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alliés substanciels

Mardi 24 mai 2005

Évoquant les années 1850 dans son article « l’Italia fuori d’Italia » de l’Histoire d’Italie des éditions Einaudi, Franco Venturi fait cette remarque : « Ces années furent celles où Leopardi devint le symbole de la poésie italienne et, en un sens, du pays tout entier, d’une Italie coupée de son passé par un vide historique ». Sainte-Beuve en avait déjà parlé en 1844 dans la Revue des deux mondes. De l’autre côté de la Manche, dans un long texte consacré à Leopardi en Mars 1850, Gladstone rangeait parmi les sources du « pathetic interest » suscité par le poète « the misfortunes of his country, both its political and social, and its religious misfortunes ». Pour l’homme politique anglais « the blindness of the christian faith » manifestée toute sa vie durant par Leopardi devenait l’expression la plus douloureuse et la plus haute de l’adversité qui avait frappé le poète ainsi que sa patrie. En 1855, c’est un émigré russe, ami de Herzen et survivant de 1848, Nicolas Ivanovitch Sazonov, qui affirme dans les colonnes de l’Atheneum français que Leopardi est « un des grands poètes d’Italie et l’un des penseurs les plus originaux que nous offre l’histoire de la philosophie ». Sans doute « la consécration de la voix populaire » faisait-elle encore défaut. Mais l’Italie était désormais capable de le comprendre, de se l’approprier enfin. « L’Italie qui accomplit la restauration nationale de la science et de la pensée, qui étudie avec amour son grand philosophe Giordano Bruno, n’oubliera pas dans son Panthéon d’élever un noble monument à un de ses plus dignes enfants ». À la même époque en Allemagne, les œuvres de Leopardi étaient traduites et largement diffusées.
Si dès le milieu du siècle Leopardi est connu en Europe comme le symbole de la grandeur passée de l’Italie et de sa ruine, et comme un signe et une exigence de résurgence, cela est dû à la profondeur des correspondances qui unissent Leopardi à la pensée européenne. Leopardi est un « cas italien » mais s’il peut être compris, c’est parce qu’il exprime un passage en train de s’accomplir de façon homogène au niveau européen. C’est ce qui a été trop souvent oublié par la critique, attachée à une conception très provinciale du « Risorgimento », à une tradition et à une théorie littéraires nationales extrêmement réductrices. Et pourtant, même en s’en tenant à un point de vue strictement esthétique, il est difficile de ne pas voir qu’il y a de très fortes analogies entre la poésie de Leopardi et les dynamiques de transformation de la poétique du XIXe siècle - caractérisée en Europe, sur un extraordinaire marché poétique, par une gigantesque force d’innovation, de Hölderlin à Rimbaud, du romantisme au constructivisme de la fin du siècle. Tout cela est encore plus frappant si l’on examine le problème d’un point de vue philosophique : nous pouvons en effet affirmer sans risque d’exagération qu’avec la figure de Leopardi, et de lui seul, la résurgence italienne se met au niveau de la métaphysique européenne. Au début du XVIIe siècle, la pensée italienne avait été coupée du développement européen : le bûcher de Giordano Bruno et la condamnation de Galilée représentent ce moment de crise et de séparation. Le temps s’était retiré de la pensée et de la poésie. La répression avait au XVIIe siècle isolé l’Italie du concert politique et culturel des nations européennes. L’Italie était devenue une notion géographique, ces traditions culturelles s’étaient pétrifiées, le ton de la vie civile était désormais celui de l’absence de passion. La pensée et la poésie de Leopardi nous font immédiatement vivre une autre dimension, elles nous restituent le temps - le temps métaphysique de la poésie et le temps de l’alternative politique ; elles nous font respirer une bouffée d’imagination, de transgression, de résurgence. La mémoire de la catastrophe est ici posée comme thème central : dans la longue durée du souvenir de la crise de la Renaissance comme dans celle, plus brève, de la défaite des Lumières, du jacobinisme et de la révolution. Affronter ces carrefours de l’Histoire et les mettre au niveau de la sensibilité européenne de l’époque, accomplir dans cette dimension un processus de recomposition et de libération de la mémoire historique vers un horizon universel, voilà ce que fait Leopardi. Leopardi est donc un « cas européen », et tout d’abord parce que, non content d’être le représentant de la misère italienne au niveau européen, il exprime, depuis l’Italie, la recomposition d’une culture au niveau européen - il exprime en tout cas une tension en ce sens de la volonté, de la passion. La culture redécouvre le temps comme sa dimension propre. « Ce n’est pas dans le temps que tout naît et périt, mais le temps lui-même est ce devenir, ce naître et ce périr, l’abstraire étant, le Chronos qui engendre tout et dévore ses enfants ». « L’esprit d’un peuple (...) est dans le temps (...) Il a une histoire à l’intérieur de lui-même. En tant qu’il est un esprit limité, son autonomie est quelque chose de subordonné ; il passe à l’universelle histoire-du-monde, dont la dialectique des esprits particuliers des peuples, le tribunal-du-monde, représente les événements » (Hegel). En Europe, c’est donc la dialectique qui propose à la pensée le temps comme sa dimension propre. La dialectique, toutefois, avant de devenir encyclopédie de l’esprit absolu, a été encyclopédisme, pensée des Lumières, révolution politique. Les formes historiques de la dialectique sont apparues avant sa figure théorique. Le temps a été imposé à la pensée par la pratique. Et c’est pourquoi la conscience du temps - et de sa crise, de la négativité, du devenir et de la rupture du devenir - peut s’émanciper de la philosophie dialectique. Le problème dialectique ne s’épuise pas dans la figure résolutive rendue hégémonique par la philosophie du XIXe siècle. Et l’on peut même dire que la modernité ne naît qu’avec la rupture de l’hégémonie de la dialectique, avec la libération du temps échappant au contrôle de l’idéalisme allemand ou des nouvelles théologies positivistes françaises. La fonction de rupture semble être assignée à la poésie : entreprise exacerbée de Hölderlin au moment précis du surgissement du système dialectique, dissolution de tout emprisonnement du temps par l’intensité lyrique du travail de Rimbaud. Cette sensibilité moderne, axée sur la libération du temps, est aussi celle de Leopardi. Il l’anticipe, il en reconstruit la genèse pratique, et sa conscience théorique du phénomène parvient presque à maturité Tout cela in vitro, dans la distance séparant la province de la métropole, dans l’éloignement d’un centre qu’il sent se déplacer toujours plus « vers le nord ». Mais soudain, par une de ces étranges relations de cause à effet que l’histoire nous a appris à apprécier, cette perception lointaine du problème philosophique central, cette appropriation de la dimension temporelle comme axe de la pensée moderne, tout cela devient un extraordinaire terrain critique. Car si la dialectique restitue le temps à la pensée, si l’Europe a vécu et vit la dialectique de la libération - sa crise et sa négativité mais aussi la tension d’une espérance de reprise -, si le capitalisme construit de nouvelles structures sociales, il ne suffit pas d’appréhender tout cela, de se mettre à ce niveau. Outre la conscience du présent il s’agit de vivre la critique du futur. Le temps contraint la pensée à cette mobilité. Et sur l’horizon du temps, le lieu solitaire d’où Leopardi commence à observer le monde lui ouvre de très vastes perspectives. L’avant et l’après, vus et critiqués - le présent souffert dans la tension imposée par cette critique. Liberté et libéralisme, initiative économique et capitalisme, développement technologique et modernisation : tout cela ne suffit pas, il s’agit d’en connaître les fins, il s’agit de comprendre que cette réalité nouvelle, loin de devoir nous frapper de stupeur, nous impose la critique. La « séparation » leopardienne du/dans le cycle culturel européen du XIXe siècle, c’est la position privilégiée de la critique. Et si, nous l’avons vu, Leopardi n’est assurément pas le seul à développer cette critique au cours des années précédant les révolutions du milieu du siècle, pendant les années du Vormärz, si d’autres courants de pensée sont et seront présents sur ce terrain, de Schopenhauer à Nietzsche et Burckhardt en passant par la gauche hégélienne, pourtant la distance leopardienne, de cette pensée issue d’une italienne culture du lointain qui a pris la mesure de la crise plusieurs siècles auparavant, tout cela produit une radicalité de jugement, une tension du projet qui donnent à la situation historique de Leopardi une dimension extraordinaire. Leopardi naît au niveau de la métaphysique européenne : en outre le chemin qui l’y conduit, la violence de ce rapport donnent à la fonction critique dont il est l’interprète une dimension d’exception.

Leopardi européen, donc. Sa mémoire est européenne et le temps qu’il appréhende est celui qui régit tout entier le cycle historique des Lumières, de la révolution et de la restauration. De l’entrecroisement de plusieurs courants de pensée vivante naît l’originalité de l’approche leopardienne - approche d’emblée matérialiste, car c’est sur ce terrain que la conscience du temps se refuse à la sanctification du présent, et devient donc critique. Si la dialectique pose le temps au centre de la pensée, la critique du temps ne peut qu’être antidialectique, matérialiste. Tel est le second paradoxe énoncé d’emblée par Leopardi - manifestant par là même tant la radicalité de son approche de la thématique métaphysique européenne que la force de sa critique. Outre les leçons, limitées mais convergentes, de l’expérience historique directe, le matérialisme leopardien se construit à partir de trois courants de pensée. Tout d’abord le sensualisme et le matérialisme des Lumières, dans la complexité des dimensions et des scénarios par eux déployés, de l’attitude philosophique empiriste au constructivisme linguistique, de l’atomisme physique à l’imagination métaphysique. Ensuite la tradition philosophique et poétique italienne : celle de l’humanisme, de la Renaissance, qui voit l’homme construisant l’histoire et l’histoire, pour le meilleur et pour le pire, rendue signifiante par l’action humaine. Cette ontologie humaniste chez Leopardi rencontre et affronte sans relâche le matérialisme des Lumières. C’est donc sous une forme tragique que matérialisme et humanisme se confrontent. Un antagonisme très fort parcourt cette rencontre. C’est un temps fort et particulièrement original de la pensée théorique de Leopardi. Et de même qu’au cours de l’expérience historique la plus récente la révolution a tour a tour revêtu le masque de la revendication du droit et de la terreur, du cosmopolitisme et de la renaissance du sentiment national, de l’universalisme et de l’humanisme, de même dans la mémoire historique la dialectique du temps expose l’émergence historique de la différence. Il n’y a pas de place chez Leopardi pour une synthèse du passé et du présent, pour cette synthèse dialectique définie par la pensée réconciliée. Le rapport au matérialisme des Lumières déséquilibre le dessein dialectique, il en disloque l’ontologie. Le sens de la détermination n’est pas mis au service d’une perspective de dépassement. Alors que chez Hegel, la dialectique est un absolu, « la temporalité est annihilée : le rapport entre l’avant et l’après réduit à un pur lien de prémisses à conclusion, le futur est entièrement préconstitué et perd toute imprévisibilité, le présent se voyant retirer la multiplicipité, le choix et la liberté (...) Si donc l’histoire est cette mobilité de la vie temporelle, c’est l’histoire qui chez Hegel est annihilée » (Eugenio Garin). Il n’y a donc chez Leopardi de vie, de connaissance et de poésie que comme ouverture de l’expérience à de toujours nouvelles déterminations, comme ouverture de l’intelligence au procès continu de l’imagination. L’infini n’est jamais actuel, sa conclusion n’est jamais donnée. Et quand bien même elle le serait, par exemple sous la forme du néant, les passions humaines rompraient sa solidité. Douleur et désir s’opposent au « solide néant » - sans exigence d’absoluité contre « le progrès à l’infini (...) contradiction non résolue qui continue toujours à s’énoncer comme présente (...) contre la répétition infinie de cette ennuyeuse alternance de fini et d’infini » (Hegel). Non, il n’y a aucune exigence d’absoluité. Mais l’infini demeure infini chez Leopardi - infini des déterminations, des essences produites par l’imaginaire. Il n’y a donc pas de clôture de la dialectique. Leopardi vit la genèse de la problématique contemporaine, ou plutôt il saisit le problème de la philosophie classique allemande au moment même de sa genèse. Il expose, à travers les catégories du naturalisme et du matérialisme, les alternatives propres à la question de la construction de la subjectivité transcendantale. Il cerne ce travail de construction pour le contraindre à affronter un réel irréductible. Il voit le déploiement inachevé de l’imagination transcendantale - et nourrit de cet inachèvement son espérance matérialiste. Ce qui revient à dire que Leopardi appréhende par anticipation toutes les apories, les difficultés et la crise de la dialectique, dans l’immédiateté de l’apparaître, dans leur nécessité : tel est le terrain sur lequel s’exerce sa pensée. La critique se plie donc aux exigences du matérialisme. Par voie de conséquence, le matérialisme est élevé au niveau de la pensée critique. Ce rapport tradition humaniste-matérialisme des Lumières se déploie donc sous une forme critique, post-critique. Il n’y a aucun moyen de refermer la crise ouverte par la révolution ; ou plutôt il n’y eu a qu’un : appréhender, par delà tout souci de synthèse, celui que nous ont proposé la révolution, ses développements et ses variantes, en une vision aussi puissante que désenchantée. Et donc saisir comme seule réalité donnée le monde qui a été construit pendant la révolution et qui se débat aujourd’hui dans la crise, transcendantal d’une révolution défaite. Réalité donnée mais qui ne procure aucune jouissance. Insupportable. L’imagination traverse donc ce monde, elle en accepte les conditions et le poids - et quand elle s’en détache et prend de l’envol, c’est toujours au sein des déterminations de ce réel : mais avec quelle force ! La mémoire est une prison qui se traverse et se brise - de là on peut tout construire. Le poète avance dans la nuit, mais il avance. C’est pourquoi le matérialisme de Leopardi n’est pas du matérialisme antique, dont il ignore la rigidité des déterminations métaphysiques : c’est un matérialisme qui s’affronte directement à la dialectique et lui oppose un rapport matériel, poétique et social comme clef d’interprétation et de transformation du monde. Le sens de l’être vrai a une fonction de criblage permanent du réel - il joue un peu le rôle de l’ironie chez Schlegel : mais seulement lorsque, chez ce dernier, l’ironie est une façon de relativiser le présent non pas par rapport au passé, mais par rapport à l’être, à l’espérance, à l’agir. « L’ironie est la claire conscience de l’agilité éternelle, de l’infinie plénitude du chaos ». En ce sens, écrit encore Schlegel, « la poésie romantique est une poésie universelle progressive ». Si, comme le fait Luporini dans son « Leopardi progressivo », on peut dire que Leopardi est « progressiste », c’est seulement en ce sens qu’il s’avance sur le chemin frayé sur le terrain ontologique par la lumière d’une raison désenchantée et puissante, passant au crible et recomposant poétiquement les figures de l’être vrai.
La poésie se met au niveau de la pensée réfléchie. Elle fait corps avec elle, car seule la poésie peut faire avancer la connaissance de l’être et organiser avec tant de vigueur une telle série de ruptures matérialistes. La poésie est la forme grâce à laquelle le matérialisme exalte la dimension critique qui le constitue. Il est bien vrai que Leopardi est surtout un poète : non parce qu’il ne serait pas philosophe, comme l’ont toujours insinué les commentateurs italiens, mais parce que sa poésie contient un savoir, un complexe de savoirs, une clef théorique pour la construction du monde. Les mots et les choses sont unis dans le rapport poétique, ils sont redécouverts et reproduits, dans la totalité de leurs dimensions déterminées, au travers d’un procès constitutif qui se révèle être toujours davantage une véritable herméneutique de l’être : la poésie dit l’être parce qu’elle est la clef de voûte de l’être, la forme adéquate à un contenu dynamique et constitutif. Tout cela dans la matérialité, dans le monde des déterminations, du « questo » [1]. À chaque instant la poésie leopardienne est comme une croisière aux abords d’une côte rocheuse : les déterminations, les « questo » se succèdent, tels des récifs et des bas fonds. Ici cependant, un piège est possible, il est possible que la poésie, en plein triomphe de la détermination, se laisse sombrer dans l’indifférence. Si, pour parler comme Heidegger dans son Nietzsche, la poésie constitue « la métaphysique dans son intention la plus intime », puisqu’elle est « la matière essentielle d’où l’être se construit en tant que tel », que vont alors devenir les déterminations ? Au moment précis où la radicalité du matérialisme critique lui fait prendre une expression poétique, il se résout dans le flux et se perd sur un horizon d’insaisissabilité. Et le cheminement qui semblait si linéaire devient alors confus. Mais c’est à ce moment précis que Leopardi réussit une des opérations les plus originales et les plus complexes de la philosophie moderne et contemporaine : si l’être en tant que tel est poétique, s’il n’y a pas d’autre être que l’être poétique, il n’en résulte pas une perte des déterminations, mais une découverte des différences. Un déplacement du terrain de la détermination, du monde de la connaissance à l’horizon éthique. Ce choix n’a rien de kantien, encore moins de shopenhauerien : car pour être déplacé, l’horizon n’en demeure pas moins celui de la détermination éthique, du « questo », du sujet éthique. Leopardi déploie une véritable métaphysique des mœurs à partir de cette appréhension et de ces difficultés ontologiques. Il montre l’action éthique constituant les conditions de la production et de la reproduction humaines, de la durée sociale et de la communication intersubjective, constituant le monde de la vertu et de la politique. Mais il montre en même temps l’action éthique passant le monde au crible, choisissant et séparant. La vie contre la mort, la joie contre la douleur ; et si nous ne parvenons pas à faire triompher sur le terrain de l’histoire cette différence que nous souffrons et saisissons pratiquement, la poésie réaffirme sans relâche l’opposition, l’antagonisme et la rupture. « Il n’y a plus de manichéens, dit Pangloss. Il y a moi, répondit Martin ».

À partir de cette situation critique, nous pouvons saisir une troisième caractéristique de Leopardi, déjà défini comme homme européen et comme poète matérialiste : celle de l’actualité. L’expérience de Leopardi est celle d’un cheminement tout à fait spécifique. Cheminement qui le mène, à travers l’univers sensualiste, d’une critique de la nature au concept de « seconde nature ». Ce concept de « seconde nature » est on ne peut plus courant dans la pensée contemporaine. Nous ne chercherons pas à savoir si ce concept et l’univers des représentations et de la communication qui le remplit ont été élaborés par les Idéologues ou par les poètes romantiques - par delà cette question, nous chercherons à saisir la portée générale de cette image. Le monde est devenu artificiel. Mais cette artificialité n’enlève rien à la réalité du monde. Les déterminations de la communication couvrent l’espace tout entier des interactions humaines, dont elles définissent l’unique sens possible. Leopardi vit et décrit ce passage - de la nature à la « seconde nature » - comme un passage de la signification au sens, des choses aux mots, il comprend que ce passage investit l’être dans sa totalité, qu’il le requalifie et le redétermine. Leopardi fréquente la « seconde nature », le monde de la psyché, du savoir et de la politique, dont il traduit les dialectes et pénètre l’esprit. Les formes poétiques se démultiplient - l’extrême mobilité de l’acte leopardien, tour à tour ironique, joyeux, sarcastique et cruel, en fait une encyclopédie de l’esprit poétique. L’univers artificiel est exposé comme art. Les faits linguistiques deviennent des jeux ontologiques. Ici, la poésie construit un monde. La métaphysique matérialiste des mœurs commence à tournoyer. Légèreté et indifférence entrent parfois dans la danse, mais l’artificialité du cadre n’enlève rien à sa dense mondanité. L’illusion est effective. La grande stratégie du Machiavel lyrique commence à se dessiner avec la définition de ce cadre. Car cette dignité, cette actualité, cette énorme constructivité, participant de la puissance métaphysique de la « seconde nature », laissent cependant les choses dans une situation extrêmement critique. Le monde se construit sans relâche, mais ne parvient pas à donner une preuve tangible de sa réalité - un sens est imposé au monde, mais nous ne parvenons pas à en comprendre la signification -, et la séduction qui nous attache à cet horizon changeant n’enlève rien à la perversion de l’absence de valeur. Un grand passage historique se trouve représenté sur cette scène poétique - l’absorption de la société par le capital, catastrophe innovatrice que le XIXe siècle vivra jusqu’au bout. Non pas la seule révolution capitaliste, mais la formation de l’hégémonie du capital. Ce qui fait l’actualité de Leopardi, c’est qu’il est le premier à avoir perçu, dans la dimension poétique et selon le rythme des niveaux structurels du jeu métaphysique, le passage de la soumission de la société à l’artificialité capitaliste. Artificialité puissante, artificielle dans la mesure seulement où elle est le fruit de l’art et non de la nature, mais puissante comme une « seconde nature ». Leopardi décrit la genèse de ce processus, le saisit dans sa dimension formelle, le critique et toujours en retrace les schèmes et les dynamiques imaginaires. Nous vivons aujourd’hui la réalité de cette soumission, et plus seulement sa dimension formelle, sa possibilité - la subsomption de la société par le capital forme notre expérience quotidienne de la solidité du commandement, de l’impossibilité de le transcender -, ce qui nous fait encore mieux sentir la force de l’approche leopardienne. Le long siècle qui nous sépare de Leopardi n’a été que celui d’un progrès dans la soumission de la société au capital - de l’expression maximale du malheur et de la destruction. La poésie a anticipé le réel et le réel a confirmé les dires de la poésie. Et si Leopardi est actuel, ce n’est pas seulement parce qu’il comprend le processus dès son commencement, mais aussi parce qu’il en présente la critique. Ce monde indifférent et compact en train de se construire sous ses yeux, pourvu de sens mais non de signification, il veut le briser.
Les dynamiques qui commencent à former cette nouvelle composition, il veut et il doit les détruire : l’avènement de la critique se produit lorsqu’elle se libère des déterminations de la sujétion métaphysique pour, du sein de ces déterminations, mettre en marche un projet nouveau - la métaphysique doit se fonder sur l’éthique. Et il est parfaitement vain de rejeter de façon insultante cette opération en arguant du fait qu’elle ne parviendra jamais à établir un fondement. Car Leopardi ne recherche pas de fondement - le fondement, c’est le tout ontologique dans lequel il est plongé, c’est le jeu des déterminations naturelles toujours renouvelées, cette sorte de suffoquante dégradation matérielle de la domination. Contre le fondement il y a l’acte éthique qui se dresse, l’avènement de la critique, la stratégie poétique. Il n’y a pas de sujet ; il n’y a qu’un rapport inachevé, dynamique et dramatique qui veut se faire sujet. Ou encore, pour être plus précis : le matérialisme post-critique dont nous avons parlé devient ici sujet éthique. Il refuse de se laisser entraîner dans l’indifférence de la « nature », dans la totalité des dimensions sans signification qui le constituent. Il recherche l’être. L’ontologie se secoue et s’éloigne de l’artificialité. Elle se recherche en tant que sujet. Nous retrouvons l’antagonisme, le manichéisme, le cri de révolte du poète. En comprenant la force de son approche critique du monde, nous saisissons donc l’actualité de la poésie de Leopardi.

Au Leopardi européen fait écho une critique désespérément provinciale. Si Leopardi est bien le poète de la résurgence, il n’est pas le poète du « Risorgimento », de cette alliance fortuite aussi bien que funeste du profit et de la rente gracieusement offerte par l’histoire. Héros et épigones du « Risorgimento » ont tout de suite senti la « différence » léopardienne : et nous avons d’emblée une interprétation qui, s’affrontant avec Leopardi - affrontement inévitable - tente d’en limiter l’impact. Le sujet éthique de la poésie leopardienne est ainsi écrasé sur le sujet individuel, et la triste vie menée par le poète devient un symbole de sa poésie et de sa métaphysique : d’« une vie étranglée » au « poète de l’idylle ». Mais ceux qui se sont opposés à cette interprétation n’ont pas mieux cerné la figure de Leopardi. Reprenant à leur compte les valeurs abandonnées par la bourgeoisie et désormais en marche vers un horizon radieux, ils ont transformé l’œuvre de Leopardi en une apologie d’un faux progrès. La protestation de Leopardi finissait par être une révolte non plus contre le caractère insensé du développement en cours et contre le malheur individuel qui en découlait, mais contre l’inachèvement de ce développement historique, étranglé lui aussi. Leopardi moraliste, Leopardi progressiste. Mais Leopardi refuse également ce rôle, car sa pensée et se poésie sont purement et simplement révolution. Il n’a pas de mémoire à défendre, ni de continuité à imposer. Sa poésie naît de la rupture. La rupture définit, caractérise et résume son approche poétique. Rupture qui est avant tout interruption, transgression et violence - rupture, donc, au sens propre du terme. Le vouloir poétique de Leopardi est marqué par une déchirure que l’élégance classique de son travail poétique s’emploie à agrandir avec une froide passion. Cet acte de subversion est essentiel et déterminant : c’est ici que la synthèse et le dépassement dialectique sont éliminés, y compris comme fantasmes, comme simples possibilités idéelles. C’est aussi ce qui fait le secret et le miracle de la poésie de Leopardi : il parvient à préserver la violence de son approche, donnant par là une dimension radicale au mouvement poétique. Cela pour commencer. Ensuite le discours s’élargit. Par rapport à l’histoire, la poésie déplace la connaissance et l’installe à un autre niveau ontologique. Ce qui est extrinsèque, ce qui est superficiel, ce qui est artificiel est alors traversé par la lecture poétique. Ce déplacement débouche sur l’éthique : la poétique en effet, brisant la superficialité de l’être, projette en avant une véritable constitution du monde par l’homme. C’est en participant à ce flux constitutif que la poésie leopardienne pose l’alternative la plus haute à toute entreprise de résolution dialectique du processus historique. Leopardi déplace le réel jusqu’à un horizon sur lequel le monde est construit. Ce qui devient central, c’est donc le rapport entre le lent mouvement ontologique de l’être et la puissance de l’inspiration poétique, de l’acte de rupture et de constitution. Entre « lenta ginestra » [2] et « Begeisterung ».
C’est ce rapport qui est le fondement. Fondement totalement ouvert et tragique, précaire et constitutif, et pourtant défini par l’espérance. Mouvement qui semble parfois pendulaire, qui en tout cas n’est jamais dialectique, car ses segments sont toujours brisés par la marche en avant de la production poétique. Poésie et métaphysique coïncident chez Leopardi avec cette démarche de l’être. La poétique est à ce point interne à l’ontologie que les mécanismes de l’autovalorisation se manifestent comme un flux naturel : non pas simple première, ni même seconde nature, mais plutôt troisième, quatrième, énième nature qui se voit déterminée pour cet « animal historique » qu’est la conscience humaine par la consolidation des ruptures successives et de l’espérance. Leopardi révolutionnaire, donc - expérience de la révolution qui, par delà le « Risorgimento », se rattache à l’expérience européenne, à l’expérience matérialiste, à l’actualité d’un processus de libération de l’homme tout entier. Un humanisme radical, révolutionnaire et collectif organise la poésie leopardienne, son procès : humanisme destructeur de toutes les fables hypocrites sur la nécessaire limitation des libertés comme condition d’un progrès sans précédent ; humanisme constitutif d’un fondement antagoniste et d’un désir infini, producteur d’un projet matérialiste de solidarité.

C’est ainsi que se présente à nos yeux l’actualité de la poésie de Leopardi. Il faut tenter de la soustraire à ce qu’elle est devenue : un objet de musée fièrement exhibé au terme d’un long travail de neutralisation. Il faut lui restituer la critique, l’action, le projet éthique qui l’animent, il faut reconnaître sa grandeur philosophique qui en fait une alternative radicale à la culture bourgeoise et dialectique du siècle passé. Leopardi doit être célébré pour avoir forcé la vérité du monde au point d’en découvrir la dimension dynamique et vitale, collective et constitutive. Et, comme le dit G. Colli « il a pu le faire parce que c’était un homme d’action, comme tout philosophe authentique. Dire la vérité fut son action, action hautement héroïque, collée au destin même de l’homme. Tandis qu’avec ses mots hautains et cristallins il se refuse à toute douceur, il donne aux autres l’occasion de connaître la vie en les plongeant dans les eaux glacées de la saine raison pour qu’ils secouent la torpeur des narcotiques modernes. La jeunesse aime déjà en Leopardi le poète, il lui faudra maintenant honorer le philosophe ».

(Traduit de l’italien par François Matheron)

Par andoar
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Mardi 24 mai 2005

Les Calendriers

 

                    Le sentiment du temps qui passe régit toute notre vie et l’a fait de tout temps. Là où nous sommes, le besoin de mesurer des durées, des moments... de se placer dans l’histoire, existe réellement et ne peut être évité. Une difficulté a alors toujours existé : notre perception des durées est relative et varie aussi bien selon la personne que selon le moment. Qui n’a jamais, intéressé par une discussion, un cours, pensé alors qu’il regardait sa montre " Tiens, une heure s’est déjà passée ! Je ne pensais être là que depuis 5 minutes !!! " Une société a donc besoin de régler ce temps, de faire que, pour chacun, l’heure, le jour... soit le même (en Grèce, la diversité des calendriers, qui variaient selon les régions, posait beaucoup de problèmes !).

                    Chaque civilisation doit alors choisir un repère, une façon de faire coïncider ce que nous appelons " calendrier ", avec des phénomènes cycliques (pour les problèmes des temps plus brefs voir outils de mesure du temps) Le choix de ce repère se porte alors, naturellement, sur les astres, souvent employés déjà pour régler les tâches agricoles ou, dans une échelle plus brève, la durée du sommeil, du travail ... Selon l’époque, les connaissances astronomiques, le régime en vigueur, le choix se porte sur telle ou telle étoile, telle ou telle planète. Le cycle solaire et les lunaisons sont des étalons de durée qui servent souvent de base à ce calendrier, comme au Moyen Orient. Ce sont en effet des phénomènes à la fois évidents, faciles à observer pour tous, et pouvant être calculés de façon précise (les Mayas connaissaient déjà, à quelques minutes près la durée de ces cycles !).

                    Un système de mois, basé le plus souvent sur les lunaisons, est associé à une année principalement solaire et à un système de jours faisant apparaître l’alternance jour/nuit.

                    Les difficultés se déclarent alors, dues à des définitions que l’on pourrait qualifier " d’imparfaites ", ou plutôt, de " variables " : qu’est-ce que l’année ? Doit elle être définie comme l’intervalle qui sépare deux solstices, ou bien deux passages du soleil au même endroit ? Doit on alors prendre le nombre de jours, entier, qui se rapproche le plus du phénomène, ou un nombre entier de semaines, de mois ? A ceci se rajoute le problème de la numérotation ou de l’appellation des jours, des mois, des années : celle-ci doit-elle débuter un 1er Janvier (ou l’équivalent) ? Pourquoi ne pas plutôt la faire commencer en été ou au printemps ?

                    Tous ces problèmes sont résolus différemment selon les civilisations et les époques, et c’est là l’originalité principale de chaque calendrier, dans lesquels des solutions, des appellations différentes, souvent régies par les dignitaires de la religion en place (on peut prendre l'exemple frappant du calendrier romain), ont été choisies.

                  

                     De nos jours, le calendrier grégorien (romain) a été adopté par tous et les astronomes ont défini un calendrier universel, servant à trouver le jour de la semaine pour n'importe quelle date, de l'an 1 à l'an 2500!!

 

 

 

Babylone

 

        Les lunaisons constituent les divisions de référence de ce calendrier. Comme celles-ci comportent 29.5 jours environ (la durée du cycle lunaire avait été calculé à 29 j 12 h 44 min 2.8 s, soit 0.5 secondes de moins que la valeur admise actuellement ! ), les peuples de Mésopotamie choisissent de faire alterner les mois de 29 et de 30 jours.

        Au début de l'empire Babylonien, les astronomes ayant constaté que les éclipses lunaires se produisaient en moyenne tous les 6 mois, l'année de 177 jours, correspondant à cette période, fut adoptée.

        Mais l'année basée sur le cycle solaire correspondant à deux ans basés sur le cycle lunaire n'était guère pratique pour établir les calendriers agricoles, et l'année de 354 jours fut donc adoptée (12 mois lunaires).

 

        Cependant, l'année nouvellement créée n'est toujours pas exactement en accord avec le soleil. Voulant conserver le système de mois lunaires, les astronomes décidèrent d'ajouter, approximativement tous les trois ans, un mois. Il fut alors admis que c'etait le monarque qui devait décider, avec l'aide des astronomes, d'ajouter ou non le mois. Il publiait ainsi un décret, lorsque ses conseillers avaient remarqué que le lever héliaque d'une étoile avait lieu durant un mois inhabituel.

 

 

Rome

 

            Le calendrier Romain, qui est celui que nous utilisons, n'a pas toujours été tel que nous le connaissons actuellement : plusieurs réformes ont été nécessaires pour le rendre de plus en plus précis. Ces réformes ont, en majorité, été controllées par l'Eglise et les empereurs, sur les conseils des astronomes.

            Dans la première réforme, des noms de dieux sont choisis, sous l'influence de l'Eglise, pour former le nom des mois. Par exemple, le premier mois, martius vient de Mars, dieu de la guerre, aprilis provient de Aperta, surnom d'Apollon (dieu de l'amour), tandis que le troisième est dédié à Maius (Jupiter), et le quatrième, à Junon.

            Lors de la seconde réforme, un cycle de 4 ans, comportant 1465 jours (ramenant l'année moyenne à 366.25 jours, donc une journée plus longue qu'elle n'aurait dû avoir) entre en vigueur. Supprimer un jour par an, et donc ramener le nombre de jour à un nombre pair (donc à un nombre néfaste), était alors impensable, surtout dans une société influencée par la religion. Il suffisait alors, lorsque l'on s'apercevait que l'année était en retard par rapport au soleil, de supprimer l'intercalation de Mercédonius, mois correspondant à notre février, ou réciproquement. Cette tâche fut confiée, par un décret, aux pontifes qui ne disposaient alors d'aucune donnée astronomique. Lorsque l'on sait que Mercédonius n'existait pas réellement dans le droit romain (par exemple, un créancier pouvait avoir 22 jours de plus pour payer ses dettes ! ), on comprend l'absurdité de cette loi qui n'avait pas prévue les manipulations qui suivirent. Ceci conduit finalement au décalage total du calendrier sur le soleil, et donc à un mécontentement des paysans qui ne pouvaient plus fixer de date pour les semences et les récoltes.

 

        Ce contexte incita Jules César, qui régnait à ce moment, à faire une nouvelle réforme du calendrier. Pour cela, il fit appel à Sosigène, un astronome d'Alexandrie qui jouissait alors d'une grande réputation.

 

          Il doit être noté que, après la mort de César, en 710 AUC (710 ans après la fondation de Rome (datée de l’an 753 avant notre ère)), les pontifes chargés de la réforme, à qui les astronomes avaient indiqué qu'une année de 366 jours était intercalée tous les quatre ans, crurent bon de compter l'année en cours dans le cycle de 4 ans. Ce cycle fut donc réduit à 3 ans (cette erreur est presque normale, puisque dans tous les textes religieux, les écclésiastiques utilisaient ce système de comptage un peu spécial). Ainsi, cette erreur dura jusqu'en 746, date à laquelle Auguste se rendit compte du décalage de 3 jours de l'année (12 jours avaient été intercalés au lieu de 9). Il fut donc décidé qu'aucune année ne comporterait 366 jours jusque en 761, date à laquelle tout rentra dans l'ordre.

    Un moyen fut alors mis en place pour déterminer si une année devait être ou non bissextile: celle-ci devait s'écrire sous la forme d'un multiple de 4 plus une année. (4x +1)

    Par exemple, 765 = 764 + 1= (4 x 191) + 1 Cette année est donc une année bissextile.

 

 

La grèce

 

            Les Grecs ne disposaient pas d'un unique calendrier, mais de plusieurs, chacun correspondant à une cité ou à une région. La Grèce, en effet, était alors faite de plusieurs cités-états. Selon les villes, les provinces, les régions, les calendriers variaient, ce qui posait des problèmes aux Grecs. Une solution fut trouvée en prenant  le calendrier d'Athènes, qui dominait alors la Grèce, comme référence. On dispose aussi de ceux de Délos, de Delphe, de Crète, d'Ionie, le calendrier d'Athènes restant le plus connu. Les bases des différents cycles restent les mêmes.

            Il est intéressant de remarquer que le calendrier "officiel",  étant trop compliqué pour un usage civil, alors que les communications entre régions étaient très faibles, fut uniquement usité par les astronomes et les mathématiciens qui avaient besoin de repères très précis.

 

 

L'Egypte

               

            Le calendrier Egyptien n'a été créé que pour les besoins de l'agriculture.

            Définissant alors l’année comme "le temps nécessaire pour une récolte ", les Egyptiens nomment celle-ci "rempit", et la représentent sous la forme d’un hiéroglyphe composé d’une jeune pousse et d’un bourgeon. Ayant abandonné très tôt le système basé sur les lunaisons réelles, ils utilisent des mois civils et divisent l’année en 3 saisons, basées sur le Nil et ses crues :

- akhit, période d’inondations.

- perit, saison fraîche correspondant à la décrue du fleuve.

- chemou, saison des récoltes, équivalent à de notre saison chaude (été).

 

Par andoar
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Mardi 24 mai 2005

Né en Allemagne, Charles Bukowski arrive aux Etats-Unis à l'âge de deux ans où il passe une enfance et une jeunesse difficiles. A vingt-quatre ans il écrit son premier roman, 'Le Postier', qui ne sera publié qu'en 1971. Après une longue période où il enchaîne les petits métiers, il entame une collaboration avec le journal anticonformiste 'Open city' dans lequel il publie ses oeuvres : 'Mémoire d'un vieux dégueulasse', 'Contes de la folie ordinaire'... Poèmes, nouvelles, romans, Bukowski choque. Asocial, provocateur, obscène, mais aussi poète génial, il dépeint avec violence la société américaine, le règne de l'argent, la morale hypocrite et la modernité médiocre. Souvent associé au mouvement culturel de la 'Beat generation', Bukowski a aussi collaboré avec le cinéaste Barbet Schroeder. S'il ne fait pas l'unanimité, Bukowski a aujourd'hui une stature et une influence considérables que certains comparent à celles d'Ernest Hemingway. Un film documentaire de John Dullaghan sorti en janvier 2005 rend hommage à ce célèbre poète.

rire

meilleur était le temps où nous roulions après un moment sans nous être vus.
tu avais demandé à me voir, tu voulais être conduite quelque part. ta voiture avait été volée. non, c'était pas ça : c'était le carburateur ou bien tu avais besoin d'un réglage. de toute façon nous roulions et nous nous sommes arrêtés au feu sur Los Feliz, et tes cheveux étaient démêlés et longs et tu disais " je sors avec Paul en ce moment ". j'ai ri. je n'avais pas ri autant depuis des mois, des années. puis je me suis retenu : est-ce que je riais pour te faire croire que je m'en foutais ? ou bien n'était-ce que de contentement ou de soulagement ?
alors je me suis radiographié et j'ai vu que ça n'avait pas été défensif : simplement ça faisait du bien d'en finir.
alors nous avons fait ta course et nous sommes allés manger quelque part, et j'ai proposé que l'apéro soit bu à la santé de Paul qui n'avait aucune idée de ce qui l'attendait, mais tu as suggéré qu'il n'avait aucune idée de ce à quoi tu allais échapper, et j'ai proposé que nous buvions à ça. puis nous avons bu encore un verre sans porter de toast.
j'ai toujours aimé ta chevelure brossée comme ça et tu as toujours su exactement où placer le ruban.

se rencontrer est plus excitant que se séparer mais se séparer est plus important si on veut continuer de vivre à sa façon. un jour je verrai tout de ta beauté bouffie, tes jambes avachies, insensible à moi : on s'est tous fait avoir.

LE RAGOUT DU SEXAGENAIRE

1980-1994

En 1980, à l'âge de 60 ans, Buk s'attaque à un roman sur ses premières années, les Souvenirs d'un pas grand chose (Ham on Rye). Sous le nom de Chinaski, c'est bien le jeune Charles, ou Henry Jr comme on l'appelle encore qui raconte son enfance puis sa jeunesse. Parallèlement il produit les nouvelles qui formeront je t'aime, Albert (Hot water music).

Au fil de sa correspondance et de ses écrits, Buk mentionne régulièrement John Fante. John Martin prend d'abord Fante pour un personnage imaginaire, mais finit par découvrir cet auteur. Probablement sur une étagère poussiéreuse, dans un recoin de bibliothèque publique : les romans de Fante ne sont plus édités depuis près de quarante ans - pur scandale. Enthousiasme de Martin. Black Sparrow publie donc Demande à la poussière (Ask the Dust), écrit en 1939. D'autres volumes suivront. Buk signe la préface :

J'étais jeune, affamé, ivrogne, essayant d'être un écrivain. J'ai passé le plus clair de mon temps à lire downtown à la bibliothèque municipale de Los Angeles et rien de ce que je lisais n'avait de rapport avec moi ou avec les rues ou les gens autour de moi. [...] Je tirais livre après livre des étagères. Pourquoi est-ce que personne ne disait rien ? Pourquoi est-ce que personne ne criait ? [...] Un jour j'ai sorti un livre, je l'ai ouvert et c'était ça. Je restai planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l'or à la décharge publique. J'ai posé le livre sur la table, les phrases filaient facilement à travers les pages comme un courant. Chaque ligne avait sa propre énergie et était suivie d'une semblable et la vraie substance de chaque ligne donnait sa forme à la page, une sensation de quelque chose sculptée dans le texte. Voilà enfin un homme qui n'avait pas peur de l'émotion. [...] Le livre était Ask the Dust et l'auteur, John Fante. Il allait toute ma vie m'influencer dans mon travail.

Après tant d'années d'oubli, les tirages de Fante atteindront les 100.000 exemplaire aux États-Unis. En France l'intégrale se lit en poches et on parle de 500.000 exemplaires. Bukowski rencontrera finalement John Fante, peu avant sa mort. Diminué par le diabète, aveugle et amputé des deux jambes.

En 1981 le réalisateur italien Marco Ferreri signe le film Contes de la Folie Ordinaire, inspiré de nouvelles de Buk. Le scénario est co-signé Ferreri et Sergio Amidei, Ben Gazzara y joue un avatar de Chinaski. La divinissime Ornella Muti partage l'affiche dans le rôle de Cass, putain superbe et autodestructrice de la nouvelle La plus jolie fille de la ville. Michel Piccoli prête sa voix à Gazzara dans la v.f. La musique est de Philippe Sarde. Et malgré tout ça ce film est une catastrophe. Un immonde et pathétique navet. Bukowski n'a aucune responsabilité dans cette affaire, sauf celle d'avoir cédé ses droits. Il est atterré. Sachez toutefois que c'est encore l'affiche de ce film qui sert de couverture aux Contes dans leur édition française. Cette rose posée sur un sexe de femme, derrière une porte bleue ouverte, est devenu depuis près de vingt ans un logo Bukowskiesque.

Cette même année parait le recueil de poèmes Dangling in the Tournefortia, dédié à John Fante, et Ham on Rye (Souvenirs d'un pas grand-chose).

Buk a laissé tomber sa vieille WV bleue pour rouler en Mercedes. Plus pratique pour se rendre aux courses. Dans sa maison, entouré de l'affection des siens (Linda, leurs six chats), il boit du vin de qualité et écrit dans son bureau. Peinard. D'aucun lui reprocheront cette vie de bourgeois. Après cinquante années de galère, quand même.

En 1983 Robert Crumb, pape de la BD underground US des 60s (Fritz the cat) illustre la nouvelle Bring Me Your Love. Pas de BD non, mais quelques planches de Crumb en regard du texte. Parution également du recueil de nouvelles Hot Water Music (Je t'aime, Albert).

En 1984 sort un moyen métrage The killers, de Patrick Roth. Le scénario est co-signé Roth et Bukowski, et ce dernier y fait même une apparition. L'expérience Crumb-Buk se renouvelle avec la sortie de There's No Business.

Le 18 août 85, après neuf ans de vie commune, Buk et Linda se marient.

Barfly, le film. Huit ans depuis que Buk et Schroeder se sont rencontrés, six ans que Buk a signé un contrat sur le scénario, toujours pas de film. L'intégrité de Schroeder y est sans doute pour beaucoup. Pas de happy end, pas de final cut de producteur gestionnaire, pas de concessions. Buk a peu de respect et d'intérêt pour le cinéma, c'est bien l'honnêteté de Schroeder qui a su le convaincre. Outre le désastre du film de Ferreri, peut être pense-t-il à son vieux maître John Fante. Buk écrit par exemple, à propos d'un des innombrables briefings Barfly :

C'était la première des nombreuses réunions qui devaient se noyer dans l'alcool, surtout en ce qui me concernait. J'avais besoin de ce soutien car, de fait, je ne m'intéressais qu'à la poésie et aux nouvelles. Écrire un scénario me paraissait le comble de la stupidité. Mais des hommes plus valables que moi s'étaient fait prendre à ce jeu ridicule. 

Après avoir bouffé moult vache enragée, Fante finit en effet par s'enrôler comme scénariste dans l'une des majors de Hollywood. Il en gardera toute sa vie le sentiment d'avoir gâché son talent - contre de confortables paquets de pognon il est vrai.

1986  - l'acteur Sean Penn se propose de jouer le rôle de Henry Chinaski et de produire Barfly, à condition que Dennis Hopper réalise. Schroeder deviendrait le producteur. L'accord ne se fera pas, Schroeder tenant à réaliser et Buk restant confiant envers lui dans sa volonté de rester fidèle à son scénario. Ce sera finalement Mickey Rourke, alors au faîte de sa carrière d'acteur, qui jouera Chinaski. Schroeder parvient à faire produire le film par Canon. Péniblement. Accompagné de Buk, il devra investir les bureaux de la Canon muni d'une scie électrique et menacer de se couper les doigts un à un si le projet est annulé comme ce fut envisagé un moment.

Buk publie You get so alone at times that it just makes sense.

Février 87 - le tournage de Barfly commence. Budget oblige, il est bouclé en 34 jours. Entre l'écriture et les après-midi rituels sur les champs de courses, Buk passe de temps à autre sur le plateau pour des ajustements de dernière minute de son scénario. Une copie zéro est envoyée à Cannes: le film est sélectionné. Buk commence à écrire un roman, Hollywood, inspiré de la genèse de Barfly.

La première projection à lieu cet automne à L.A. Buk aime, il s'y retrouve. Le film connaîtra un certain succès - les noms de Rourke et Dunaway y sont sans doute pour beaucoup. Bukowski acquiert donc une certaine connaissance, sinon reconnaissance, dans le grand public. Beaucoup de ses lecteurs l'ont découvert à travers cette adaptation. Black Sparrow publie le scénario du film, accompagné de photos du tournage, The Movie: "Barfly".

Cette même année sort un autre film, Crazy love, du belge Dominique Deruderre, inspiré de L'amour est un chien de l'enfer. Tout aussi peu hollywoodien que Barfly.

1988 - Publication d'un recueil d'anciens poèmes, The roominghouse Madrigals: Early selected poems 1946-1966.
En décembre Buk est atteint de tuberculose. Il arrête de boire avec une facilité surprenante le temps du traitement qui durera près d'un an, mais de son propre aveu il ne parvient alors plus à écrire.

1989 - Parution de Hollywood, roman sur l'histoire de Barfly. C'est bien sûr du pur Chinaski, et Buk nous prévient que "ce roman est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait pure coïncidence, etc." Le etc. est d'origine. Outre Linda Lee (Sarah), et Schroeder (Pinchot), on y croise Dennis Hopper (Mack Austin), Sean Penn (Tom Pell), Madona (Ramona), Mickey Rourke (Jack Beldsoe), Faye Dunaway (Francine Bowers), Helmutt Newton, Isabella Rosselini, David Lynch, Jean-Luc Godard et probablement quelques autres personnalités que je n'ai pas su identifier.

En octobre sa fille Marina, devenue ingénieur (Cal Tech), se marie.

1990 - Sortie du Septuagenerian Stew (Le ragoût du septuagénaire).
Chris Innis signe le court-métrage Love Pig (également connus sous le titre Bring me your love), sur une musique rap de 2 Live Crew. Buk en personne fait y une apparition.
 

En 1991 le français Patrick Bouchitey réalise le film Lune froide. On y croise, outre Bouchitey lui-même, Jean-François Stevenin, le regretté Jean-François Bisson, Jackie Berroyer. Scénario co-signé Bouchitey et Berroyer, musique de Didier Lockwood. Produit par Luc Besson, le film sera nominé aux Césars la même année. Il rencontre cependant un accueil assez hostile. Il est vrai que l'adaptation sur grand écran de scènes telles que celles de La sirène baiseuse de Venice, Californie peut être dure à avaler. Note perso : j'ai une affection toute particulière pour ce film superbe. C'est par lui que j'ai découvert Bukowski. Patrick Bouchitey en soit remercié ici.

Neeli Cherkovski publie  Hank : the life of Charles Bukowski (Hank : La Vie de Charles Bukowski), la bio officielle. Buk rédige un journal, qui s'étale jusqu'en 93 : The Captain is out to Lunch (and the sailors have taken over the ship), et qui sera illustré par Robert Crumb. Il a laissé tombé sa machine à écrire pour un Macintosh (ultime trahison à l'imagerie traditionnelle du poète maudit) et produit plus que jamais.

1992 - The Last Night of the Earth Poems

1993 - Run with the Hunted : A Charles Bukowski Reader, et Screams from the Balcony: Selected Letters 1960-1970, premier volume de sa correspondance annotée par Seamus Cooney. En hommage à la littérature de gare, Buk pond un polar intitulé Pulp, où Chinaski cède la place à Nick Belane, privé minable (évidement).

Et, puisqu'il faut bien l'écrire ici :

Le 9 mars 1994, Charles Bukowski s'éteint à San Pedro, Californie, à l'âge de 73 ans. Leucémie.
Son épitaphe : Don't try (n'essaie pas).

FEMMES
1970-1979

Extraits de comment se fait-il que vous soyez dans l'annuaire (L'amour est un chien de l'enfer) :

quand les femmes téléphonent, je réponds :
oh ! oui, j'écris, je suis écrivain
[...]
je me sens toute sotte de vous téléphoner,
poursuivent-elles, et j'ai été surprise
de vous trouver dans l'annuaire.
[...]
et elles arrivent
[...]
pour un homme de 55 ans qui n'a pas couché
avant 23 ans et pas
très souvent jusqu'à ce qu'il en ait 50
je pense que je resterai dans l'annuaire
du Pacific Telephone
jusqu'à ce que j'aie atteint
un score convenable pour un homme
de mon âge.

Pour l'instant Buk a cinquante ans. Mais il entre en effet dans ce dont il parlera plus tard comme l'une des périodes les plus dingues de sa vie. Celle, entre autres, du vieux bandard fou.

Janvier 1971 - un an après sa démission, Le postier parait chez Black Sparrow Press. Les 2.000 premiers exemplaires sont vite épuisés, un second tirage est lancé. 

Buk vient de rencontrer Linda King, trente cinq ans, déjà mère de deux enfants. Artiste à ses heures, forte personnalité.
Linda ne sait trop quoi penser de ce type, de près de vingt ans son aîné. Elle sera le personnage de Lydia Vance dans Women. Elle sculpte un buste de Buk : les séances de pose deviennent prétexte à une étrange cour amoureuse. Elle cédera sur le carrelage de sa cuisine, juste avant que les enfants ne rentrent de l'école.

Leur longue histoire commence : des années durant, ils rompront et se rabibocheront environ une fois par semaine, toujours pour la dernière fois. Fracas maximum. Vaisselle brisée. Hurlements. Les voisins appellent les flics. Bref : ils s'adorent. L'un comme l'autre, mais surtout l'un, ne se priveront pas d'autres aventures.

Les groupies affluent, et Buk n'hésite pas à user de sa renommée pour lever tout ce qui bouge. Tanya, Iris, Cecelia, Hilda et Gertrude, Cassie, Tessie... A un quidam qui lui demande comment une vieille mocheté comme lui fait pour sortir ces superbes créatures :

Mon dieu, comment faites-vous ?
- Je tape, j'ai dit.
- Vous tapez ?
- Oui, dix-huit mots à la minute en moyenne.

En février parait le dernier numéro de Laugh literary, édité par Cherkovski et Buk. Vivant maintenant de sa seule plume, il ne peut se permettre de maintenir le journal à flot. En outre la lecture des courriers de candidats contributeurs lui prend beaucoup de temps.

Buk avait écris à propos de Jon Edgar et Louise Webb : "ces gens sont des géants dans un monde de fourmis". En juin Jon, ami et premier éditeur de Buk, meurt à l'âge de soixante six ans.

Buk est publié chez Penguin, dans la collection Modern Poets, dans un recueil lui est consacré ainsi qu'à Harold Norse et Philip Lamantia. Penguin est une énorme maison d'édition, dont les publications sont largement diffusées.

Frances Smith et Marina reviennent s'établir dans la région de L.A. : Marina, alors âgée de six ans, rend désormais visite à son père chaque semaine.

Le poète Beat Lawrence Ferlinghetti dirige à San Francisco City Lights Books, autre maison établie. Il prépare la publication des nouvelles de Tales of ordinary madness (Contes de la folie ordinaire).

Le jeu des lectures publiques le dégoûte toujours autant, mais c'est lucratif. C'est sans doute aussi l'occasion de rencontrer ses admiratrices. Bukowski en donne beaucoup, et il reste un show man exceptionnel. Ce ne sont plus seulement les boites de nuit de L.A. qui l'invitent, mais aussi les facs : université de Bellingham (Washington), du Nouveau-Mexique. A l'occasion d'une lecture à San Francisco début 1972, il retrouve Douglas Blazek. A Frisco Buk et Linda logent dans le trois pièces de Ferlinghetti. Le voyage, ainsi que la lecture sont filmés par un jeune type du nom de Hackford : on va en reparler.

En juin John Martin publie Mockingbird wish me luck (Oiseau moqueur, souhaite-moi bonne chance).

Hiver 1972 - pendant une mauvaise période avec Linda, Buk se met à voir Liza Williams (Dee Dee dans Women), qu'il a connu dans les années 60. Issue de l'underground, rédactrice elle aussi au Los Angeles Free Press (le journal parallèle le plus important de la ville), elle travaille pour une grosse société de production de disques et connaît tous ceux qui comptent dans le milieu artistique de L.A.. Elle a quarante deux ans. Buk vit une histoire avec elle mais ne souhaite plus s'accrocher.  Ils sont sur deux planètes très différentes. Liza est pourtant amoureuse, elle, et va en baver.

C'est Liza qui lui a présenté Taylor Hackford, tout jeune réalisateur. Il propose un projet de documentaire sur Buk à une chaîne T.V. publique de L.A.. Accepté. Il suit Buk partout. Aux courses, au magasin de vins et spiritueux, dans son appartement.

Buk rompt avec Liza (et retrouve Linda).

En Allemagne le Journal d'un vieux dégueulasse est paru en poche, mais ça ne marche pas terrible. Weissner se lance dans la traduction du Postier. Là encore les ventes seront décevantes. Il reçoit de Ferlinghetti un exemplaire des Contes de la folie ordinaire, mais ne trouve pas d'éditeur.

Weissner tente le coup avec de la poésie: il conçoit un recueil sous le titre Poems written before jumping out of an 8 story window (Poèmes écrits avant de sauter d'une fenêtre du 8e étage) et les propose à un jeune éditeur déjà amateur de Bukowski. La couverture est ornée de photos (très inhabituel). Weissner et l'éditeur parviennent à le faire diffuser dans une chaîne de librairies. Bingo!  Le livre se vendra finalement à 50.000 exemplaires, ce qui est vraiment un chiffre énorme pour de la poésie. Buk a trouvé un public en Allemagne.

La relation de Buk et Linda est toujours aussi orageuse.

25 novembre 1973 - Bukowski, le documentaire de Hackford, est diffusé pour la première fois sur la chaîne publique KCET à L.A.. De vingt minutes prévues, il dure en fait une heure. Le lendemain, la F.C.C. (Federal Communications Commission, sorte de C.S.A. version US) reçoit plusieurs plaintes déposées en bonne et due formes pour obscénité. Hackford saisit là l'occasion de faire de la pub au film. Au bout du compte, il recevra le prix de la meilleure émission culturelle de l'année. Bukowski récoltera plusieurs autres prix et trône aujourd'hui parmi les films du MOMA (Museum Of Modern Art de N.Y.).

Hackford envisage de porter à l'écran Le postier, avec John Cassavetes. Finalement Playboy achète les droits cinéma du Postier et il ne sortira rien de tout ça.

Faut-il le préciser ? Buk et Linda se battent toujours.

Pendant que les troupes américaines se retirent du Viêt-nam, John Martin publie South of no North : Stories of the buried life (Au Sud de nulle part).

En juin 1974 - parution de Burning in water drowing in flame (Brûler dans l'eau, se noyer dans les flammes). Mix de poèmes anciens et d'autres plus récents de la période 1972-73, lorsque Buk se balance entre Linda et Liza.

Entre les poèmes, les lectures, ses luttes avec Linda il termine son second roman, Factotum. L'accouchement aura été un peu plus difficile que pour Le postier : l'écriture s'est étalée sur deux ans.

Son orageuse et épuisante relation avec Linda King prend fin.

Barbet Schroeder, jeune réalisateur souhaite réaliser un film avec Bukowski pour scénariste. En 1977 il se rend à L.A. et parvient à entrer en contact avec lui. Ayant peu de respect pour le cinéma en général, Buk est d'abord très réticent.
Il s'écoulera dix ans avant que ce projet n'aboutisse.

En juin 1977 parait la première traduction de Buk en français. Les mémoires d'un vieux dégueulasse aux Humanoïdes Associés dans une traduction de Philippe Garnier. Ils publieront aussi Le Postier. Plus tard l'éditeur Grasset rachètera les droits et Gérard Guégan retraduira les Notes... qui deviendront Le journal d'un vieux dégueulasse.

29 septembre 1976 - Lors d'une lecture dans une boite de L.A., Buk fait l'une des rencontres les plus importantes de sa vie. Linda Lee Beighle (Sara dans Women), de vingt cinq ans sa cadette, deviendra bien plus tard Madame Bukowski.

Linda Lee tient un restaurant salon diététique, le Dewdrop Inn, sur un faubourg côtier de L.A.: un arc-en-ciel peint au-dessus de la porte, quelques hippies assis par terre, des coussins, des livres, Linda y sert des salades et sandwichs végétariens sous le portrait bienveillant du guru Meher Baba. Linda est une jolie blonde, mince. Tranquille et forte.

C'est d'abord une amitié qui se cimente au fil des mois. Buk lui rend de plus en plus souvent visite. Linda est une femme stable et équilibrée : c'est totalement nouveau pour lui et très apaisant.

Love is a dog from hell (L'amour est un chien de l'enfer) présentera les poèmes qu'il écrit à l'époque.

Buk ressent le besoin de clore cette période de, disons de "recherches" autour des femmes qu'il a mené en vue de l'écriture de son troisième roman : Women. Il continue pourtant à voir d'autres femmes, dont la Scarlet de L'amour est un chien de l'enfer (Tammie dans Women), rousse diabolique que l'on croise dans de nombreux poèmes.

Buk boit toujours autant, mais Linda le convainc de passer de la bière au vin. Elle boit avec lui, aussi surprenant que cela puisse sembler pour une végétarienne suivant les préceptes d'un guru indien. Ils ne vivent pas ensemble mais se consacrent beaucoup de temps. Elle lui fait changer ses habitudes alimentaires. Plus de viandes rouges. Volaille, poisson, moins d'épices. Buk perd du poids - il a dépassé les cent kilos. Il se sent mieux.

Octobre 77 - Alors que parait L'amour est un chien de l'enfer, Buk achève Women : 99 épisodes. Chapitre I : "J'avais cinquante ans et je n'avais pas couché avec une femme depuis quatre ans". Suit une bombe de 433 pages.

Il écrit alors vingt à trente poèmes par semaine. Il vit maintenant avec Linda. Il a trouvé un équilibre.

1978 - parution de Women, douze milles exemplaires vendus dans l'année. Sortie simultanée d'une édition australienne.
Black Sparrow Press sortira cette même année Jouer du piano ivre comme d'un instrument à percussion jusqu'à ce que les doigts saignent un peu (Play the piano drunk...), recueil de poèmes écrits durant les années 70, et dédiés à Linda Lee.

Le 8 mai Buk et Linda prennent l'avion pour l'Allemagne. De longue date, Buk souhaite y visiter son oncle Heinrich Fet. Le voyage doit en outre lui permettre de rencontrer Carl Weissner, et donner lieu à une lecture à Hambourg. Michael Monfort, photographe d'origine allemande vivant à L.A., les accompagne. Il deviendra le photographe "officiel" de Buk.

Les revenus de Buk sont devenus tels qu'on lui conseille de devenir propriétaire pour des raisons fiscales. Il devient donc propriétaire à San Pedro, Californie. Cette retraite lui permettra de se préserver des visiteurs. Dans la journée, Linda continuera pendant plusieurs années de tenir le Dew Drop Inn. Buk va au courses et travaille dans son bureau, seul avec ses six chats et ses bouteilles de vin. Linda respecte sa façon de vivre.

En octobre, poussé par ses éditeurs français, il fait un second voyage en Europe. En France cette fois, essentiellement pour passer dans l'émission Apostrophes de Bernard Pivot. Écoeuré par l'attitude de Pivot et le coté salon littéraire de la chose, Bukowski déclenche un scandale télévisuel sans précédent en plein direct.

En 1979 Buk signe un contrat avec le réalisateur Schroeder : il sera l'auteur d'un scénario. Celui-ci sera un mix des années passées à Philadelphie et de la période ou il rencontra Jane à L.A. Très intelligemment, Schroeder situera ce film dans un présent intemporel. Une première version du scénario est écrite. Ils n'ont toujours pas de commanditaire et Schroeder, à la recherche de financement, présente le manuscrit à des tiers. Tous lui prédisent l'échec.
 

 

Par andoar
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Mardi 24 mai 2005
Fernando Pessoa (Portugais, 1888 – 1935) 

     “Les poètes n’ont pas de biographie. C’est leur œuvre qui est leur biographie. Pessoa, qui douta toujours de la réalité de ce monde, accepterait sans hésiter d’appartenir directement à ses poèmes, en oubliant les incidents et les accidents de son existence terrestre. Rien de surprenant dans sa vie – rien, sauf ses poèmes. (…) Son secret, en outre, est inscrit dans son nom (…). Masque, personnage de fiction, personne : Pessoa. Son histoire pourrait se résumer par le passage entre l’irréalité de sa vie quotidienne et la réalité de ses fictions.” 
     Octavio Paz, Un inconnu de lui-même : Fernando Pessoa, in La fleur saxifrage, Gallimard, 1984.

     
Biographie sommaire des principaux hétéronymes de Fernando Pessoa :

     Fernando Pessoa : Lisbonne, 1888-1935.
     Très jeune, orphelin de père. Sa mère se remarie. De 1898 à 1905 à Durban, il vit en Afrique du Sud – son beau-père y est consul du Portugal – où il reçoit une éducation anglaise. En 1907, il quitte l’université (Lettres) et ouvre un atelier de typographie. Ce sera un échec. Le 8 mars 1914, naissance du maître, Alberto Caeiro, qui lui donne Le gardeur de troupeau et lui présente ses disciples, Ricardo Reis et Alvaro de Campos. Création en 1915 de la revue Orpheu qui ne comptera que deux numéros ; autour de lui : Sà-Carneiro, Luiz de Montalvor, Angelo Lima, les peintres Sousa-Cardoso et Almado Negreiros et le poète açorien Armando Cortes-Rodrigues. Sera admiré par la génération suivante (José Régio, Joáo Gaspar Simóes, Adolpho Casais Monteiro). Entre 1918 et 1921, il fait imprimer à compte d’auteur des poèmes écrits en anglais. Devenu une gloire internationale bien après sa mort. La fameuse grande malle rustique, découverte après son décès, a révélé au monde un écrivain qui comptera désormais parmi les plus importants de ce siècle, pour ne pas dire, de tous les temps.

     Alberto Caeiro : Lisbonne 1889-1915.
     Très jeune, orphelin de père et de mère. Il vécut presque toute sa vie dans la villa de Ribatejo avec une vieille tante. N’a pas beaucoup fréquenté les bancs d’école – niveau primaire uniquement. Paganiste convaincu et convainquant : “Mon maître Caeiro n’était pas païen ; il était le paganisme même” (Alvaro de Campos) ; “Il ne croit en rien, il existe. (…) Ce n’est pas un philosophe, c’est un sage” (Octavio Paz).
     Il est l’auteur de :
     – Le Gardien de troupeau (1911-1912)
     – Le Pâtre amoureux, poèmes épars (1913-1915)

     Alvaro de Campos : Tariva, 15 octobre 1890
     D’ascendance juive. Il devient ingénieur naval à Glasgow. Il voyage en Orient et ramène certainement l’inspiration de son Opium à bord. Il est partisan d’un esthétique non aristotélicienne qu’il voit incarnée par trois poètes : Walt Whitman, Alberto Caeiro et,…lui-même. Il utilise un monocle et s’est forgé une solide réputation d’homme irascible et impassible. Aime les falsifications et ses masques sont autant de contradictions. Auteur, entre autres, du très célèbre Bureau de Tabac “qui ouvre l’ère de l’absurde, de l’humour triste, d’un existentialisme penché sur son narcissique miroir où il pressent le plissement des premières rides ” (Armand Guibert) et du sulfureux Ultimatum.
Fernando Pessoa l’appelle “son fils”.

     Ricardo Reis : Porto, 1887. Vivait encore en 1935 au Brésil (depuis 1919), il y est peut-être mort.
     Élevé dans un collège de jésuite. Latiniste par devoir et semi-hellénsite par goût. “Reis est un ermite au même titre que Campos était un vagabond” (Octavio Paz). Il est l’auteur des Odes et d’un Débat esthétique entre Ricardo reis et Alvaro de Campos.

Pessoa par pessoa(s)


     “La vérité est la seule excuse de l’abondance. Nul homme ne devrait laisser 20 livres à moins de pouvoir écrire comme 20 hommes différents (…), s’il peut écrire comme 20 hommes différents de quelque manière que cela puisse être, et ses vingt livres sont justifiés.”
     Erostratus

     “Et pourtant – je le pense avec tristesse – j’ai mis en Caeiro tout mon pouvoir de dépersonnalisation dramatique, j’ai mis en Ricardo Reis toute ma discipline intellectuelle revêtue de la musique qui lui est propre, j’ai mis en Alvaro de Campos toute l’émotion que je n’accorde ni à la vie, ni à moi-même. (...)
     Enfant, j’avais déjà tendance à créer autour de moi un monde fictif, à m’entourer d’amis et de connaissances qui n’avaient jamais existé – (je ne sais pas bien entendu s’ils n’ont pas existé ou si c’est moi qui n’existe pas. 
     Un jour…– ce fut le 8 mars 1914 – je m’approchai d’une commode haute, et prenant un papier, je commençai d’écrire, debout, comme je le fais chaque fois que je le peux. Et j’écrivis une bonne trentaine de poèmes d’affilée, dans une sorte d’extase dont je ne saurais définir la nature. Ce fut le jour triomphal de ma vie, et je n’en connaîtrai jamais de semblable. Je débutai par un titre Le gardeur de troupeau et ce qui suivit fut l’apparition en moi de quelqu’un que j’ai d’emblée appelé Alberto Caeiro. Pardonnez-moi cette absurdité : en moi était apparu mon maître. "
     Extraits de la lettre à Adolpho Casais Montero, le 13 janvier 1935. (La traduction intégrale, par Rémy Hourcade, de la lettre se trouve dans Sur les hétéronymes, éditions Unes, 1985.)

     “Je suis un gardeur de troupeaux.
     Le troupeau c’est mes pensées
     et mes pensées sont toutes des sensations.
     Je pense par les yeux et par les oreilles
     par les mains et par les pieds
     par le nez et par la bouche.”
     (…)
     Alberto Caeiro, Le Gardeur de troupeau
     Èditions Unes, 1986, traduit du Portugais par Rémy Hourcade et Jean-Louis Giovannoni.

     “ La réalité n’a pas besoin de moi.”
     (idem)

     “J’impose à mon esprit altier l’exigence assidue
     De la hauteur, et au hasard je laisse,
     Et à ses lois, le vers :
     Car, lorsqu’est souveraine et haute la pensée,
     Soumise la phrase la cherche,
     Et le rythme esclave la sert.”
     Ricardo Reis, Odes, in Poèmes Païens, Christian Bourgois, 1989.

     “Je pressens le crâne que je serai
     (…)
     Lors c’est moins l’instant que je pleure,
     que ce moi futur que je vois,
     Vassal absent et nul
     Du destin universel. "
     (idem)

     "Nombreux sont ceux qui vivent en nous ;
     Si je pense, si je ressens, j’ignore
     Qui est celui qui pense, qui ressent.
     Je suis seulement le lieu
     Où l’on pense, où l’on ressent.
     (…)
     À celui que je me connais : J’écris. "
     (idem)

     “ ‘J’ai horreur du mensonge parce que c’est une inexactitude.’ Tout Ricardo Reis – passé, présent et futur – est dans cette phrase.”
     Alvaro de Campos, Notes à la mémoire de mon maître Caiero, in Sur les hétéronymes, éditions Unes, 1986, traduction de Rémy Hourcade.

     “Fernando Pessoa éprouve les choses mais il ne bouge pas, pas même à l’intérieur.”
     (idem)

En 1979, l'éditeur Alfred Eibel publie « Visages sans masques » de Fernando Pessoa, traduit par Armand Guibert. Il lui avait fallu un certain courage. Pessoa, qui pratiqua toute sa vie l'effacement de soi, avait en France particulièrement réussi et il y resta longtemps sinon ignoré, du moins dénigré, par Camus par exemple. Dans le Magazine littéraire, Alain Bosquet lui rend un hommage enthousiaste. Mais il n'en a encore découvert que la partie visible de l'iceberg. Depuis on a recensé du très modeste, ou très orgueilleux, Pessoa 72 hétéronymes, d'innombrables inédits, et cela n'est peut-être pas fini. La vie de M. Fernando Pessoa, poète, est un fabuleux roman.

Ce n'est pas au signataire de ces lignes qu'il faut demander à quelle hauteur il place Fernando Pessoa. Depuis un quart de siècle, il ne cesse de clamer - ou de chuchoter - que dans le premier tiers du siècle, précisément, il n'est pas de poète d'une aussi grave et terrible variété. L'égal de Rilke, de Valéry, de Cavafy, de Saint-John Perse et d'Iqbal - on serait en peine d'en citer d'autres, ni Lorca ni Maïakovski ne faisant tout à fait le poids, en tout cas philosophiquement parlant - Pessoa, mort en 1935, s'est très lentement imposé dans son pays : la dictature de Salazar n'avait que faire, même à titre posthume, d'une sorte d'ange douteur et de prophète du ressassement. En France, plus qu'ailleurs, et grâce au dévouement incomparable de son meilleur traducteur, Armand Guibert - ce nain d'Albert Camus n'ayant pas voulu, en tout cas dès les premières traductions, pourtant parmi les plus belles, reconnaître son génie - nous avons été plus ouverts, puisqu'on trouve, en librairie, « Les Poésies d'Alvaro de Campos » et « Le gardeur de troupeaux » chez Gallimard, et « Ode maritime » chez Pierre Seghers, toujours dans la traduction d'Armand Guibert. Ces jours-ci paraît, chez Alfred Eibel, « Visage avec masques », florilège qu'Armand Guibert a tiré des différentes plumes de Pessoa.
On connaît la banalité extrême de sa vie, qu'il aurait voulue encore plus banale, encore plus absente : fils d'un critique musical sans envergure, il naît à Lisbonne en 1888, y fait des études acceptables, apprend bien l'anglais, qui sera la langue de ses premiers poèmes, passe une partie de sa jeunesse à Durban, en Afrique du sud - seul événement spectaculaire d'une existence qui s'en serait facilement passée - et revient à Lisbonne. De café en café, de petite revue en petite revue, de texte mal accueilli en texte promis à l'oubli, il ne publie qu'un livre de poèmes, de son vivant. Il s'efface dans la mort en 1935, un peu à la manière d'Emily Dickinson, tout n'ayant jamais été pour lui qu'esprit et tourment de l'esprit.
Très tôt, il a divisé sa sensibilité et sa création en quatre aspects différents, quelquefois contradictoires, au point de prétendre qu'il avait quatre identités : la biographie d'un moi ne correspondait pas à celle des trois autres, de sorte qu'il pouvait parler d'un moi à un second ou troisième ou quatrième moi comme s'ils ne se connaissaient pas et qu'ils pussent, ou plus âgés ou plus jeunes, s'influencer mutuellement et devenir maîtres et disciples, l'inégalité entre eux étant au bout de cet exténuant exercice le signe même de leur différence nécessaire. Des quatre poèmes principaux qu'est devenu Pessoa, Alvaro de Campos est peut-être le seul qui correspond à une des tendances majeures de son temps : le poète aux grandes fresques généreuses, à la fois à la manière de Whitman et, on ne l'a pas assez dit, de deux poètes anglais auxquels il lui arrive de ressembler par l'éloquence et le réalisme moderne de l'époque : Kipling et Chesterton, l'un athée et l'autre teinté de spiritualisme.
La préciosité et le classicisme, eux, sont les apanages de Ricardo Reis, sorte de sybarite ou de jouisseur du poème, qui aime la forme, voire le formalisme, et trouve dans le polissage des mots un plaisir de tous les instants : il ne vise pas à la grandeur et se contente d'une plume inquiète, sinon décadente. Il trouve dans l'érudition et la transposition discrète des anciens de quoi nourrir son pessimisme ; il maintient surtout une tradition séculaire, qu'il fait trembler sous un sourire tendre et moqueur : c'est un art de la vanité illuminée. Le plus extraordinaire des trois et leur maître à tous - Pessoa ne manquait pas de tirer son chapeau à ce moi, qu'il préférait aux autres - Alberto Caeiro. Jamais, dans l'histoire de la poésie universelle, on n'avait entendu un accent aussi pathétique et aussi profond chez un prophète du scepticisme intégral. C'est là que Pessoa - en français : Personne, et c'est son vrai nom ! - se surpasse, avec une simplicité et une évidence virgilienne dans le désespoir pour le moins orgueilleux qui se puisse imaginer. Il faut s'imaginer un Nietzsche qui refuserait les grandes orgues de sa passion, ou un Kafka se déchirant dans une manière de sérénité qui ne pardonne pas. Tout ce qu'Alberto Caeiro constate, même de plus terne et de plus quotidien, il le nie aussitôt, en s'accusant de ne rien comprendre à rien, et de vivre dans l'insipide évidence de tous les jours.
C'est une poésie qui tire sa grandeur à rebours de ses sarcasmes raisonneurs, de ses sursauts de bon sens toujours bafoué, de sa volonté d'y voir clair mais pas trop clair, juste mais pas trop juste. Car le poète n'est pas fait, dit Alberto Caeiro, pour enseigner quoi que ce soit : il subit le vrai, et se fait tirer l'oreille pour le reconnaître comme tel. Il possède le don fallacieux de l'analyse, et en abuse jusqu'à prendre foi en ses propres possibilités. Il aimerait s'adresser à Dieu, et ne sait lequel choisir ; quand, tant bien que mal, son choix est fait, il se confond en excuses : est-il digne du poète ? Nous sommes en présence alors de deux ratés qui se consolent mutuellement d'être peu de chose. Et l'épopée de l'absurde, devenu principe général de toute pseudo-existence, continue, de jérémiade tendre en dénégation honteuse. Il reste une merveilleuse disponibilité, une foudroyante hygiène contre les simulacres, une croyance sans réserve dans la dérision, élevée, bien avant l'existentialisme, à la hauteur d'une défense de l'homme.
Les poèmes signés Fernando Pessoa sont comme les aveux d'un homme qui s'est volontairement cherché et imposé trois autres « hétéronymes » - nous savons aujourd'hui qu'il en avait quelques autres, mineurs et éphémères, dont Coelho Pacheco, Lautréamont pré-dadaïste peut-être mal abouti - et qui quelquefois ne s'y retrouve pas dans les dédales de ses dédoublements. Aussi trouve-t-til refuge dans des compositions ésotériques, pleines d'allusions à des sectes bizarres. Ces blasons à la manière de Gongora ou de Mallarmé, valent surtout par la distance qu'ils entendent maintenir entre le lecteur et l'auteur, alors qu'Alberto Caeiro, lui, agresse son lecteur sans ménagement. Chacune de ces inspirations - liées toutefois par un désespoir qui finit par imprégner les quatre mousquetaires foudus en un - on en lit de superbes exemples dans « Visage avec masques », livre admirable et unique où, comme d'habitude, Armand Guibert est un traducteur inspiré. Citons Alvaro de Campos :

« Oui, c'est moi, moi-même, résultante de l'universel,
Espèce d'accessoire ou de surnuméraire personnel,
Entours irréguliers de mon émotion sincère,
Je suis moi ici en moi, je suis moi. 
Tout ce que j'ai été, tout ce que je n'ai pas été, tout cela je le suis.
Tout ce que j'ai voulu, tout ce que je n'ai pas voulu, tout cela me forme.
Tout ce que j'ai aimé ou cessé d'aimer est en moi la même nostalgie. »

Alain Bosquet
In magazine littéraire n° 147 - avril 1979

Par andoar
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Mardi 24 mai 2005
 
 
LA PEAU DE TAUREAU, XXI



Moulins de Sépharad:
les rêves deviendront,
tout doucement, réels.

Moulin à vent, moulin à sang:
les os, même, il faut moudre
pour avoir du bon pain.

Descendu, par les mots,
le puits de l’épouvante,
des mots nous hausseront
vers la clarté nouvelle

 

ESSAI DE CANTIQUE DANS LE TEMPLE



Oh, que je suis fatigué
de mon vieux pays, si lâche et si sauvage,
et que j’aimerais à m’en éloigner
vers le nord
où, dit-on, les gens sont propres
et nobles, cultivées, riches, libres,
éveillés et heureux!
Alors, au chapitre, mes frères diraient,
mécontents: « Comme l’oiseau qui quitte son nid,
tel est l’homme qui part de son endroit »,
tandis que moi, déjà bien loin, je rirais
de la loi et de l’antique sagesse
de mon peuple stérile.
Mais je ne vais jamais suivre mon rêve
et je resterai ici jusqu’à ma mort.
Car je suis, moi aussi, lâche et sauvage
et j’aime, en outre, avec
une souffrance sans espoir
cette mienne, pauvre,
sale, triste, malheureuse patrie.

 

Cimetière de Sinera

I

Par les ravines descend le char
du soleil, venant de crêtes
de fenouils et de vignes
que j’ai toujours en mémoire.
Je vais parcourir l’ordre
de verts cyprès immobiles
dominant la mer calme.

II

Quelle petite patrie
encercle le cimetière !
Cette mer, Sinera,
collines de pins et de vignes
poussière de ravines. Je n’aime
rien d’autre, si ce n’est l’ombre
voyageuse d’un nuage.
Le lent souvenir des jours
qui sont passés à jamais. 

RIEN N'EST MESQUIN

à Josep Obiols

Rien n'est mesquin

aucun instant n'est scabreux

jamais n'est sombre la fortune de la nuit.

Claire est la rosée

le soleil à son lever se laisse ensorceler

et désire se baigner :

dans le lit de rosée où se reflète toute chose faite.

Rien n'est mesquin

tout est riche comme le vin et la joue hâlée.

La vague de la mer toujours rit

Printemps d'hiver-Printemps d'été.

Tout est Printemps :

et toute feuille verte pour l'éternité.

Rien n'est mesquin

ni les jours ne passent

ni la mort ne vient même si vous l'avez appelée.

Si elle répond à l'appel elle vous dissimule en un trou

car pour renaître il est nécessaire de mourir.

Jamais nous ne sommes pleurs

mais sourire délicat

qui se répartit tels les quartiers d'une orange.

Rien n'est mesquin

puisqu'en chaque brin de toute chose chante une chanson

-Aujourd'hui demain et hier

s'effeuillera une rose :

et à la plus jeune des vierges le lait montera à la poitrine.

 

                                                          *

 

L'effroi demandait au vieil aveugle

si mon peuple aurait un lendemain.

Et la bouche sans lèvres commença

le ricanement qui n'arrête jamais.

La hache de la lumière sur les têtes.

La rue nous devenait fournaise.

Un peu de brise de la mer

arrivait soudain aux portails.

Les yeux blancs n'étaient plus devant

La crainte qui avait parlé.

Maintenant les pas s'éloignent au-delà

des immobiles cyprès vigilants.

Nous reprenions le rêve tenace

-contre le boeuf, le serpent, le sanglier-

de notre difficile bonté

de notre virile dignité

de notre fidèle liberté.

Salvador Espriu

.

SAUVEZ MES YEUX

Lorsque j'aurai tout perdu sauvez mes yeux,

sauvez mon regard, qu'il ne se perde point !

C'est la seule chose que je regretterai

car le brin de vie qu'il me reste encore

provient de mes yeux, je vis à travers eux

adossé à un grand mur qui s'écroule.

Par les yeux je connais, aime, crois, et sais,

je veux sentir, toucher, écrire, et grandir

jusqu'à la hauteur magique du geste,

au moment où le geste ronge ma vie ;

en chaque mot il faut sentir le poids

de ce corps très lourd qui ne m'obéit plus.

Par les yeux je me reconnais, je me touche,

je vais et je viens dans l'architecture

de moi-même, en un effort tenace

pour rechercher la vie et l'épuiser.

Par les yeux je sors boire la lumière,

avaler le monde, aimer les filles,

déchaîner le vent et calmer la mer,

me brûler de soleil et m'enduire de pluie.

Lorsque j'aurai tout perdu sauvez mes yeux.

Disparu, je ne vivrai que par le regard.

 

Oh puissais-je accorder la Raison, la Folie,

Qu'un clair matin, non loin de la mer claire,

Cet esprit mien, de plaisir trop avare,

Me fasse l'Eternel présent. Et par la fantaisie

-Qui le coeur embrase et détourne l'ennui-

Que les mots, les sons, les timbres, quelquefois

Perpétuent l'aujourd'hui, et que l'ombre rare

Qui me contrefait au mur, me soit sage et guide

En mon errance parmi tamaris et dalles ;

-Oh douceurs dans la bouche ! les douces pensées !-

Qu'elles fassent vrai l'Abscons, qu'à l'abri de calanques,

Les images du songe par les yeux éveillés,

Vivent; que le Temps ne soit plus; mais l'espérance

En d'Immortels Absents, la lumière et la danse!



 

Par andoar
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