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Lundi 30 mai 2005

 
 
 
 
Emblème de toutes les luttes contre l'intolérance, Voltaire demeure un allié précieux. En 1994, on célèbre le tricentenaire de sa naissance.

Ah! s'il nous faut des fables, que ces fables soient du moins l'emblëme de la vérité! J'aime les fables des philosophes, je ris de celles des enfants, je hais celles des imposteurs.

 

Le bicentenaire de la mort de Voltaire en 1978 avait été compassé : il mêlait dans la commémoration Rousseau et Voltaire, mais estimait confusément l'écologisme de Jean-Jacques plus conforme que l'esprit de Voltaire à l'air encore soixante-huitard du temps. Les intégristes de tout poil, les extrémistes de toute obédience se sont chargés de rendre au tricentenaire de sa naissance son lustre et sa nécessité. Dans de récentes manifestations, on a vu des pancartes : "Au secours Voltaire !" Faut-il donc se réjouir qu'un auteur classique bascule à nouveau dans la polémique et que "Candide" reparaisse illustré par Wolinski (éd.Chêne) ? 1994 ne verra sans doute pas se renouveler les empoignades du siècle passé. Un équilibre semble pouvoir s'établir entre l'assagissement scolaire et la vigilance militante, entre le patrimoine et l'actualité.
(...)

"Il faut cultiver notre jardin", édictait Candide. Voltaire suit le précepte, au propre et au figuré. Aux Délices puis à Ferney, il se sent enfin chez lui, il plante, construit, aménage, fait venir des meubles. Pour lui comme pour ses hôtes, il aime ce luxe qu'il a chanté quelques décennies plus tôt dans "Le Mondain". Parallèlement à la biographie de la Voltaire Foundation, on peut feuilleter le recueil d'études, magnifiquement illustré, publié chez Skira par les autorités locales de Genève et de Ferney, désormais nommé Ferney-Voltaire. Les travaux et les jours du philosophe y deviennent sensibles à travers peintures, cartes et plans, à travers dessins et silhouettes découpées des Genevois fréquentés : les Cramer imprimeurs, la tribu des Tronchin, banquier, médecin et magistrat, Jean Hubert surtout qui ne s'est pas lassé de croquer son illustre voisin à l'huile, au lavis, à la plume, à l'eau-forte, en silhouette; Catherine qui adorait les philosophes français de loin commanda à Jean Huber un cycle de toiles qui sont conservées encore à Saint-Petersbourg et qui constitue une véritable "Voltairiade", sur le modèle de "La Henriade" à la gloire de Henri IV : le philosophe y est saisi dans sa vie quotidienne, jouant aux échecs et faisant du théâtre, enfilant son caleçon ou accueillant ses visiteurs.
Avec le tome IV de "Voltaire et son temps", on est arrivé à la lutte contre l'infâme, non pas la religion chrétienne, comme on a parfois voulu le croire, ni m'ême l'Eglise, mais ce qu'il y a d'intolérant dans l'une, de coercitif dans l'autre. L'Infâme, c'est la Saint-Barthelemy et l'Inquistion, c'est-à-dire toutes les Saint-Barthelemy qui font couler le sang au nom de Dieu ou de valeurs diverses, tous les appareils inquisitoriaux qui nient l'individu et broient les consciences. Une série d'affaires révèlent Voltaire à lui-même, et à une opinion bien plus large que celle de ses premiers lecteurs. Il sait que dans le Midi la répression antiprotestante continue à tuer, que des pasteurs montent à l'échafaud, que des fidèles sont envoyés aux galères. Mais il se méfie de l'exaltation huguenote autant que des excès catholiques. Il faut le procès et la mort de Jean Calas pour que le scandale devienne une cause personnelle. Un soir d'octobre 1761, on découvre le corps de Marc-Antoine Calas dans une boutique de Toulouse. Sous la pression de l'opinion, le père est accusé d'avoir tué son fils pour l'empêcher de se convertir au catholicisme, il est arrêté, condamné à la roue et finalement exécuté. Les informations affluent à Genève où s'est réfugié le plus jeune fils Calas. Voltaire invite ce dernier à Ferney, fait secrètement venir la veuve à Paris, puis, convaincu du suicide de Marc-Antoine, il lance les "Pièces originales concernant la mort des sieurs Calas et le jugement rendu à Toulouse."
Le fait divers est devenu l'affaire Calas. Le patriarche multiplie les démarches et les écrits jusqu'à la révision du procès et la réhabilitation de Jean Calas en mars 1765. Entre-temps, il a pris fait et cause pour Pierre Paul Sirven, protestant de Castres, accusé de la mort de sa fille Catherine ; Sirven, lui, a eu la chance d'échapper à la justice et de se réfugier à Genève ; il est condamné par contumace et exécuté en effigie. Durant l'été 1765, c'est un jeune libertin qui est arrêté pour profanation d'un crucifix dans la dévôte cité d'Abbeville. Nul cadavre de victime en cette affaire qui mène pourtant le chevalier de La Barre à l'échafaud. Voltaire a besoin de sa fortune, de son prestige, de tout son talent rhétorique pour lutter contre l'institution des parlements d'Ancien Régime, devenus bastions d'un traditionalisme bien décidé à faire des exemples et à freiner l'avance des idées nouvelles. René Pomeau, comme Rémy Bijaoui, lui-même homme de barreau et auteur de "Voltaire avocat", montre chez le fils du notaire Arouet un goût de la procédure et de la chicane. Installé à Ferney, Voltaire n'a cessé de plaider pour lui ou pour les paysans. Avec les affaires Calas, Sirven, La Barre et de bien d'autres qui retiennent son attention, il met ce savoir-faire au service des grandes causes. Il devient l'apôtre de la tolérance, un de ceux grâce auxquels sont abolies à la veille de la Révolution la torture et la législation répressive contre les protestants. (...)

 

 


Candide
Chapitre XXX. Conclusion

         Candide, dans le fond de son cœur, n'avait aucune envie d'épouser Cunégonde; mais l'impertinence extrême du baron le déterminait à conclure le mariage, et Cunégonde le pressait si vivement qu'il ne pouvait s'en dédire. Il consulta Pangloss, Martin, et le fidèle Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire par lequel il prouvait que le baron n'avait nul droit sur ma soeur, et qu'elle pouvait, selon toutes les lois de l'Empire, épouser Candide de la main gauche. Martin conclut à jeter le baron dans la mer; Cacambo décida qu'il fallait le rendre au levanti patron, et le remettre aux galères, après quoi on l'enverrait à Rome au père général par le premier vaisseau. L'avis fut trouvé fort bon; la vieille l'approuva; on n'en dit rien à sa sœur ; la chose fut exécutée pour quelque argent, et on eut le plaisir d'attraper un jésuite, et de punir l'orgueil d'un baron allemand.
          Il était tout naturel d'imaginer qu'après tant de désastres Candide, marié avec sa maîtresse et vivant avec le philosophe Pangloss, le philosophe Martin, le prudent Cacambo, et la vieille, ayant d'ailleurs rapporté tant de diamants de la patrie des anciens Incas, mènerait la vie du monde la plus agréable; mais il fut tant friponné par les juifs qu'il ne lui resta plus rien que sa petite métairie; sa femme, devenant tous les jours plus laide, devint acariâtre et insupportable; la vieille était infirme, et fut encore de plus mauvaise humeur que Cunégonde. Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui allait vendre des légumes à Constantinople, était excédé de travail, et maudissait sa destinée. Pangloss était au désespoir de ne pas briller dans quelque université d'Allemagne. Pour Martin, il était fermement persuadé qu'on est également mal partout; il prenait les choses en patience. Candide, Martin et Pangloss disputaient quelquefois de métaphysique et de morale. On voyait souvent passer sous les fenêtres de la métairie des bateaux chargés d'effendis, de bachas, de cadis, qu'on envoyait en exil à Lemnos, à Mytilène, à Erzeroum; on voyait venir d'autres cadis, d'autres bachas, d'autres effendis, qui prenaient la place des expulsés, et qui étaient expulsés à leur tour. On voyait des têtes proprement empaillées qu'on allait présenter à la Sublime-Porte. Ces spectacles faisaient redoubler les dissertations; et quand on ne disputait pas, l'ennui était si excessif que la vieille osa un jour leur dire: "Je voudrais savoir lequel est le pire, ou d'être violée cent fois par des pirates nègres, d'avoir une fesse coupée, de passer par les baguettes chez les Bulgares, d'être fouetté et pendu dans un auto-da-fé, d'être disséqué, de ramer en galère, d'éprouver enfin toutes les misères par lesquelles nous avons tous passé, ou bien de rester ici à ne rien faire? - C'est une grande question", dit Candide.
          Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout conclut que l'homme était né pour vivre dans les convulsions de l'inquiétude, ou dans la léthargie de l'ennui. Candide n'en convenait pas, mais il n'assurait rien. Pangloss avouait qu'il avait toujours horriblement souffert; mais ayant soutenu une fois que tout allait à merveille, il le soutenait toujours, et n'en croyait rien.
          Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables principes, de faire hésiter plus que jamais Candide, et d'embarrasser Pangloss. C'est qu'ils virent un jour aborder dans leur métairie Paquette et le frère Giroflée, qui étaient dans la plus extrême misère; ils avaient bien vite mangé leurs trois mille piastres, s'étaient quittés, s'étaient raccommodés, s'étaient brouillés, avaient été mis en prison, s'étaient enfuis, et enfin frère Giroflée s'était fait turc. Paquette continuait son métier partout, et n'y gagnait plus rien. "Je l'avais bien prévu, dit Martin à Candide, que vos présents seraient bientôt dissipés et ne les rendraient que plus misérables. Vous avez regorgé de millions de piastres, vous et Cacambo, et vous n'êtes pas plus heureux que frère Giroflée et Paquette. - Ah! ah! dit Pangloss à Paquette, le Ciel vous ramène donc ici parmi nous, ma pauvre enfant! savez-vous bien que vous m'avez coûté le bout du nez, un oeil, et une oreille? Comme vous voilà faite! et qu'est-ce que ce monde!". Cette nouvelle aventure les engagea à philosopher plus que jamais.
          Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux qui passait pour le meilleur philosophe de la Turquie; ils allèrent le consulter; Pangloss porta la parole, et lui dit: "Maître, nous venons vous prier de nous dire pourquoi un aussi étrange animal que l'homme a été formé. - De quoi te mêles-tu? lui dit le derviche; est-ce là ton affaire? - Mais, mon révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la terre. - Qu'importe, dit le derviche, qu'il y ait du mal ou du bien? Quand Sa Hautesse envoie un vaisseau en Egypte, s'embarrasse-t-elle si les souris qui sont dans le vaisseau sont à leur aise ou non? - Que faut-il donc faire? dit Pangloss. - Te taire, dit le derviche. - Je me flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec vous des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles, de l'origine du mal, de la nature de l'âme, et de l'harmonie préétablie." Le derviche, à ces mots, leur ferma la porte au nez.
          Pendant cette conversation, la nouvelle s'était répandue qu'on venait d'étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le mouphti, et qu'on avait empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe faisait partout un grand bruit pendant quelques heures. Pangloss, Candide et Martin, en retournant à la petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui prenait le frais à sa porte sous un berceau d'orangers. Pangloss qui était aussi curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le mouphti qu'on venait d'étrangler. "Je n'en sais rien, répondit le bonhomme; et je n'ai jamais su le nom d'aucun mouphti ni d'aucun vizir. J'ignore absolument l'aventure dont vous me parlez; je présume qu'en général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois misérablement, et qu'ils le méritent; mais jamais je ne m'informe de ce qu'on fait à Constantinople; je me contente d'y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive." Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers dans sa maison; ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs sortes de sorbets qu'ils faisaient eux-mêmes, du kaïmak piqué d'écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des limons, des ananas, des pistaches, du café de Moka qui n'était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles. Après quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de Candide, de Pangloss, et de Martin.
          "Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre? - Je n'ai que vingt arpents, répondit le Turc; je les cultive avec mes enfants; le travail éloigne de nous trois grands maux, l'ennui, le vice, et le besoin."
          Candide, en retournant dans sa métairie, fit de profondes réflexions sur le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin: "Ce bon vieillard me paraît s'être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l'honneur de souper. - Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes: car enfin Eglon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod; Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois dards; le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Baza, le roi Ela, par Zambri, Ochosias, par Jéhu, Athalia, par Joïada; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias, furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard second d'Angleterre, Edouard second, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l'empereur Henri IV? Vous savez... - Je sais aussi, dit Candide, qu'il faut cultiver notre jardin. - Vous avez raison, dit Pangloss; car quand l'homme fut mis dans le jardin d'Eden, il y fut mis ut operaretur eum, pour qu'il travaillât: ce qui prouve que l'homme n'est pas né pour le repos. - Travaillons sans raisonner, dit Martin; c'est le seul moyen de rendre la vie supportable."
          Toute la petite société entra dans ce louable dessein; chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était, à la vérité, bien laide; mais elle devint une excellente pâtissière; Paquette broda; la vieille eut soin du linge. Il n'y eut pas jusqu'à frère Giroflée qui ne rendît service; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme; et Pangloss disait quelquefois à Candide: "Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles: car enfin si vous n'aviez pas été chassé d'un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l'amour de mademoiselle Cunégonde, si vous n'aviez pas été mis à l'Inquisition, si vous n'aviez pas couru l'Amérique à pied, si vous n'aviez pas donné un bon coup d'épée au baron, si vous n'aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. - Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin."

 

Micromégas

CHAPITRE PREMIER

VOYAGE D'UN HABITANT DU MONDE DE L'ETOILE SIRIUS DANS
LA PLANETE DE SATURNE

Dans une de ces planètes qui tournent autour de l'étoile nommée Sirius, il y avait un jeune homme de beaucoup d'esprit, que j'ai eu l'honneur de connaître dans le dernier voyage qu'il fit sur notre petite fourmilière; il s'appelait Micromégas, nom qui convient fort à tous les grands. Il avait huit lieues de haut: j'entends, par huit lieues, vingt-quatre mille pas géométriques de cinq pieds chacun.

Quelques algébristes, gens toujours utiles au public, prendront sur-le- champ la plume, et trouveront que, puisque monsieur Micromégas, habitant du pays de Sirius, a de la tête aux pieds vingt-quatre mille pas, qui font cent vingt mille pieds de roi, et que nous autres, citoyens de la terre, nous n'avons guère que cinq pieds, et que notre globe a neuf mille lieues de tour, ils trouveront, dis-je, qu'il faut absolument que le globe qui l'a produit ait au juste vingt-un millions six cent mille fois plus de circonférence que notre petite terre. Rien n'est plus simple et plus ordinaire dans la nature. Les Etats de quelques souverains d'Allemagne ou d'ltalie, dont on peut faire le tour en une demi heure, comparés à l'empire de Turquie, de Moscovie ou de la Chine, ne sont qu'une très faible image des prodigieuses différences que la nature a mises dans tous les êtres.

La taille de Son Excellence étant de la hauteur que j'ai dite, tous nos sculpteurs et tous nos peintres conviendront sans peine que sa ceinture peut avoir cinquante mille pieds de roi de tour: ce qui fait une très jolie proportion.

Quant à son esprit, c'est un des plus cultivés que nous avons; il sait beaucoup de choses; il en a inventé quelques-unes; il n'avait pas encore deux cent cinquante ans, et il étudiait, selon la coutume, au collège des jésuites de sa planète, lorsqu'il devina, par la force de son esprit, plus de cinquante propositions d'Euclide. C'est dix-huit de plus que Blaise Pascal, lequel, après en avoir deviné trente-deux en se jouant, à ce que dit sa soeur, devint depuis un géomètre assez médiocre, et un fort mauvais métaphysicien. Vers les quatre cent cinquante ans, au sortir de l'enfance, il disséqua beaucoup de ces petits insectes qui n'ont pas cent pieds de diamètre, et qui se dérobent aux microscopes ordinaires; il en composa un livre fort curieux, mais qui lui fit quelques affaires. Le muphti de son pays, grand vétillard, et fort ignorant, trouva dans son livre des propositions suspectes, malsonnantes, téméraires, hérétiques, sentant l'hérésie, et le poursuivit vivement: il s'agissait de savoir si la forme substantielle des puces de Sirius était de même nature que celle des colimaçons. Micromégas se défendit avec esprit; il mit les femmes de son côté; le procès dura deux cent vingt ans. Enfin le muphti fit condamner le livre par des jurisconsultes qui ne l'avaient pas lu, et l'auteur eut ordre de ne paraître à la cour de huit cents années.

Il ne fut que médiocrement affligé d'être banni d'une cour qui n'était remplie que de tracasseries et de petitesses. Il fit une chanson fort plaisante contre le muphti, dont celui-ci ne s'embarrassa guère; et il se mit à voyager de planète en planète, pour achever de se former _l'esprit et le coeur_, comme l'on dit. Ceux qui ne voyagent qu'en chaise de poste ou en berline seront sans doute étonnés des équipages de là-haut: car nous autres, sur notre petit tas de boue, nous ne concevons rien au-delà de nos usages. Notre voyageur connaissait merveilleusement les lois de la gravitation et toutes les forces attractives et répulsives. Il s'en servait si à propos que, tantôt à l'aide d'un rayon du soleil, tantôt par la commodité d'une comète, il allait de globe en globe, lui et les siens, comme un oiseau voltige de branche en branche. Il parcourut la voie lactée en peu de temps, et je suis obligé d'avouer qu'il ne vit jamais à travers les étoiles dont elle est semée ce beau ciel empyrée que l'illustre vicaire Derham se vante d'avoir vu au bout de sa lunette. Ce n'est pas que je prétende que Monsieur Derham ait mal vu, à Dieu ne plaise! mais Micromégas était sur les lieux, c'est un bon observateur et je ne veux contredire personne. Micromégas, après avoir bien tourné, arriva dans le globe de Saturne. Quelque accoutumé qu'il fût à voir des choses nouvelles, il ne put d'abord, en voyant la petitesse du globe et de ses habitants, se défendre de ce sourire de supériorité qui échappe quelquefois aux plus sages. Car enfin Saturne n'est guère que neuf cents fois plus gros que la terre, et les citoyens de ce pays-là sont des nains qui n'ont que mille toises de haut ou environ. Il s'en moqua un peu d'abord avec ses gens, à peu près comme un musicien italien se met à rire de la musique de Lulli quand il vient en France. Mais comme le Sirien avait un bon esprit, il comprit bien vite qu'un être pensant peut fort bien n'être pas ridicule pour n'avoir que six mille pieds de haut. Il se familiarisa avec les Saturniens, après les avoir étonnés. Il lia une étroite amitié avec le secrétaire de l'Académie de Saturne, homme de beaucoup d'esprit, qui n'avait à la vérité rien inventé, mais qui rendait un fort bon compte des inventions des autres, et qui faisait passablement de petits vers et de grands calculs. Je rapporterai ici, pour la satisfaction des lecteurs, une conversation singulière que Micromégas eut un jour avec M. le secrétaire.

 
Par andoar - Publié dans : alliés substanciels
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