux et les hommes. Il y a en effet un rapport entre les scènes qui se passent dans les assemblées des dieux et celles qui se passent chez les hommes; c’est chez les dieux que se décide le succès de tel guerrier ou de tel autre, de tel camp ou de tel autre, ou bien l’obligation d’accepter un arrangement, comme lorsqu’Achille rend le corps d’Hector. C’est aussi chez les dieux que se décide le moment du retour possible d’Ulysse. Mais ce n’est pas tout, car les dieux interviennent directement dans les affaires humaines, ils descendent aider un guerrier, ou arrêter un trait que lance un autre. Ils peuvent entourer de nuage celui qu’ils veulent protéger ou bien rendre à un guerrier une arme qu’il a lancée en vain. Athéna vient aider Achille en le couvrant de l’égide et en mêlant sa voix à celle de son protégé, en attendant qu’il ait récupéré des armes pour le combat. Et c’est elle aussi qui trompe Hector pour l’abandonner au moment fatal.

Mais c’est qu’il existe des liens particuliers entre certains dieux et certains hommes. Il y a eu des unions entre un mortel et une déesse, ou l’inverse. Achille est fils d’une déesse; mais il y a aussi des liens qui reposent sur des choix personnels et sur des sympathies : c’est le cas entre Ulysse et Athéna. Mais ces fils de dieux ou de déesses n’en sont pas moins mortels. Même le fils de Zeus, Sarpédon, meurt, dans l’Iliade , au grand désespoir de son père. Les hommes restent toujours, selon la formule qu’Homère se plaît à employer, " des mortels ". Et la pitié pour le mort remplit d’un bout à l’autre l’Iliade. Ce peut être un combattant qui tombe, la mention de sa famille qui ne le reverra plus, ou bien ce peut être le contraste entre son activité récente et l’arrêt de tout pour lui. Pour les plus grands héros, le deuil tient plus de place encore. La mort de Patrocle plonge Achille dans un désespoir qui est presque comme une mort d’Achille ; il se fait des reproches, demeure inconsolable ; mais la mort d’Hector aussi est entourée des craintes de sa famille au moment où il part, du deuil de sa famille lorsqu’enfin il meurt. Son père, sa mère, sa femme, une longue plainte saluent celui que tous chérissaient. Même Achille, qui ne meurt pas dans le poème, est l’objet de prophéties de plus en plus précises qui annoncent sa mort à venir et donnent à sa colère et à sa vengeance un aspect plus tragique encore.

Pourtant on peut dire que même cette mort compte à la gloire des héros par la façon digne et noble qu’ils ont d el’accepter. Ainsi Hector, quand il se voit trompé, abandonné à la colère d’Achille, accepte ce sort pour du moins laisser une image honorable à la postérité.

B. Des héros et des héroines en foule.

Car ils sont nobles et vaillants, ces héros. Ils ne sont point, comme ceux de certaines épopées d’autres cultures, surhumains. Ils n’accomplissent pas des exploits impossibles et n’ont pas de forces invraisemblables ; simplement ils font de leur mieux en tant qu’êtres humains. Même chacun d’eux a ses petits défauts ; l’un l’orgueil, l’autre l’impudence, ou l’hésitation, mais la vaillance l’emporte.

Il faut dire en effet que leurs silhouettes à tous, sont esquissées nettement. Il y a dans Homère toute une variété de héros et d’héroïnes ; leurs caractéristiques sont brièvement esquissées et constantes, sans qu’Homère se livre jamais à l’analyse psychologique : il montre, il fait vivre, et l’on reconnaît ses personnages. A côté des héros dont on a déjà cité les noms, il faut remarquer qu’il y a aussi une galerie de femmes ; même dans l’Iliade, s’il n’y a d’un côté qu’une captive, il y a de l’autre une mère, une épouse, et même Hélène l’infidèle, pour laquelle Priam et Homère ont beaucoup d’indulgence. Et il y a dans l’Odyssée, à côté des figures de nymphes, des femmes bien réelles, comme la jeune Nausicaa ou la fidèle épouse Pénélope.

C. Une société courtoise.

Mais il y a aussi dans l’Odyssée des personnages humbles, car il faut se rappeler qu’à côté de Pénélope il y a la nourrice Euryclée, qui est la seule à reconnaître Ulysse, et quand il arrive à Ithaque, le premier à le recevoir est le porcher Eumée. Tous ces personnages sue lesquels on aimerait s’arrêter constituent une société qui n’a rien d’archaïque dans ses manières. C’est une société où règne la courtoisie (malgré les injures qui font partie d la bataille?) et où domine la loi de l’hospitalité. Celle-ci intervient pour arrêter certains combats dans l’Iliade. Elle est montrée directement, avec ses rites et ses politesses subtiles, les festins et les générosités, dans l’accueil qui est donné à Ulysse dans le royaume un peu idéalisé des Phéaciens (dans l’actuelle Corfou). On peut étudier les traditions de cette société, on peut dire aussi qu’elle n’a jamais rien de primitif, ou de décourageant.

D. Une humanité profonde.

A travers les chants de l’Iliade et de l’Odyssée, pourtant d’un tragique si intense, court l’amour de la vie humaine. Et peut-être est-ce ce qui explique le choix si caractéristique que fait Ulysse quand la nymphe Calypso , au chant VI de l’Odyssée, lui offre de rester avec elle pour partager sa vie et son immortalité. Ulysse refuse, très courtoisement, et préfère rentrer chez lui, dans sa maison, retrouver son épouse qui n’a ni la beauté ni l’immortalité de Calypso.

Ce sont de telles scènes, où se traduit si fortement l’humanité d’Homère, qui font l’originalité des deux poèmes. Bien entendu on peut se plaire au brillant des récits et des exploits guerriers qui se succèdent dans les combats de l’Iliade ; on peut se plaire aussi aux aventures multiples d’Ulysse sur les mers, avec les êtres surhumains et les monstres qu’il rencontre au cours d’un périple qui le mène à travers toute la Méditerranée ( bien que le récit soit moins strictement géographique qu’on ne l’avait cru à un certain moment.); mais il reste que ces scènes si humaines, esquissées en quelques grands traits, restant toujours concrètes, ont touché le lecteur pendant des siècles. Les adieux d’Hector et Andromaque, le désespoir d’Achille, la mort d’Hector et la rencontre au cours de laquelle Achille rend son corps à Priam scandent de façon bouleversante ce qui autrement ne serait qu’un long récit guerrier ; de même la séparation d’Ulysse et de Calypso, la rencontre avec Nausicaa, l’entretien d‘Ulysse et d’Athéna qu’il ne reconnaît pas, donnent leur vrai caractère aux aventures de l’Odyssée. Et dans tout cela encore, rien que des sentiments simples et essentiels. A cause de la stature et de la beauté des personnages, on peut parfois penser à ces statues archaïques dont la noblesse nous séduit dans les musées ; mais contrairement à ces statues, les personnages parlent, nous parlent, et nous parlent de sentiments qui sont encore tout près de nous tant de siècles après.

 

 

Bibliographie

Il est impossible de donner ici une bibliographie d’Homère : il paraît des livres sur Homère, dans toutes les principales langues, chaque année. Et cela depuis plus d’un siècle. On trouvera l’indication des livres principaux dans les différents manuels ou exposés simples sur Homère. On en donnera aussi au fur et à mesure des exposés plus spécialisés qui seront donnés ici. Il faut du moins savoir qu’on peut se reporter à l’Introduction à l’Iliade qui a paru dans la collection des Belles Lettres, et aussi pour la langue aux deux volumes du livre de Pierre Chantraine, La grammaire homérique, 1942 et 1953. On peut aussi lire, en français, notre présentation J. de Romilly, Homère, dans la collection " Que sais-je? ", ou bien aussi des livres plus personnels, et parfois hypothétiques, comme F. Robert, Homère, Paris, 1950, ou, plus récemment, J. de Romilly, Hector, B. de Fallois, 1997, ou en allemand, W. Schadewaldt, Von Homers Welt und Werk, plusieurs fois réédité, dernière édition 1965.

Mais il faut surtout rappeler que les renseignements les plus utiles figurent dans les éditions commentées qui existent dans diverses langues, certaines très brèves, d’autres richement annotées, permettant de mieux suivre le texte.

Plutôt que de proposer tout de suite des listes bibliographiques, on aimerait mieux citer à l’appui de l’exposé qui précède, trois petits textes d’Homère illustrant les thèmes principaux développés ici. On en trouvera le texte en français et en grec; ce ne sont que des exemples, mais des exemples émouvants.

 

Le combat autour du corps de Cébrion, Iliade, XVI, 765 - 776.

Cébrion est le cocher d’Hector ; il vient d’être tué et de tomber à bas de son char. On se bat pour son corps; les coups s’échangent avec une rare violence. Homère commence par la comparaison des vents qui se heurtent entre eux, puis le texte dit :

" Ainsi Troyens et Achéens se ruent les uns contre les autres , cherchant à se déchirer, sans qu’aucun des deux songe à la hideuse déroute. Autour de Cébrion, par centaines, des piques aiguës viennent se planter au but, ainsi que des flèches ailées, jaillis de la corde d’un arc ; de grosses pierres, par centaines, vont heurter les boucliers de tous les hommes qui luttent autour de lui - tandis que lui-même, dans un tournoiement de poussière, est là, son long corps allongé à terre, oublieux des chars à jamais ! "

On ne peut pas ne pas remarquer après toute cette série de projectiles, de chocs et de désordres, le contraste avec le dernier vers qui commence par ce mot keitai " , il gît, le verbe même employé sur les stèles funéraires, suivi bientôt de l’expression " megaV megalvsti " , qui donne une impression de longueur exceptionnelle parce qu’il s’agit d’un gisant. Le mot " megalvsti " est d’ailleurs, on le devine, assez rare et poétique ; mais surtout on remarque le trait final qui oppose la vie de celui qui conduisait les chars avec l’anéantissement présent. " lelasmenoV " est un participe parfait : " il est dans l’état de celui qui a oublié " . C’est pourquoi la traduction ajoute " à jamais " pour marquer cette nuance du parfait. Et les formes sont longues : " ipposunavn " est l’une de ces formes où la contraction n’est pas faite et qui semble prolonger cette indication d’anéantissement.

 

Les adieux d’Hector à Andromaque, Iliade, VI, 459-471.

Cet autre texte suggère la souplesse et l’humanité des rapports humains. Hector vient de dire combien il est angoissé à l’idée que sa femme pourrait un jour être emmenée en esclavage s’il ne sauve pas la ville de Troie ;

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Mardi 24 mai 2005

 

 

Char, René (1907-1988), poète français. Il naquit dans le Vaucluse, à l'Isle-sur-la-Sorgue, dont son père était maire. Après une jeunesse agitée et révoltée, appelé par Eluard à Paris, il rejoignit en 1929 le groupe surréaliste, devint l'ami de Picasso et de Breton. René Char écrivit à cette époque Ralentir travaux (1930) en collaboration avec André Breton et Paul Eluard. Il publia Artine aux Éditions surréalistes, recueil de poèmes dont le prière d'insérer fut rédigé sous forme de petites annonces par Eluard et Breton. Il édita également, seul cette fois, le Marteau sans maître (1934), œuvre riche en images exubérantes: "Traverse nous brûlant / Aquilin breuvage de liberté". Mais Char se sépara peu à peu du groupe surréaliste tout en continuant à partager ses positions antifascistes. Mobilisé en 1939 sur le front d'Alsace, il alla après la déroute de 1940, résider dans le Vaucluse. Dès 1941, il entra dans la clandestinité et dans la résistance armée, où il se distingua par son courage et son sang-froid. Volontairement, il ne publia rien de 1940 à 1944. Après la Libération, il renonça à toute carrière politique et fit paraître deux recueils qui établirent définitivement sa renommée, Seuls demeurent (1945) et le Poème pulvérisé (1947), bientôt réunis dans Fureur et Mystère (1948). Les Feuillets d'Hypnos (1946), un carnet d'aphorismes, de réflexions, d'extraits de lettres, est le fruit de son engagement pendant la guerre. Ami d'Albert Camus, de Georges Braque, Char publia régulièrement pendant les années suivantes des recueils de poèmes (les Matinaux, 1950 ; Recherche de la base et du sommet, 1955 ; la Parole en archipel, 1962 ; le Nu perdu, 1971 ; Aromates chasseurs, 1976). Pierre Boulez composa trois cantates sur ses poèmes. En 1965, René Char organisa une campagne de manifestation contre l'implantation en Haute-Provence d'une base de lancement de fusées atomiques. En 1978, il s'installa définitivement non loin de l'Isle-sur-la-Sorgue, dans sa maison des Busclats, où il mourut en 1988.


Agir en primitif et prévoir en stratège.

 

Au plus fort de l'orage, il y a toujours un oiseau pour nous rassurer. C'est l'oiseau inconnu. Il chante avant de s'envoler.

 

Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience.

 

Il faut être l'homme de la pluie et l'enfant du beau temps.

 

Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque.

 

L'acquiescement éclaire le visage. Le refus lui donne la beauté.

 

L'impossible, nous ne l'atteignons pas, mais il nous sert de lanterne.

 

La perte du croyant, c'est de rencontrer son église.

 

La terre qui reçoit la graine est triste. La graine qui va tant risquer est heureuse.

 

On naît avec les hommes, on meurt inconsolé parmi les dieux.

 

Vivre, c'est s'obstiner à achever un souvenir.

 

Commune présence


Tu es pressé d'écrire,
Comme si tu étais en retard sur la vie.
S'il en est ainsi fais cortège à tes sources.
Hâte-toi.
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance.
Effectivement tu es en retard sur la vie,
La vie inexprimable,
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir,
Celle qui t'est refusée chaque jour par les êtres et par les choses,
Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
Au bout de combats sans merci.
Hors d'elle, tout n'est qu'agonie soumise, fin grossière.
Si tu rencontres la mort durant ton labeur,
Reçois-là comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride,
En t'inclinant.
Si tu veux rire,
Offre ta soumission,
Jamais tes armes.
Tu as été créé pour des moments peu communs.
Modifie-toi, disparais sans regret
Au gré de la rigueur suave.
Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
Sans interruption,
Sans égarement.


Essaime la poussière
Nul ne décèlera votre union.


Le visage nuptial (1944)

À présent disparais, mon escorte, debout dans la distance;
La douceur du nombre vient de se détruire.
Congé à vous, mes alliés, mes violents, mes indices.
Tout vous entraîne, tristesse obséquieuse.
J'aime.


L'eau est lourde à un jour de la source.
La parcelle vermeille franchit ses lentes branches à ton front,
                     dimension rassurée.
Et moi semblable à toi,
Avec la paille en fleur au bord du ciel criant ton nom,
J'abats les vestiges,
Atteint, sain de clarté.


Tu rends fraîche la servitude qui se dévore le dos;
Risée de la nuit, arrête ce charroi lugubre
De voix vitreuses, de départs lapidés.


Tôt soustrait au flux des lésions inventives
(La pioche de l'aigle lance haut le sang évasé)
Sur un destin présent j'ai mené mes franchises
Vers l'azur multivalve, la granitique dissidence.


Ô voûte d'effusion sur la couronne de son ventre,
Murmure de dot noire!
Ô mouvement tari de sa diction!
Nativité, guidez les insoumis, qu'ils découvrent leur base,
L'amande croyable au lendemain neuf.
Le soir a fermé sa plaie de corsaire où voyageaient les fusées
                     vagues parmi la peur soutenue des chiens.
Au passé les micas du deuil sur ton visage.


Vitre inextinguible: mon souffle affleurait déjà l'amitié
                     de ta blessure,
Armait ta royauté inapparente.
Et des lèvres du brouillard descendit notre plaisir
                     au seuil de dune, au toit d'acier.
La conscience augmentait l'appareil frémissant deta permanence;
La simplicité fidèle s'étendit partout.


Timbre de la devise matinale, morte saison
de l'étoile précoce,
Je cours au terme de mon cintre, colisée fossoyé.
Assez baisé le crin nubile des céréales:
La cardeuse, l'opiniâtre, nos confins la soumettent.
Assez maudit le havre des simulacres nuptiaux:
Je touche le fond d'un retour compact.
Ruisseaux, neume des morts anfractueux,
Vous qui suivez le ciel aride,
Mêlez votre acheminement aux orages de qui sut guérir
                     de la désertion,
Donnant contre vos études salubres.
Au sein du toit le pain suffoque à porter coeur et lueur.
Prends, ma Pensée, la fleur de ma main pénétrable,
Sens s'éveiller l'obscure plantation.


Je ne verrai pas tes flancs, ces essaims de faim, se dessécher,
                     s'emplir de ronces;
Je ne verrai pas l'empuse te succéder dans ta serre;
Je ne verrai pas l'approche des baladins inquiéter
                     le jour renaissant;
Je ne verrai pas la race de notre liberté servilement se suffire.


Chimères, nous sommes montés au plateau.
Le silex frissonnait sous les sarments de l'espace;
La parole, lasse de défoncer, buvait au débarcadère angélique.
Nulle farouche survivance:
L'horizon des routes jusqu'à l'afflux de rosée,
L'intime dénouement de l'irréparable.


Voici le sable mort, voici le corps sauvé:
La Femme respire, l'Homme se tient debout.

Les Inventeurs (1949).

Ils sont venus, les forestiers de l'autre versant, les inconnus de nous, les rebelles à nos usages.
Ils sont venus nombreux.
Leur troupe est apparue à la ligne de partage des cèdres
Et du champ de la vieille moisson désormais irrigué et vert.
La longue marche les avait échauffés.
Leur casquette cassait sur les yeux et leur pied fourbu se posait dans le vague.


Ils nous ont aperçus et se sont arrêtés.
Visiblement ils ne présumaient pas nous trouver là,
Sur des terres faciles et des sillons bien clos,
Tout à fait insouciants d'une audience.
Nous avons levé le front et les avons encouragés.


Le plus disert s'est approché, puis un second tout aussi déraciné et lent.
Nous sommes venus, dirent-ils, vous prévenir de l'arrivée prochaine de l'ouragan,
de votre implacable adversaire.
Pas plus que vous, nous ne le connaissons
Autrement que par des relations et des confidences d'ancêtres.
Mais pourquoi sommes-nous heureux incompréhensiblement devant vous et soudain pareils à des enfants?


Nous avons dit merci et les avons congédiés.
Mais auparavant ils ont bu, et leurs mains tremblaient, et leurs yeux riaient sur les bords.
Hommes d'arbres et de cognée, capables de tenir tête à quelque terreur
mais inaptes à conduire l'eau, à aligner des bâtisses, à les enduire de couleurs plaisantes,
Ils ignoraient le jardin d'hiver et l'économie de la joie.


Certes, nous aurions pu les convaincre et les conquérir,
Car l'angoisse de l'ouragan est émouvante.
Oui, l'ouragan allait bientôt venir;
Mais cela valait-il la peine que l'on en parlât et qu'on dérangeât l'avenir?
Là où nous sommes, il n'y a pas de crainte urgente.

***

Oh la toujours plus rase solitude
Des larmes qui montent aux cimes.


Quand se déclare la débâcle
Et qu'un vieil aigle sans pouvoir
Voit revenir son assurance,
Le bonheur s'élance à son tour,
À flanc d'abîme les rattrape.


Chasseur rival, tu n'as rien appris,
Toi qui sans hâte me dépasses
Dans la mort que je contredis.


Allégeance

Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima?


Il cherche son pareil dans le voeu des regards. L'espace qu'il parcourt est ma fidélité. Il dessine l'espoir et léger l'éconduit. Il est prépondérant sans qu'il y prenne part.


Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s'inscrit son essor, ma liberté le creuse.


Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas?


René Char

 

Faction du muet
 
 

   Les pierres se serrèrent dans le rempart et les hommes vécurent de la mousse des pierres. La pleine nuit portait fusil et les femmes n’accouchaient plus. L’ignominie avait l’aspect d’un verre d’eau.
   Je me suis uni au courage de quelques êtres, j’ai vécu violemment, sans vieillir, mon mystère au milieu d’eux, j’ai frissonné de l’existence de tous les autres, comme une barque incontinente au-dessus des fonds cloisonnés

Faim rouge
 
 

   

Tu étais folle.
 
Comme c’est loin !
 
Tu mourus, un doigt devant ta bouche,
Dans un noble mouvement,
Pour couper court à l’effusion ;
Au froid soleil d’un vert partage.
 
Tu étais si belle que nul ne s’aperçut de ta mort,
Plus tard, c’était la nuit, tu te mis en chemin avec moi.
 
Nudité sans méfiance,
Seins pourris par ton cœur.
 
À l’aise en ce monde occurrent,
Un homme, qui t’avait serrée dans ses bras,
Passa à table.
 
Sois bien, tu n’es pas.

 

Excursion au village
 
 

    Orion s’éprend
   de la Polaire
 

   Les amants sont inventifs dans l’inégalité ailée qui les recueille sur le matin. 

   Il faut cesser de parler aux décombres. 

   Une écriture d’échouage. Celle à laquelle on m’oppose aujourd’hui. Paysage répété au sommet de la nuit sur qui se lève une lueur. 

   La brûlure du bruit. Louée soit la neige qui parvient à en éteindre la cuisson. 

   Les femmes sont amoureuses et les hommes sont solitaires. Ils se volent mutuellement la solitude et l’amour. 

   Toi qui nais appartiens à l’éclair. Tu seras pierre d’éclair aussi longtemps que l’orage empruntera ton lit pour s’enfuir. 

   Y a-t-il vraiment une plus grande distance entre nous et notre poussière finale qu’entre l’étoile intraitable et le regard vivant qui l’a tenue un instant sans s’y blesser ? 

   ... Nicolas de Staël, nous laissant entrevoir son bateau imprécis et bleu, repartit pour les mers froides, celles dont il s’était approché, enfant de l’étoile polaire.

 

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