"Pars en guerre contre le monde" (René Char)
| Eschyle (v.525-456av.J.-C.), poète tragique grec. Né à Éleusis près d'Athènes dans une famille de notables, Eschyle participa aux batailles de Marathon (490 av.J.-C.), de Salamine (480 av.J.-C.), qui se soldèrent par la victoire de l'armée grecque. Il connut un grand succès de son vivant et fut reçut dans les cours des plus grands souverains de la Méditerranée. Il séjourna à deux ou trois reprises en Sicile et mourut à Gela. Les tragédies d'Eschyle, qui furent mises en scène à partir de 500 av.J.-C., forment généralement des trilogies, élaborées autour d'un thème commun. Il aurait écrit quelque quatre-vingt-dix pièces, dont sept seulement nous sont parvenues ; néanmoins, nous connaissons le titre de soixante-dix-neuf d'entres elles. Eschyle mit en place les règles essentielles de la tragédie: c'est grâce à lui notamment que la mise en scène se fit plus sobre, que le dialogue fut introduit dans le drame théâtral, et que les costumes, les masques et les décors apparurent sur scène. Toutes ses uvres traitent de thèmes mythologiques, religieux et de la passion humaine dans un langage extrêmement lyrique et touchant. À travers ces thèmes traditionnels, il défend ses idées de droit, de justice et de miséricorde ; s'il refusait de croire en une fatalité collective, il affirmait en revanche sa croyance en une volonté divine permettant à l'homme d'accéder à la sagesse en passant par la souffrance.
C'est grand malheur que d'annoncer le premier les malheurs.
Du succès les mortels ne se rassasient jamais.
Il est aisé à qui n'a pas le pied en pleine misère de conseiller, de tancer le malheureux.
Il est bon d'apprendre à être sage à l'école de la douleur.
Il est peu d'hommes enclins à rendre hommage, sans quelques mouvements d'envie, au succès d'un ami.
La mesure est le bien suprême.
La mort est plus douce que la tyrannie.
La violence a coutume d'engendrer la violence.
Les malheurs humains ont des teintes multiples: jamais ne se retrouve même nuance de douleur.
Les voies de la pensée divine vont à leur but par des fourrés et des ombres épaisses, que nul regard ne saurait pénétrer.
On fait le délicat dans les jours de bonheur.
On ne lutte pas contre la force du destin.
Quand un mortel s'emploie à sa perte, les dieux viennent l'y aider.
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Moi qui passes et qui meurs,
je vous contemple étoiles!
La terre n'étreint plus l'enfant qu'elle a porté.
Debout, tout près des dieux, dans la nuit aux cent voiles,
Je m'associe, infime, à cette immensité;
Je goûte en vous voyant, ma part d'éternité
2
Bien à l'abri
dans le creux de la main
le soleil éblouit
La chaleur d'un été
Les nuages glissant
dans le grand bleu du ciel
Dans les feuilles de l'arbre
deux frères s'amusent
le soleil et le vent

Pindare est né à Cynoscéphales, dans la banlieue de Thèbes en 518 avant J.-C.
Cest entre les années 480 et 460 que se développe sa carrière : en 476, Hiéron de Syracuse sadresse à lui pour célébrer la victoire quil vient de remporter à Olympie ; le poète célèbrera les grandes victoires des tyrans de Sicile aux différents Jeux panhelléniques.
La vieillesse de Pindare est attristée par la défaite de sa ville soumise à la domination athénienne à partir de 457 Il meurt à Argos aux environs de 446.
Qu'est l'homme, que n'est pas l'homme
L'homme est le rêve d'une ombre
Mais quelquefois, comme un rayon venu d'en haut
La lueur brève d'une joie embellit sa vie
Et il connaît quelque douceur
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Pindare, le plus célèbre des poètes lyriques, naquit à Thèbes en Béotie, la première année de la LXVe olympiade, 520 ans avant J.-C. Il était fils de Scopelinus, selon quelques autres, de Daïphante ou de Pagondas. L'histoire de ses premières années nous présente un de ces faits extraordinaires que l'Antiquité fabuleuse se plaisait à inventer pour jeter un reflet mystérieux sur la gloire de ses grands hommes. On raconte qu'allant à Thespies, dans sa jeunesse, il se trouva fatigué de la route, qu'il se coucha et s'endormit dans le chemin. Pendant qu'il goûtait les douceurs du sommeil, des abeilles vinrent se reposer sur ses lèvres, et sans lui faire aucun mal y laissèrent un rayon de miel. On vit dans cet événement un présage certain de la célébrité à laquelle parviendrait le jeune Pindare et de la supériorité qu'il obtiendrait un jour sur ses rivaux.
En effet, peu de temps après il remporta sur Myrtis (1) le prix de poésie. Moins heureux en concourant avec Corinne, il fut, au rapport d'Élien, cinq ou six fois vaincu. Pausanias attribue le triomphe de Corinne au dialecte éolien, plus gracieux, peut-être même plus intelligible pour ses juges, mais surtout aux charmes de sa figure ; ainsi on adjugea à la beauté le prix qui appartenait au génie. Toutefois ce léger déplaisir ne fut pas de longue durée ; Corinne elle-même, malgré le jugement qui lui assurait la victoire, proclama la supériorité de son rival (2).
Dans les assemblées publiques de la Grèce, d'où les femmes étaient exclues, Pindare l'emporta sur tous ceux qui osèrent disputer avec lui le prix de la poésie. On lui rendit, de son vivant même, les plus grands honneurs, et les personnages les plus considérables recherchèrent son amitié. Alexandre, fils d'Amyntas, Gélon et Hiéron, rois de Syracuse, le comblèrent de leurs faveurs. Enfin la prêtresse de Delphes déclara qu'Apollon voulait qu'on donnât au poète la moitié des prémices qu'on offrait sur ses autels, et après sa mort les Thébains décrétèrent que, pour perpétuer la mémoire de leur poète national, on rendrait à ses descendants les mêmes honneurs. Il eut trois enfants : un fils nommé Diophante, et deux filles, Eumétis et Protomaque.
La vertu de Pindare égalait son génie. Sa candeur et sa simplicité étaient sans bornes, et à toutes les critiques de ses envieux il ne répondait que ces mots: "II vaut mieux exciter l'envie que la pitié." Seulement on l'accusait d'aimer un peu trop les richesses. Malgré cela on l'admirait tellement pour son caractère et son génie, que la ville de Thèbes lui éleva, durant sa vie, une statue sur la place publique. Les ennemis les plus acharnés de sa patrie payèrent aussi leur tribut d'hommages à la gloire de ce grand homme. On sait qu'Alexandre, qui avait enveloppé tout un peuple dans le même arrêt, sentit sa colère expirer à la vue de cette inscription :
Pindarou tou mousopoiou tan stegan mê caiêtê.
Ne brûlez pas la maison du poète Pindare.
Les Lacédémoniens ayant pris Thèbes quelque temps avant sa ruine par le roi de Macédoine, la démolirent et eurent le même respect pour l'habitation de cet illustre poète.
Mais ce qui prouve le succès qu'il eut, c'est le grand nombre d'odes qu'il composa sur le même sujet, je veux dire pour les vainqueurs des jeux. Chaque triomphateur était jaloux d'avoir Pindare pour panégyriste, et l'on aurait cru qu'il manquait quelque chose à la pompe de la victoire si le poète thébain ne l'avait chantée.
Pindare avait composé un grand nombre d'ouvrages lyriques, des hymnes en l'honneur des dieux, surtout d'Apollon, des scholies ou chansons, des hypochrèmes ou chants de danses sacrées, et des thronismes pour la cérémonie de l'intronisation dans les mystères d'Éleusis. On lui attribue de plus dix-sept tragédies, des épigrammes en vers héroïques et des éloges ; mais de toutes ces compositions il ne nous reste que ses odes athlétiques, dans lesquelles il célèbre ceux qui de son temps avaient remporté le prix aux quatre jeux solennels de la Grèce.
Quoique Pindare ait justement mérité l'admiration de toute l'antiquité savante, plusieurs littérateurs modernes cependant n'ont pas craint de lui reprocher un style barbare, des locutions emphatiques, une marche brusque et irrégulière qui échappe à l'analyse. Ils ont été même jusqu'à s'inscrire en faux contre les éloges complaisants d'un peuple léger dont l'enthousiasme, disent-ils, était moins excité par les chants du poète que par l'ivresse du triomphe et l'entraînement des solennités nationales.
D'abord il est à peu près démontré que ceux qui prononcent aussi légèrement la condamnation de Pindare blasphèment ce qu'ils ignorent. Ils ont eux-mêmes assez de franchise pour avouer qu'ils l'ont à peine lu dans les mauvaises traductions qui le travestissent. S'ils s'étaient livrés à un examen approfondi, ils auraient reconnu qu'il procède avec méthode, autant que le lui permet la sublimité du genre ; que ses écarts sont volontaires ; que son désordre calculé est un véritable effet de l'art ; que dans ses digressions on sent partout cette impétuosité de génie, ces violents transports, cette impulsion pour ainsi dire divine, qui caractérisent le véritable poète lyrique. II y a plus : ils ne pourraient s'empêcher d'admirer la hardiesse des images, l'énergie originale des expressions, l'audace des métaphores, l'harmonie des tours nombreux, les formes brillantes dont il revêt les sèches abstractions de la philosophie ; enfin l'art avec lequel il sait, malgré la multiplicité des digressions, ramener toujours son héros sous les yeux du lecteur.
Mais nous le répétons, ce n'est pas à la lecture froide et tranquille du cabinet que l'on peut éprouver quelque chose de l'enthousiasme qui inspirait le poète thébain, ou recevoir quelque étincelle du feu qui l'animait. D'ailleurs il est assez reconnu qu'il est impossible de juger un poète sur une version en prose, et que même en le lisant dans sa langue, il faut absolument, pour être juste à son égard, se reporter au temps où il écrivait.
Cette théorie n'est pas contestée, mais la pratique est plus difficile qu'on ne pense. Nous sommes si remplis dés idées, des murs, des préjugés qui nous entourent, que nous avons une disposition très prompte à rejeter fout ce qui nous paraît s'en éloigner. J'avoue que la famille d'Hercule et de Thésée, les aventures de Cadmus et la guerre des Géants, les jeux olympiques et l'Expédition des Argonautes, et tant d'autres fables de ce genre, ne nous touchent pas d'aussi près que les Grecs. Mais il faut en convenir, les fastes de la Grèce devaient intéresser les Grecs ; ces fables étaient en grande partie leur histoire ; elles fondaient leur religion ; les jeux Olympiques, Isthmiques, Néméens, étaient des actes religieux, des fêtes solennelles en l'honneur de leurs divinités, le poète ne pouvait rien faire de plus agréable pour ces peuples que d'unir ensemble les noms des dieux qui avaient institué ces jeux et ceux des athlètes qui venaient d'y triompher. Il consacrait ainsi la louange des vainqueurs en la joignant à celle des Immortels, et il s'emparait avidement de ces récits merveilleux si propres à exciter l'enthousiasme lyrique et à déployer les richesses de la poésie.
Aussi n'est-il pas de littérateur versé dans la langue de Pindare et un peu familiarisé avec son genre, qui dès le début ne soit frappé des effets merveilleux que produit cet enthousiasme sur le poète thébain. Impétueux, bouillant, il tonne, il se précipite. C'est l'aigle rapide qui fend l'air et devance l'aquilon ; la terreur le précède, l'éclair jaillit de ses yeux ; c'est le coursier aux crins flottants, aux naseaux enflammés, qui respire la guerre. Ses pensées sont sublimes, ses expressions pompeuses ; il donne à tout un air de dignité et élève son lecteur à lui-même, pour le transporter dans une sphère toute divine. C'est, en un mot, le premier des poètes lyriques, et s'il a quelques fautes, elles ne proviennent toutes que d'un excès dans ses qualités, dans son imagination poétique, dans son génie plein de chaleur, dans la force et la hardiesse des expressions, dans la précision de son style grave et sentencieux.
On ne peut nier, en lisant Pindare en grec, qu'il ne soit prodigue de toutes ces beautés, qui semblent naître en foule sous sa plume. II n'y a point de diction plus audacieusement figurée ; il franchit les idées intermédiaires ; ses strophes sont une suite de tableaux dont il faut quelquefois suppléer la liaison. C'est que les Grecs, beaucoup plus sensibles que nous à la poésie de style, parce que leur langue était élémentairement poétique, demandaient surtout des sons et des images, et que Pindare leur prodiguait l'un et l'autre. II est impossible en effet de n'être pas frappé de cet assemblage de syllabes toujours sonores, de cette harmonie toujours imitative, de ce rythme imposant et majestueux qui semble fait pour retentir dans l'Olympe.
Ainsi, disons-le, pour bien juger Pindare, il faut non seulement le lire dans l'original, mais il faudrait encore être Grec soi-même, participer aux idées, aux croyances, aux passions, aux préjugés des contemporains du poète pour prendre goût à ses magnifiques digressions, pour partager son enthousiasme et son admiration pour les athlètes du cirque, et être touché de ces fables, de ces traditions religieuses qui enflamment sa muse et élèvent son génie ; il faudrait se transporter un moment au milieu de la société où il a vécu, supposer que l'on se trouve avec lui dans l'opulente Syracuse..... Hiéron est vainqueur ; son palais est orné pour célébrer ses triomphes ; toute la cité est dans l'allégresse. Autour de la table du monarque sont assis les premiers poètes dé la Grèce : ils chantent tour à tour Jupiter, dieu d'Olympie. Pindare se lève ; il détache sa lyre dorienne suspendue au mur de la salle du festin... Le silence règne parmi les joyeux convives. Soudain l'esprit du poète se transporte à Olympie ; il voit la carrière et les combats ; les applaudissements de la multitude retentissent à ses oreilles... Non loin du cirque s'élève la tombe de Pélops, entourée de souvenirs religieux et nationaux. Ce n'est pas Hiéron que va d'abord chanter Pindare : ce sont les combats de Pise, c'est l'histoire merveilleuse de Pélops. Mais l'éloge du prince se présentera naturellement à la fin de cet hymne, et lorsqu'au milieu de son poème Pindare fera entendre des conseils sévères sur le devoir de se modérer dans la prospérité, on sent que tous les regards se tourneront involontairement vers le fortuné monarque. Joignez à cela le charme de la musique, l'éclat des images, l'ivresse du plaisir, les idées de triomphe, de patrie et de gloire, vous concevrez comment les écarts pindariques, moins nombreux pour les auditeurs du poète que pour nous, ont pu trouver des admirateurs dans l'Antiquité.
Mais nous irons encore plus loin, et nous ne craindrons pas d'avancer, avec un de nos meilleurs critiques, que pour juger Pindare avec connaissance de cause il faut être instruit de l'histoire particulière de certaines villes et de certaines familles. Ce n'est qu'ainsi qu'il est possible de se convaincre que les écarts tant reprochés au poète de Thèbes ne sont pas aussi réels qu'on le croit, et que c'est plutôt avouer son incompétence que de regarder comme un défaut ce que les Grecs ne lui ont pas reproché, que dis-je ! ce qu'ils ont si fort admiré : "L e nom de Pindare, dit-il, n'est pas moins le nom d'un poète que celui de l'enthousiasme même ; il porte avec lui l'idée de transports, d'écarts, de désordres, de digressions lyriques. Cependant ce poète sort beaucoup moins de ses sujets qu'on ne le croit communément. La gloire des héros qu'il a célébrés n'était point une gloire propre à chaque vainqueur : elle appartenait de plein droit à sa famille et plus encore à la ville dont il était citoyen. On disait : Telle ville a remporté le prix de la course aux jeux Olympiques. Ainsi lorsque Pindare rappelait des traits anciens, soit des aïeux, soit de la patrie du vainqueur, c'était moins un égarement du poète qu'un effet de son art. Ses digressions, qui le croirait ! sont moins hardies que celles d'Horace. S'il paraît quelquefois quitter son sujet, il ne finit jamais sans y revenir, au lieu que le poète latin nous laisse souvent où il nous a emportés sans se mettre en peine de nous dire où nous sommes."
On demeure généralement d'accord de la grandeur, de la sublimité des pensées ; on nie seulement qu'elles soient toujours amenées à propos. Ainsi, en deux mots, désordre dans le plan, voilà toute l'accusation. L'analyse du plan que suit ordinairement le poète dans ses odes nous paraît la seule voie capable de le justifier, la seule dont ses défenseurs puissent se servir avec avantage. Prenons donc au hasard un exemple ; sa deuxième ode nous le fournira.
Le char de Théron venait de remporter le prix de 1a course aux jeux Olympiques. Ce prince pouvait se glorifier de la plus noble origine qu'il fût possible d'avoir dans l'Antiquité païenne : il descendait de Thersandre, fils de Polynice, par conséquent d'dipe, de Cadmus, d'Agénor. Dans la suite des temps, ses ancêtres s'étaient établis à Agrigente, ville de Sicile, où ils acquirent par leurs vertus et leurs services une grande autorité. Théron y régnait ; ses qualités personnelles répondaient à l'élévation de sa naissance et de son rang. Magnifique, juste, libéral, fidèle à ses alliés, père de ses peuples, il méritait d'être heureux. Cependant des guerres presque continuelles avec les souverains de Syracuse ou avec des princes voisins, des dissensions domestiques, une sédition excitée par Capys et Hippocrate, deux de ses parents, ne lui permettaient pas de goûter en paix les fruits de la sagesse de son règne. Tel est le sujet que devait traiter Pindare. Dès qu'on est instruit de ces principaux faits de l'histoire de Théron, tout le mystère de l'ode est révélé. Alors paraît à découvert l'adresse merveilleuse du poète. Il passe en revue les personnages fameux de la maison de son héros et les présente dans un double état d'infortune et de prospérité, pour consoler ce prince de ses disgrâces et lui faire envisager une félicité à venir infiniment supérieure à tous les maux de la vie présente. Cette félicité, Théron en goûte déjà les prémices dans sa victoire aux jeux Olympiques : on sait que chez les Grecs un mortel ne pouvait ambitionner un plus grand honneur.
Telle est la marche de Pindare. Nous la soutenons donc, et à juste titre, un esprit droit et impartial ne trouvera dans cet enchaînement d'idées rien d'étranger, rien d'extravagant, rien de contradictoire. Il y reconnaîtra au contraire que tout y est nécessaire, que les idées y sont rendues avec une abondance si judicieuse d'images, de tours et d'expressions, qu'il ne s'offre pas un vers qu'on puisse retrancher ou qu'on voulût exprimer d'une manière différente.
En voilà sans doute assez pour porter tout helléniste de bonne foi à souscrire au jugement des Grecs, confirmé depuis plus de vingt siècles par toutes les nations qui n'ont point été étrangères aux lettres. Horace, qui est en ce point l'écho fidèle du sentiment de l'Antiquité, devrait du moins nous rendre extrêmement circonspects à l'égard du lyrique grec. Il n'en parle qu'avec une admiration religieuse et le regarde comme le poète le plus sublime, comme un écrivain unique, inimitable : "Celui qui cherche à égaler Pindare, dit-il, s'appuie sur des ailes de cire pareilles à celles de Dédale et donnera son nom au cristal des mers.
"Comme un torrent qui se précipite de la montagne lorsque, grossi par les orages, il a franchi ses rives accoutumées, le divin Pindare, de sa source profonde, jaillit et s'élance avec majesté.
"Que sur sa tête repose le laurier d'Apollon, soit que dans ses audacieux dithyrambes il déroule des mots nouveaux et s'emporte en des nombres dégagés de toutes lois ;
"Soit qu'il chante les Immortels, soit qu'il chante les rois, enfants des dieux, ces héros qui, par un juste trépas, étouffèrent les Centaures et les flammes de l'effroyable Chimère ;
"Soit qu'il célèbre l'athlète ou le coursier victorieux que la palme éléenne ramène couverts d'une gloire éternelle et qu'il les enrichisse d'un présent préférable à cent statues ;
"Soit enfin qu'il déplore un jeune époux ravi à son épouse désolée, et qu'élevant jusqu'aux cieux sa force, son courage, ses murs pures, il les dérobe au noir Léthé.
"Lorsque le cygne de Dircé plane vers les régions célestes, un souffle puissant l'élève et le soutient ; mais pour moi, semblable à l'abeille du mont Matinus qui va butiner laborieusement sur le thym odoriférant, j'erre dans les bois et près des ruisseaux qui arrosent Tibur, et là, faible poète, je forge péniblement mes vers."
La mort de Pindare fut aussi paisible que sa vie avait été glorieuse. Penché sur les genoux de Théoxènes, jeune homme qu'il aimait tendrement, il s'endormit pour toujours au milieu d'une foule d'admirateurs qui se pressaient autour de lui sur le théâtre. II était âgé de quatre-vingt-six ans.
A HIÉRON (1) SYRACUSAIN,
Vainqueur au célès (2)
L'eau (3) est le premier des éléments, et l'or brille, entre les richesses les plus magnifiques, comme un feu étincelant au milieu des ombres de la nuit. Mais, ô (4) ma Muse ! si tes regards parcourent en un beau jour le vide immense des cieux, ils n'y rencontreront point d'astre aussi resplendissant que le soleil ; de même (5), si tu veux chanter des combats, tu n'en pourras célébrer de plus illustres que ceux de la carrière olympique.
C'est eux qui inspirent (6) aux doctes enfants de la sagesse des hymnes pompeux en l'honneur du fils de Saturne, et qui nous rassemblent aujourd'hui dans le palais fortuné d'Hiéron.
Ce prince libéral et magnifique, dont le cur réunit tout ce que les vertus ont de plus sublime, fait fleurir la féconde Sicile par la sagesse de ses lois.
Il protège aussi les talents, et excelle dans l'art de former ces divins accords que souvent nous faisons entendre, assis à la table où son amitié nous convie.
Arrache donc à son silence (7) ta lyre dorienne. O ma Muse ! si Pise anime tes transports, redis-nous les inquiétudes et l'allégresse que tu éprouvas en voyant Phérénice se précipiter d'un vol rapide (8) sur les bords de l'Alphée, et, sans être pressé de l'aiguillon, conquérir la victoire au maître habile qui l'a formé.
Ta gloire, ô roi de Syracuse ! vivra sans cesse chez les valeureux descendants de Pélops (9), de ce Lydien fameux que le dieu, dont l'humide empire embrasse la terre, honora de son amitié, dès qu'il l'eut vu retiré par Clotho du vase funeste avec une épaule de l'ivoire le plus pur.
Prodiges étonnants sans doute ! ... Mais la fable et ses fictions ingénieuses ont toujours eu plus d'empire sur le cur des faibles humains que le simple langage de la vérité, et la poésie, qui embellit tout, a su prêter aux faits les plus incroyables l'apparence de la réalité. Le temps, à son tour, a épuré cette merveilleuse croyance...
Quoi qu'il en soit, l'homme ne doit parler des dieux qu'avec respect et dignité : ses erreurs en seront toujours moins blâmables.
Fils de Tantale, je vais donc faire de ton histoire un récit contraire à celui de nos aïeux.
Je dirai qu'à ce festin splendide, que ton père, hôte des Immortels, leur rendit dans sa chère (10) Sipyle, Neptune, épris de tes charmes, t'enleva sur un char éclatant, au palais de l'Olympe, pour te donner auprès de lui les mêmes fonctions que déjà Ganymède (11) remplissait auprès du puissant Jupiter. Tu ne reparus plus, et tes fidèles serviteurs te cherchèrent en vain pour te rendre à ta mère éplorée.
Alors des voisins, jaloux de ta gloire, publièrent secrètement que tes membres, coupés en (12) morceaux et jetés dans l'airain frémissant sur la flamme, avaient été dévorés par les célestes convives.
Et je croirais les dieux avides à ce point !... Non, loin de moi une telle absurdité. Jamais la calomnie n'échappa au châtiment qu'elle mérite.
Si les habitants de l'Olympe honorèrent un mortel de leur faveur, ce fut (13) Tantale. Mais il ne put supporter tant de prospérité. Le dégoût et les soucis naquirent de l'abondance, et le père des dieux suspendit sur sa tête un énorme rocher. Sans cesse il s'efforce d'en détourner le poids menaçant. Vain espoir ! Tantale a perdu pour toujours sa joie et son bonheur.
Le voilà donc condamné sans retour à traîner sa triste existence en proie à de continuelles alarmes et associé aux (14) trois grands criminels du Tartare.
Un quatrième supplice est encore réservé à son audace. Il osa dérober aux Immortels et prodiguer à ses compagnons le nectar et l'ambroisie qui l'avaient préservé de la mort. Insensé ! pouvait-il espérer de cacher son larcin à la divinité. Pour le punir de sa témérité sacrilège, les dieux firent aussitôt rentrer son fils dans la courte et pénible carrière de la vie.
Ce fils était à la fleur de l'âge, à peine un tendre duvet commençait à couvrir ses joues, qu'il espéra allumer le flambeau d'un hymen digne de lui, et obtenir du roi de Pise, sa fille, la belle Hippodamie. Seul, pendant une nuit obscure, il se rend sur les bords de la mer écumeuse, et là, au milieu du mugissement des flots, il invoque à grands cris celui dont le trident fait retentir au loin les ondes.
Soudain ce dieu apparaît à ses regards : "Neptune, lui dit Pélops, si les aimables dons de Cypris ont pour toi quelque charme, transporte-moi en Élide sur ton char rapide, détourne de mon sein la lance du perfide Oenomaos et couronne mes efforts du succès. Déjà treize prétendants valeureux ont péri sous les coups de ce père barbare, qui diffère ainsi l'hyménée de sa fille. Les âmes timides ne sont point faites pour affronter de grands dangers, et puisque la mort est inévitable, pourquoi attendre dans un indigne repos une vieillesse honteuse sans avoir rien fait pour la gloire. J'ai résolu de tenter le combat. C'est à toi, ô Neptune ! de m'accorder la victoire."
Ainsi parla Pélops, et sa prière fut soudain exaucée. Le dieu voulant honorer son favori, lui donne un char tout resplendissant d'or attelé de coursiers ailés et infatigables. Il triomphe d'Oenomaos, s'unit à la jeune Hippodamie et devient bientôt le père de six princes, dignes imitateurs de ses vertus. Maintenant c'est là que sa cendre repose en paix, non loin des rives de l'Alphée, et sur l'autel qui orne son tombeau, on offre chaque année de sanglants sacrifices, au milieu de l'affluence de toutes les nations. Ainsi s'étendit la gloire de Pélops, ainsi s'est immortalisé son nom dans ces jeux, où Olympie appelle les combattants à disputer le prix de la vitesse à la course, et celui de la force et du courage à affronter hardiment les dangers.
Qu'heureux est le mortel à qui la victoire a souri ! II coule le reste de ses jours au sein de la plus délicieuse tranquillité. Le souvenir de ses combats est pour lui le souverain bien. Il en jouit sans crainte de le perdre jamais.
O ma Muse ! couronnons le front d'Hiéron, aux accents de la lyre éolienne, et faisons entendre des chants dignes de la victoire qu'il vient de remporter à la course.
Quel autre, de ceux qu'une généreuse hospitalité me rend chers, mérite mieux l'éloge de mes hymnes ? Quel autre possède à un plus haut degré ces deux précieux avantages : l'amour des choses honnêtes et l'éclat de la puissance ?
Un dieu protecteur, ô Hiéron, veille à l'accomplissement de tes vux et à ta postérité. Bientôt, s'il ne retire son bras puissant, j'ai le doux espoir de célébrer ton char glorieux, et, à la vue de la colline de Saturne, quel enthousiasme nouveau fécondera mon génie et animera mes accents ! Déjà ma Muse prépare pour ce beau jour le plus fort, le plus victorieux de ses traits.
La grandeur a différents degrés où sont placés les mortels. Le plus élevé est celui qu'occupent les rois. Ne porte pas tes regards au-delà.
Ah ! puisses-tu couler tes jours dans l'éclat de ce rang sublime ! Puissé-je moi-même passer les miens au milieu de tels vainqueurs, et, par ma sagesse, me recommander à l'estime de la Grèce entière !
II (15)
A THÉRON (16) D'AGRIGENTE,
Vainqueur à la course des chars (17).
Hymnes qui régnez sur ma lyre, quel dieu (18) , quel héros, quel mortel vont célébrer nos accents ? Jupiter est le protecteur tout-puissant de Pise. Hercule, des prémices de ses glorieux travaux (19), institua les solennités olympiques. Théron vient de remporter à la course des chars la palme de la victoire : c'est Théron que je veux chanter aujourd'hui. Prince juste et hospitalier (20), il est le plus ferme soutien d'Agrigente, le sage législateur des cités, et s'élève comme une fleur sur la tige illustre dont il est le rejeton.
Longtemps battus par les vents de l'adversité, ses aïeux s'établirent enfin sur les rives sacrées (21) du fleuve qui baigne Agrigente et devinrent le flambeau de toute la Sicile. Là ils passèrent le reste de leur vie au sein du bonheur, rehaussant par l'éclat de leurs vertus héréditaires et leurs richesses et leur puissance.
Fils de Saturne et de Rhéa, toi qui du haut de l'Olympe, où tu dictes tes lois, contemples avec plaisir nos glorieux combats, et te montres sensible à mes chants, conserve, ah ! dans ta bonté, conserve à leurs descendants la terre fortunée qui les a vus naître.
Les actions passées, justes ou injustes, sont à jamais consommées. Le temps (22), père de toutes choses, ne pourrait lui-même les anéantir. Cependant les joies de la fortune peuvent les faire oublier; et souvent, quand un dieu propice nous envoie un bonheur constant, le plaisir et la prospérité effacent en nous jusqu'au moindre souvenir des plus effroyables maux.
A de grands malheurs succède une félicité plus grande encore. Témoin les filles de (23) Cadmus, qui, maintenant au sein de la gloire, oublient les longues infortunes qui les ont accablées.
L'aimable Sémélé, que la foudre priva de la lumière, n'habite-t-elle pas aujourd'hui les palais radieux de l'Olympe, chérie de Jupiter et de Pallas, chérie du dieu, son fils que couronne le lierre ?
Accueillie au sein des flots, par les filles du vieux Néré, Ino ne retrouva-t-elle pas la vie et l'immortalité ? Sans doute, aucun mortel ne connaît le terme de sa carrière. Eh ! qui pourrait seulement se flatter que le jour dont on voit le matin pur et tranquille s'écoulera jusqu'au soir avec la même sérénité ?
Ainsi le plaisir et la peine, semblables aux flots balancés, agitent tour à tour le cur des misérables humains. Ainsi le sort, qui se plut à prodiguer aux aïeux de Théron la fortune et l'opulence, doux présents des dieux, leur fit éprouver en d'autres temps de cruels revers.
Un fils, poussé par le Destin, rencontre et tue Laïus, et, parricide involontaire, accomplit l'antique et fatal oracle d'Apollon. Mais l'il perçant d'Érynnis l'a vu. Elle arme ses deux fils du glaive de la vengeance, (24) et leurs mains fratricides se lavent dans leur propre sang !
Polynice laissa un fils, Thersandre (25), également habile dans les exercices de la jeunesse et dans les périlleux travaux de Bellone. Ce rejeton s'allia au noble sang des Adrastides, et de lui naquirent tes ancêtres, ô Théron ! C'est toi, digne fils d'Oenésidame, que célèbrent maintenant et ma lyre et mes vers.
Olympie te décerne aujourd'hui les palmes éléennes, et naguère tu (26) partageas encore la gloire dont ton frère se couvrit à l'Isthme et à Delphes, où son char victorieux parcourut douze fois la carrière.
Heureux celui dont la victoire a couronné les efforts ! Il ne sera jamais exposé aux soucis rongeurs. L'opulence embellie par la vertu le rendra capable de tout entreprendre, créera en lui cette réflexion profonde (27), astre divin, guide lumineux de l'homme dans les sentiers et la recherche de la vérité.
Éclairé par cet esprit investigateur, il saura les secrets de l'avenir, les châtiments qui attendent les crimes commis sur la terre et la sentence que prononce au fond des enfers un juge inexorable.
Un soleil toujours pur éclaire nuit et jour la paisible demeure des justes. Là ils coulent des moments heureux : leurs bras ne fatiguent point les flots, leurs mains n'y déchirent point la terre pour en arracher la pauvre nourriture des mortels.
Près des amis des dieux vivent en paix ceux qui crurent à la sainteté du serment : jamais les larmes n'altèrent leur bonheur, tandis que les parjures sont consumés par d'horribles supplices.
Et vous dont les âmes (28) habitèrent successivement trois fois le séjour de la lumière et trois fois celui des Enfers sans jamais connaître l'injustice, bientôt vous aurez parcouru la route que traça Jupiter, bientôt vous parviendrez au royaume de Saturne, dans ces îles fortunées (29) que les zéphyrs de l'océan rafraîchissent de leur douce haleine : là des bosquets odorants ombragent le cours des ruisseaux et les prairies sont émaillées de mille fleurs d'or, dont tressent des couronnes les habitants de ces demeures pour orner et leur sein et leur front.
Ainsi, dans sa justice, l'a voulu Rhadamanthe, qui siège à la droite de l'époux de Rhéa, puissante déesse dont le trône domine celui des autres Immortels.
C'est dans ces lieux qu'habitent et Cadmus et Pélée ; c'est là qu'admis par les prières de sa mère, habite aussi l'invincible Achille, dont le bras immola Hector, ce rempart inexpugnable de Troie, et terrassa Cycnus et l'Éthiopien, fils de l'Aurore.
Combien mon carquois ne renferme-t-il pas encore de ces traits qui ne partent que de la main du génie et qui sont trop pesants pour le vulgaire !
Celui-là seul est vraiment sage que la nature a instruit par ses (30) leçons ; ceux qu'une étude pénible a formés se perdent en de vaines paroles, semblables aux corbeaux (31) qui, de leurs bruyantes clameurs, ne sauraient intimider l'oiseau sacré de Jupiter.
Mais, ô ma Muse, ranime tes efforts ! tends de nouveau ton arc vers le but. Et quel but proposer à tes traits victorieux ? Dirige-les vers Agrigente ...
Que les accents de la vérité sortent de ma bouche, et qu'ils soient confirmés par un serment solennel ! Jamais, depuis cent ans, aucune cité n'a vu naître un mortel d'un cur plus généreux, un roi plus libéral que Théron.
En vain, l'envie voudrait ternir sa gloire, en vain l'injustice anime contre lui ceux qu'il a (32) comblés de ses faveurs : elles ne parviendront jamais à voiler aux hommes vertueux l'éclat de tant de belles actions. Qui pourrait en effet compter ses bienfaits ? Leur nombre surpasse (33) celui des sables de la mer.
A THÉRON (34)
Puissent les (35) fils de Tyndare, protecteurs de l'hospitalité, puisse la belle Hélène se montrer aujourd'hui propices à mes chants ! Je célèbre Agrigente et l'illustre Théron, qui fait voler avec tant de succès dans la carrière olympique ses coursiers aux pieds légers et infatigables.
Ma Muse m'inspire des chants extraordinaires, et me presse de marier tour à tour aux accords variés du mode dorien les accents de ma voix qui fait l'ornement des festins. Déjà le front du vainqueur, ceint de l'olivier triomphal, m'invite à m'acquitter d'une dette sacrée, à unir les sons de ma lyre aux modulations de la flûte pour célébrer dans mes hymnes le glorieux fils d'Oenésidame. Tu m'ordonnes aussi de chanter, ô Pise ! source divine, où les mortels puisent toujours la plus sublime louange.
Suivant l'antique usage établi par Hercule, un citoyen d'Étolie (36), juge intègre de nos combats, orne le front de l'athlète victorieux d'une couronne d'olivier verdoyant. Le fils d'Amphitryon apporta (37) jadis cet arbre des sources ombragées de (38) l'Ister, la douce persuasion le lui ayant fait obtenir (39) des peuples hyperboréens, fidèles adorateurs (40) d'Apollon, il voulut que ses rameaux fussent la récompense glorieuse de nos triomphes.
Il méditait encore dans son cur un beau dessein, celui de consacrer à Jupiter un bois capable de recevoir tous les enfants de la Grèce, et de donner par son feuillage de l'ombre aux spectateurs et des couronnes à l'athlète victorieux. Déjà le héros avait élevé dans ces lieux un autel à son père, alors que Phébé sur son char d'argent montrait en entier son disque lumineux. Déjà il y avait placé le tribunal des juges incorruptibles du combat, et arrêté que, tous les cinq ans, on célébrerait ces grands jeux sur les bords de l'Alphée. Mais ces beaux arbres, dont l'aspect délicieux charme aujourd'hui nos regards, n'embellissaient point encore le (41) Cronium et la vallée de Pélops. Ce lieu n'avait ni ombre ni verdure. Il était exposé de toutes parts aux rayons d'un soleil ardent.
Cependant le fils de Jupiter brillait de se transporter en Istrie, où jadis la belliqueuse fille de Latone le reçut, lorsqu'il descendait des coteaux et des vallons sinueux de l'Arcadie, et que, pour obéir à l'oracle de son père et accomplir les ordres (42) d'Eurysthée, il poursuivait cette biche aux cornes d'or que (43) Taygète avait jadis consacrée à Diane (44) l'Orthosienne.
En s'attachant à ses traces, il arriva dans ces régions que Borée ne tourmenta jamais (45) de son souffle glacial. Frappé de la beauté des arbres qu'elles produisent, il forme aussitôt le projet d'en orner la carrière où (46) douze contours égaux mesurent le terme de la course. Et aujourd'hui, il honore de sa présence la pompe de cette fête (47) avec les jumeaux de la belle Léda, car lorsque le héros fut monté dans l'Olympe, il les chargea de présider à ces nobles combats, et de juger de la force des athlètes et de l'adresse des écuyers à faire voler un char dans l'arène ...
Mais, ô ma Muse ! hâte-toi de célébrer la gloire immortelle que Théron et les (48) Emménides viennent d'acquérir par la protection des illustres fils de Tyndare. Quels mortels sont plus dignes d'être chantés ? Nul n'ouvre comme eux sa table généreuse à l'hospitalité. Nul ne remplit avec plus de religion les devoirs sacrés que les dieux nous imposent. Oui, si l'eau règne sur les éléments, si l'or est le plus précieux des biens que l'on puisse posséder, ah ! les vertus de Théron sont encore mille fois préférables ! Elles l'ont conduit jusqu'aux colonnes (49) d'Hercule, au-delà desquelles aucun mortel, le sage même, ne se flattera jamais d'atteindre... Cessons nos chants : tout autre éloge serait téméraire.
A PSAUMIS DE CAMARINA (50),
Vainqueur à la course aux chevaux (51)
Toi, dont la main puissante lance au loin la foudre au vol impétueux, grand Jupiter, les (52) Heures, tes filles me rappellent à Olympie pour être témoin de ses illustres combats, et chanter les vainqueurs aux sublimes accords de ma lyre !
Quelle est grande la joie de l'homme vertueux à la nouvelle du triomphe d'un hôte qui lui est cher ! Reçois, fils de Saturne, maître souverain de l'Etna mugissante, dont le poids écrase le furieux (53) Typhon aux cent têtes, reçois ce témoignage de ma reconnaissance, cet hymne consacré au vainqueur d'Olympie et qui doit immortaliser les plus héroïques vertus.
Voici (54) venir Psaumis sur son char de triomphe. Le front ceint de l'olivier de Pise, il se hâte de retourner à Camarina sa patrie, pour y recueillir une gloire éternelle. Puissent les dieux exaucer tous les vux de ce héros dont je célèbre les louanges !
S'il fut habile à dresser les coursiers, il fut encore plus ami des vertus hospitalières et de la paix si favorable au bonheur des cités. Je n'embellirai point mes éloges des couleurs du mensonge : de tout temps l'expérience apprit à juger les hommes.
C'est elle qui jadis vengea le fils de (55) Clymène de l'affront des femmes de Lemnos, lorsque vainqueur à la course, malgré le poids d'une armure d'airain, il s'avança vers Hypsiphile pour recevoir de ses mains la couronne triomphale : "Reconnaissez en moi, lui dit-il, ce guerrier aussi brave dans les combats que souple et agile à la course." Souvent la (56) jeunesse voit blanchir ses cheveux avant les jours fixés par la nature.
AU MÊME PSAUMIS (57) ,
Vainqueur à la course des chars (58)
Fille (59) de l'Océan, recevez avec joie cette palme dont Olympie vient de couronner le plus glorieux des triomphes et de sublimes vertus. Psaumis la dépose à vos pieds ; elle est la récompense des infatigables coursiers de son char.
C'est à ce mortel généreux que Camarina doit son agrandissement et son lustre, et ces douze autels (60) que sa religion a consacrés aux grands dieux de l'Olympe et sur lesquels le sang des taureaux a coulé pendant les cinq jours solennels où Pise le vit se distinguer par son adresse à diriger un char, à faire voler ses mules et à guider un célès rapide. Quelle gloire ne vous a-t-il pas acquise en ce jour où il a fait proclamer et le nom de son père Acron et celui de sa patrie, relevée tout récemment de ses ruines (61) par sa munificence.
A peine revenu de ces lieux charmants où tout rappelle Oenomaüs et Pélops, c'est dans ton bois sacré, ô Pallas ! protectrice des cités (62), qu'il offre ses premiers vux. La pompe de ses fêtes embellit le fleuve Oanis(63), le lac dont les bords l'ont vu naître, et ces canaux magnifiques par lesquels l'Hipparis (64) porte le tribut de ses eaux, les matériaux de nombreux et superbes édifices, et la richesse et le bonheur à un peuple autrefois indigent.
Toujours les entreprises périlleuses coûtent à l'homme vertueux beaucoup de peines et de travaux, mais quand un heureux succès couronne de tels efforts, alors les peuples applaudissent à leur sagesse.
O Jupiter sauveur ! toi qui foules aux pieds les nues (65), qui habites le Cronium et te plais sur les bords majestueux de l'Alphée et dans l'antre (66) sacré de l'Ida, que mes chants, mêlés aux accords des flûtes (67) lydiennes, s'élèvent jusqu'à toi ! Daigne illustrer à jamais cette cité par les plus éclatantes vertus ! Et toi, vainqueur olympique, si fier de tes coursiers rivaux de ceux de (68) Neptune, puisses-tu, entouré de tes enfants, couler une heureuse et paisible vieillesse.
Le mortel qui joint une santé florissante à la richesse et à la gloire doit se garder d'envier le sort des dieux (69).

Moulins de Sépharad:
les rêves deviendront,
tout doucement, réels.
Moulin à vent, moulin à sang:
les os, même, il faut moudre
pour avoir du bon pain.
Descendu, par les mots,
le puits de lépouvante,
des mots nous hausseront
vers la clarté nouvelle
ESSAI DE CANTIQUE DANS LE TEMPLE
Oh, que je suis fatigué
de mon vieux pays, si lâche et si sauvage,
et que jaimerais à men éloigner
vers le nord
où, dit-on, les gens sont propres
et nobles, cultivées, riches, libres,
éveillés et heureux!
Alors, au chapitre, mes frères diraient,
mécontents: « Comme loiseau qui quitte son nid,
tel est lhomme qui part de son endroit »,
tandis que moi, déjà bien loin, je rirais
de la loi et de lantique sagesse
de mon peuple stérile.
Mais je ne vais jamais suivre mon rêve
et je resterai ici jusquà ma mort.
Car je suis, moi aussi, lâche et sauvage
et jaime, en outre, avec
une souffrance sans espoir
cette mienne, pauvre,
sale, triste, malheureuse patrie.
Cimetière de Sinera
I
Par les ravines descend le char
du soleil, venant de crêtes
de fenouils et de vignes
que jai toujours en mémoire.
Je vais parcourir lordre
de verts cyprès immobiles
dominant la mer calme.
IIQuelle petite patrie
encercle le cimetière !
Cette mer, Sinera,
collines de pins et de vignes
poussière de ravines. Je naime
rien dautre, si ce nest lombre
voyageuse dun nuage.
Le lent souvenir des jours
qui sont passés à jamais.
RIEN N'EST MESQUIN
à Josep Obiols
Rien n'est mesquin
aucun instant n'est scabreux
jamais n'est sombre la fortune de la nuit.
Claire est la rosée
le soleil à son lever se laisse ensorceler
et désire se baigner :
dans le lit de rosée où se reflète toute chose faite.
Rien n'est mesquin
tout est riche comme le vin et la joue hâlée.
La vague de la mer toujours rit
Printemps d'hiver-Printemps d'été.
Tout est Printemps :
et toute feuille verte pour l'éternité.
Rien n'est mesquin
ni les jours ne passent
ni la mort ne vient même si vous l'avez appelée.
Si elle répond à l'appel elle vous dissimule en un trou
car pour renaître il est nécessaire de mourir.
Jamais nous ne sommes pleurs
mais sourire délicat
qui se répartit tels les quartiers d'une orange.
Rien n'est mesquin
puisqu'en chaque brin de toute chose chante une chanson
-Aujourd'hui demain et hier
s'effeuillera une rose :
et à la plus jeune des vierges le lait montera à la poitrine.
*
L'effroi demandait au vieil aveugle
si mon peuple aurait un lendemain.
Et la bouche sans lèvres commença
le ricanement qui n'arrête jamais.
La hache de la lumière sur les têtes.
La rue nous devenait fournaise.
Un peu de brise de la mer
arrivait soudain aux portails.
Les yeux blancs n'étaient plus devant
La crainte qui avait parlé.
Maintenant les pas s'éloignent au-delà
des immobiles cyprès vigilants.
Nous reprenions le rêve tenace
-contre le boeuf, le serpent, le sanglier-
de notre difficile bonté
de notre virile dignité
de notre fidèle liberté.
Salvador Espriu
.
SAUVEZ MES YEUX
Lorsque j'aurai tout perdu sauvez mes yeux,
sauvez mon regard, qu'il ne se perde point !
C'est la seule chose que je regretterai
car le brin de vie qu'il me reste encore
provient de mes yeux, je vis à travers eux
adossé à un grand mur qui s'écroule.
Par les yeux je connais, aime, crois, et sais,
je veux sentir, toucher, écrire, et grandir
jusqu'à la hauteur magique du geste,
au moment où le geste ronge ma vie ;
en chaque mot il faut sentir le poids
de ce corps très lourd qui ne m'obéit plus.
Par les yeux je me reconnais, je me touche,
je vais et je viens dans l'architecture
de moi-même, en un effort tenace
pour rechercher la vie et l'épuiser.
Par les yeux je sors boire la lumière,
avaler le monde, aimer les filles,
déchaîner le vent et calmer la mer,
me brûler de soleil et m'enduire de pluie.
Lorsque j'aurai tout perdu sauvez mes yeux.
Disparu, je ne vivrai que par le regard.
Oh puissais-je accorder la Raison, la Folie,
Qu'un clair matin, non loin de la mer claire,
Cet esprit mien, de plaisir trop avare,
Me fasse l'Eternel présent. Et par la fantaisie
-Qui le coeur embrase et détourne l'ennui-
Que les mots, les sons, les timbres, quelquefois
Perpétuent l'aujourd'hui, et que l'ombre rare
Qui me contrefait au mur, me soit sage et guide
En mon errance parmi tamaris et dalles ;
-Oh douceurs dans la bouche ! les douces pensées !-
Qu'elles fassent vrai l'Abscons, qu'à l'abri de calanques,
Les images du songe par les yeux éveillés,
Vivent; que le Temps ne soit plus; mais l'espérance
En d'Immortels Absents, la lumière et la danse!
La vérité est la seule excuse de labondance. Nul homme ne devrait laisser 20 livres à moins de pouvoir écrire comme 20 hommes différents (
), sil peut écrire comme 20 hommes différents de quelque manière que cela puisse être, et ses vingt livres sont justifiés.
Erostratus
Et pourtant je le pense avec tristesse jai mis en Caeiro tout mon pouvoir de dépersonnalisation dramatique, jai mis en Ricardo Reis toute ma discipline intellectuelle revêtue de la musique qui lui est propre, jai mis en Alvaro de Campos toute lémotion que je naccorde ni à la vie, ni à moi-même. (...)
Enfant, javais déjà tendance à créer autour de moi un monde fictif, à mentourer damis et de connaissances qui navaient jamais existé (je ne sais pas bien entendu sils nont pas existé ou si cest moi qui nexiste pas.
Un jour
ce fut le 8 mars 1914 je mapprochai dune commode haute, et prenant un papier, je commençai décrire, debout, comme je le fais chaque fois que je le peux. Et jécrivis une bonne trentaine de poèmes daffilée, dans une sorte dextase dont je ne saurais définir la nature. Ce fut le jour triomphal de ma vie, et je nen connaîtrai jamais de semblable. Je débutai par un titre Le gardeur de troupeau et ce qui suivit fut lapparition en moi de quelquun que jai demblée appelé Alberto Caeiro. Pardonnez-moi cette absurdité : en moi était apparu mon maître. "
Extraits de la lettre à Adolpho Casais Montero, le 13 janvier 1935. (La traduction intégrale, par Rémy Hourcade, de la lettre se trouve dans Sur les hétéronymes, éditions Unes, 1985.)
Je suis un gardeur de troupeaux.
Le troupeau cest mes pensées
et mes pensées sont toutes des sensations.
Je pense par les yeux et par les oreilles
par les mains et par les pieds
par le nez et par la bouche.
(
)
Alberto Caeiro, Le Gardeur de troupeau
Èditions Unes, 1986, traduit du Portugais par Rémy Hourcade et Jean-Louis Giovannoni.
La réalité na pas besoin de moi.
(idem)
Jimpose à mon esprit altier lexigence assidue
De la hauteur, et au hasard je laisse,
Et à ses lois, le vers :
Car, lorsquest souveraine et haute la pensée,
Soumise la phrase la cherche,
Et le rythme esclave la sert.
Ricardo Reis, Odes, in Poèmes Païens, Christian Bourgois, 1989.
Je pressens le crâne que je serai
(
)
Lors cest moins linstant que je pleure,
que ce moi futur que je vois,
Vassal absent et nul
Du destin universel. "
(idem)
"Nombreux sont ceux qui vivent en nous ;
Si je pense, si je ressens, jignore
Qui est celui qui pense, qui ressent.
Je suis seulement le lieu
Où lon pense, où lon ressent.
(
)
À celui que je me connais : Jécris. "
(idem)
Jai horreur du mensonge parce que cest une inexactitude. Tout Ricardo Reis passé, présent et futur est dans cette phrase.
Alvaro de Campos, Notes à la mémoire de mon maître Caiero, in Sur les hétéronymes, éditions Unes, 1986, traduction de Rémy Hourcade.
Fernando Pessoa éprouve les choses mais il ne bouge pas, pas même à lintérieur.
(idem)
|
Ce n'est pas au signataire de ces lignes qu'il faut demander à quelle hauteur il place Fernando Pessoa. Depuis un quart de siècle, il ne cesse de clamer - ou de chuchoter - que dans le premier tiers du siècle, précisément, il n'est pas de poète d'une aussi grave et terrible variété. L'égal de Rilke, de Valéry, de Cavafy, de Saint-John Perse et d'Iqbal - on serait en peine d'en citer d'autres, ni Lorca ni Maïakovski ne faisant tout à fait le poids, en tout cas philosophiquement parlant - Pessoa, mort en 1935, s'est très lentement imposé dans son pays : la dictature de Salazar n'avait que faire, même à titre posthume, d'une sorte d'ange douteur et de prophète du ressassement. En France, plus qu'ailleurs, et grâce au dévouement incomparable de son meilleur traducteur, Armand Guibert - ce nain d'Albert Camus n'ayant pas voulu, en tout cas dès les premières traductions, pourtant parmi les plus belles, reconnaître son génie - nous avons été plus ouverts, puisqu'on trouve, en librairie, « Les Poésies d'Alvaro de Campos » et « Le gardeur de troupeaux » chez Gallimard, et « Ode maritime » chez Pierre Seghers, toujours dans la traduction d'Armand Guibert. Ces jours-ci paraît, chez Alfred Eibel, « Visage avec masques », florilège qu'Armand Guibert a tiré des différentes plumes de Pessoa. « Oui, c'est moi, moi-même, résultante de l'universel, Alain Bosquet |
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