Publicité

Lundi 30 mai 2005
Casanova le magnifique


Le goût du plaisir, du bonheur, du sexe, de l'amour. Casanova est le seul écrivain occidental qui ait échappé à l'influence de la Bible et de la conscience religieuse.


La célébrité mondiale de Casanova ne l'a jamais fait admettre dans aucun des deux panthéons qui consacrent la gloire d'un écrivain : d'une part les manuels scolaires, d'autre part les histoires de la littérature. On l'a beaucoup lu, mais seulement comme un amuseur, sans le prendre au sérieux. Son nom fait sourire, il sert d'enseigne à des cabarets, mais on se garde de le prononcer en classe ou dans les ouvrages qui traitent des mouvements de pensée au XVIIIe siècle. "Il n'a, l'heureux homme, que de la sensualité, il n'a pas d'âme", comme le dit Stefan Zweig, qui résume ici l'opinion commune. "Léger comme un éphémère, vide comme une bulle de savon et empruntant son éclat au contre-jour des événements, il papillonne à travers le temps", etc. En fait, Casanova est resté un marginal de la culture occidentale, un méconnu. On lui refuse la place qui lui est due, ne serait-ce que pour son talent littéraire. Une telle exclusion, qui ne relève pas du jugement littéraire mais d'un mobile inconscient beaucoup plus fort et profond, vaut la peine qu'on se demande qu'est-ce qui dérange comme ça dans son œuvre.
La réponse est simple : le goût du plaisir, du bonheur, du sexe, de l'amour. Casanova est le seul écrivain occidental qui ait échappé à l'influence de la Bible et de la conscience religieuse, le seul pour qui la Loi (ce que Zweig appelle "l'âme") ne présente rigoureusement aucun sens. Il est à son aise dans le plaisir, privilège plus unique que rare dans une société si fortement muselée par les interdits du Surmoi. Ni le Père ni le Pape ni aucune des figures du Pouvoir n'existent pour luI. A cet égard, il est le plus pur des Italiens, le représentant le plus parfait d'un peuple absolument païen, auquel des siècles de propagande cléricale n'ont pu ôter la passion exclusive de l'instant, de la terre, des choses pleines, immédiates et tangibles, consommées sur place, sans remords ni calculs pour le lendemain.
Il semblerait pour le moins équitable que Casanova, modèle de l'homme libre rebelle à toute contrainte, se soit acquis une place d'honneur dans le siècle des Lumières. Ses lecteurs ont retenu surtout deux épisodes dans sa vie : l'effraction nocturne d'un couvent, l'évasion de la prison des Piombi. Deux prouesses accomplies au nom de la liberté, liberté sexuelle et liberté civile. Or nulle part on ne trouve le nom de Casanova associé à celui des philosophes et encyclopédistes du XVIIIe siècle, ces grands champions de la liberté. La vérité, c'est que Voltaire et ses amis concevaient la liberté dans un sens beaucoup plus restrictif que Casanova, dans un sens qui révèle leur propre imprégnation biblique et leur statut de victimes d'un refoulement millénaire. Rien d'étonnant si l'Europe, elle-même en proie aux inhibitions et à la mauvaise conscience, s'est assimilé facilement l'Encyclopédie, une libre-pensée si peu libérée.
Un exemple. Voltaire dans le Dictionnaire philosophique, à l'article Onan, écrit que la masturbation juvénile rend fou, idiot et abrège la vie. Casanova, lui, écrit dans ses Mémoires qu'un homme sain et bien portant qui ne dispose pas d'une femme doit se masturber, sous peine de s'exposer à de grands risques pour sa santé physique et morale. L'Occident, au lieu d'écouter Casanova, a suivi Voltaire. On comprend pourquoi la jeunesse des écoles n'a pas le droit de lire les Mémoires : ce prétendu amuseur ferait souffler le vent de la révolution dans le monde clos de la pédagogie répressive. L'article stupide du Dictionnaire philosophique est responsable des tortures qui ont ravagé des millions d'adolescents et en ont fait souvent des névrosés pour la vie.
Aujourd'hui, Casanova devrait être considéré comme un précurseur des mouvements d'émancipation sexuelle. Ce que Wilhelm Reich préconise avec une certaine hargne doctrinaire, il y a longemps que Casanova l'avait dit, avec la bonne humeur et la gaieté de ceux qui n'ont jamais pensé que le plaisir pouvait n'être pas naturel. Toutes les formes de plaisir. Il serait temps de s'apercevoir que Casanova n'était pas seulement "l'homme à femmes" - un personnage malgré tout rassurant pour la conscience bourgeoise asservie à l'idéologie de l'hétérosexualité - mais aussi un homosexuel intrépide. Il est inouï de penser que toute cette partie de son activité, pourtant si manifeste à une lecture même rapide des Mémoires, a été soigneusement occultée. Mais il n'est pas moins étrange de constater qu'on persiste à faire de Voltaire et des philosophes français du XVIIIe siècle des champions de la liberté, eux qui ont préparé la voie à la grande répression organisée au XIXe siècle contre toute forme de vie sexuelle qui ne tende pas à la consolidation de la famille et à la perpétuation de l'espèce.
Liberté du plaisir, sans considération ni de sexe ni d'âge (ces discriminations inventées par l'idéologie capitaliste et technocratique du rendement), et aussi gratuité, gaspillage du plaisir : voilà ce que Casanova, non pas revendique, mais s'accorde, avec la plus grande tranquillité du monde. Un plaisir qui n'est domestiqué à aucune fin sociale. Mais non plus dévié vers le goût ténébreux, si fort en vogue chez certains amateurs d'érotisme, de transgresser des interdits. La haute culture occidentale qui n'aime dans la liberté sexuelle que le fait de se sentir sacrilège, ne pardonne pas à Casanova d'être heureux sans complexes. Don Juan est devenu depuis longtemps un héros pour notre société : ce qui le fascine, c'est la bravade, le défi, l'autopunition, le rapport avec le Père et avec Dieu. Casanova est à l'opposé de Don Juan, dans la mesure où il jouit positivement de son bonheur, sans avoir besoin de le disputer à des forces qui le lui prohibent.
De nos jours, la redécouverte de Sade est liée au plaisir, non pas du plaisir, mais de la transgression. Rien n'est plus typique que l'exemple de Georges Bataille, qui passe pour un héros de l'érotisme, alors qu'il n'aime, en chrétien fidèle, que la crainte et le tremblement devant l'objet défendu.
Casanova, encore aujourd'hui, reste le seul qui ait osé vouloir le bonheur pour le bonheur, le plaisir pour le plaisir, la nature pour la nature. Quel scandale pour une société dont les modèles demeurent, en plein Xxe siècle, Tristan et Iseult, Roméo et Juliette, Phèdre et Hippolyte, Rodrigue et Prouhèze, c'est-à-dire des histoires de culpabilité et de châtiment. L'unique histoire d'amour, qui est donc une histoire d'amour, c'est Casanova qui l'a écrite. Peut-être, si elle le lisait, la partie de la jeunesse qui s'est émancipée des vieux tabous, le reconnaîtrait pour son ami et bienfaiteur. Jusqu'à présent, la culture officielle, qu'elle soit académique ou d'avant-garde, continue à l'ignorer : la première parce qu'il ne s'est pas soumis à la Loi, la seconde parce qu'il ne s'est pas rebellé contre la Loi. "Il papillonne à travers le temps…" : image en effet insupportable du désir nu, plusiel, polymorphe, gai, ludique, éternellement jeune, effaçant d'un coup d'aile les barrières et les hiérarchies qui fondent la famille, la société et l'Etat.

Casanova le magnifique

Le scandaleux Vénitien n'est pas seulement celui qu'on croit, aventurier, escroc, libertin. A côté de ce Casanova, devenu mot commun, il y eut le poète, le mémorialiste, le philosophe, le musicien... Tout naturellement, Philippe Sollers consacre un livre-éloge à ce "philosophe en action" représentatif du XVIIIe siècle.

Curieux destin que celui de Jacques Casanova (1725, Venise - 1798, Dux, Bohème) : il naît de père inconnu, est élevé très tôt en pension, époque dont il ne dit à peu près rien. A peine mûr, il embrasse la carrière ecclésiastique, puis celle des armes, avant de mener une vie que d'aucuns considèrent comme "aventureuse". Les esprits frileux, pour se donner quelques sensations dans une vie bien terne, en ont fait un "érotomane". C'est que cet homme, comme pour se venger, collectionne les "aventures". Sauf que ce ne sont jamais, à ses yeux, des aventures : il s'implique tout entier en elles et – soit la malchance (?), soit le hasard des circonstances – il se laisse prendre l'objet de ses vues. Chez un homme qui, venant de rien, a fréquenté tout le grand monde de l'époque (la Cour, Louis XV compris, Voltaire, Rousseau, Crébillon, Mozart...), cela a de quoi interroger. Philippe Sollers consacre à cet homme un ouvrage : Casanova l'admirable (1). Le titre vaut programme et renforce la page 4 de couverture du tome 2 de Histoire de ma vie de Casanova (2) : "Je considère les Mémoires de Casanova comme la véritable Encyclopédie du XVIIIe siècle" y dit Blaise Cendrars. Aussi Sollers se demande-t-il pourquoi ce riche apport a pu être, si longtemps, mésestimé, voire ignoré.

L'explication, on ne peut plus simple, mais réelle : "Scandaleux et insolite Casa." Autrement dit, les esprits fatigués se satisfont de cases toutes prêtes à y faire entrer quiconque. Et malheur à celui ou celle à qui cela ne convient pas. Sollers légitime, à bon droit, Casanova : "La vie est une loterie, une roue permanente, le monde lui-même n'est qu'un jeu sur fond de néant. Casanova en est convaincu, mais au lieu de s'abandonner, comme d'autres, à la mélancolie ou à la dépression, il va à la table de jeu, il parie, il accepte les gains et les pertes, il suit son dieu, c'est-à-dire son désir."

Les Mémoires de Casanova, une véritable encyclopé die du 18e siècle

Reste qu'il conviendrait d'interroger celui-ci, à quoi ne se risque pas plus Sollers que, avant lui, Roger Vailland qui s'était attaché, dans le Regard froid à l'homme de quarante ans, épanoui et heureux. Il faudrait s'interroger aussi sur le fait que Histoire de ma vie s'achève brutalement, à la cinquantaine. Casanova n'a-t-il pas eu le temps d'achever ses mémoires ou a-t-il considéré que les années postérieures ne méritaient pas... la postérité ? A notre connaissance, le mystère demeure entier. A lire les trois volumes de plus de mille pages chacun et les nombreuses notes fouillées de plusieurs exégètes, on peut se dire que Casanova a caché – s'est caché ? – un problème fondamental : celui d'une fêlure précoce, faite de l'absence du père et de l'abandon de la mère. A partir de quoi, il lui a fallu, seul, se construire. D'où la nécessité de séduire ; d'où, peut-être, son désir de ne jamais s'attacher définitivement. Tout se passe comme s'il craignait plus que tout l'attachement définitif, certain qu'il paraît être de devoir connaître la déception. On n'insiste pas suffisamment sur les larmes qu'il verse, notamment lors de ses arrachements douloureux d'avec des compagnes avec lesquelles il pouvait espérer finir ses jours. Et pourtant, que de larmes versées ! Et quelle fidélité, en même temps, envers toutes ses partenaires. Il va jusqu'à aider, plusieurs années après, celles qui sont dans la difficulté et la reconnaissance de celles-ci témoigne des liens profonds qu'il crée à chaque fois.

Bourreau de soi-même, suivant son dieu, le désir

Mais pourquoi donc n'a-t-il jamais abouti, autorisant en quelque sorte les caricatures que nous véhiculons toujours à son propos ? Il nous livre un semblant de réponse, qui laisse entier le mystère, dans le troisième volume : "Elle ne pouvait pas comprendre, et elle me le répétait toujours, comment je pouvais être ainsi le bourreau de moi-même ; et elle avait raison, car je ne le comprenais pas non plus." Pourquoi ne pas considérer que ce sacrifice volontaire, outre qu'il témoignait de l'angoisse d'une rupture dont il craignait les conséquences terribles pour sa sensibilité et compte tenu de son histoire personnelle, reproduisait le sacrifice infantile qu'il avait dû subir, rejeté qu'il avait été par ses parents ? On ne se sort jamais de ces choses sans dommage. Mais on ne dit rien, on n'en parle à personne ; on souffre en silence, essayant de prendre une revanche sur de difficiles débuts. Comme si c'était au pouvoir de l'homme. Mais, dira-t-on, pourquoi est-il à ce point homme de plaisir ? Parce qu'il est homme de son temps, le XVIIIe siècle, lequel fournit tant de penseurs hédonistes, connus ou injustement méconnus : Sade, le curé Meslier, Condillac et consorts. Casanova, bien que de tendance monarchiste – mais il abhorre surtout la Terreur – ne dépare pas dans le paysage des Lumières. Mieux : il leur appartient et contribue, si l'on veut bien le lire, à l'histoire de la pensée du siècle.

Désespoir de la pensée et optimisme de l'action

Freud a signalé, plus tard, le lien qu'entretiennent pulsion de connaître et pulsion sexuelle. Nous y sommes. Et ne nous étonnons pas si d'aucuns se détournent du sexe comme ils se sont détournés de la connaissance. Sollers a raison de résumer : "plutôt mort que mouton". Et cela dérange à l'envi. Dans la Guerre du goût (3) déjà on lisait : "Le corps trop cru, trop présent, trop en relief, voilà le danger." C'est une oeuvre de salubrité absolue qui consisterait à entendre enfin la voix de Casanova, dans son intégralité. D'autant plus que, comme tout grand écrivain, ou grand penseur, il sert l'existence de ceux et celles qui le suivent dans le temps, fût-ce plusieurs siècles après lui. Pas de risque de "perte de repères" avec le Vénitien, fort attaché à la propreté (pas seulement physique), à la courtoisie et au respect des autres, à la culture tous azimuts (philosophie, poésie, littérature, musique, etc.), et toujours d'une générosité incroyable dans tous les domaines. A croire que l'enfant qui restait en lui ne voulait pas faire subir un sort qu'il ne souhaitait à personne mais qui avait été le sien. Ce qui peut marquer, par conséquent, chez cet homme, c'est moins ses exploits physiques que la tendresse qu'il y met toujours, car il ne supporte les femmes qu'intelligentes (motif de refus : qu'elles ne sachent ni lire ni écrire), élégantes et cultivées. Et il ne leur demande pas d'être aussi férues que lui de sciences occultes, de cabale... Cet homme ouvert à tout s'est juste fermé au malheur que peut comporter, selon lui, une union : "le mariage est un sentiment que j'abhorre (...) Parce qu'il est le tombeau de l'amour." Sans doute beaucoup de ses compagnes ont-elles senti ce que nous interprétons comme un désespoir, celui de la pensée, mais qu'il joint à un optimisme de l'action. Initiateur à la vie, il a vécu la reconnaissance de pratiquement toutes les femmes qu'il a fréquentées. De même en matière d'Etat : le cardinal de Bernis n'a pas regretté de l'envoyer en mission en Hollande pour renflouer les caisses royales. Etonnant homme, décidément, que celui-là, mais qui n'a pas encore débuté le parcours qui doit être le sien : celui d'un tout-grand, d'un tout-premier de ce siècle qui n'en est pourtant pas avare.

Par andoar - Publié dans : alliés substanciels
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Recherche

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus