Salvador espriu

Publié le par andoar

 
 
LA PEAU DE TAUREAU, XXI



Moulins de Sépharad:
les rêves deviendront,
tout doucement, réels.

Moulin à vent, moulin à sang:
les os, même, il faut moudre
pour avoir du bon pain.

Descendu, par les mots,
le puits de l’épouvante,
des mots nous hausseront
vers la clarté nouvelle

 

ESSAI DE CANTIQUE DANS LE TEMPLE



Oh, que je suis fatigué
de mon vieux pays, si lâche et si sauvage,
et que j’aimerais à m’en éloigner
vers le nord
où, dit-on, les gens sont propres
et nobles, cultivées, riches, libres,
éveillés et heureux!
Alors, au chapitre, mes frères diraient,
mécontents: « Comme l’oiseau qui quitte son nid,
tel est l’homme qui part de son endroit »,
tandis que moi, déjà bien loin, je rirais
de la loi et de l’antique sagesse
de mon peuple stérile.
Mais je ne vais jamais suivre mon rêve
et je resterai ici jusqu’à ma mort.
Car je suis, moi aussi, lâche et sauvage
et j’aime, en outre, avec
une souffrance sans espoir
cette mienne, pauvre,
sale, triste, malheureuse patrie.

 

Cimetière de Sinera

I

Par les ravines descend le char
du soleil, venant de crêtes
de fenouils et de vignes
que j’ai toujours en mémoire.
Je vais parcourir l’ordre
de verts cyprès immobiles
dominant la mer calme.

II

Quelle petite patrie
encercle le cimetière !
Cette mer, Sinera,
collines de pins et de vignes
poussière de ravines. Je n’aime
rien d’autre, si ce n’est l’ombre
voyageuse d’un nuage.
Le lent souvenir des jours
qui sont passés à jamais. 

RIEN N'EST MESQUIN

à Josep Obiols

Rien n'est mesquin

aucun instant n'est scabreux

jamais n'est sombre la fortune de la nuit.

Claire est la rosée

le soleil à son lever se laisse ensorceler

et désire se baigner :

dans le lit de rosée où se reflète toute chose faite.

Rien n'est mesquin

tout est riche comme le vin et la joue hâlée.

La vague de la mer toujours rit

Printemps d'hiver-Printemps d'été.

Tout est Printemps :

et toute feuille verte pour l'éternité.

Rien n'est mesquin

ni les jours ne passent

ni la mort ne vient même si vous l'avez appelée.

Si elle répond à l'appel elle vous dissimule en un trou

car pour renaître il est nécessaire de mourir.

Jamais nous ne sommes pleurs

mais sourire délicat

qui se répartit tels les quartiers d'une orange.

Rien n'est mesquin

puisqu'en chaque brin de toute chose chante une chanson

-Aujourd'hui demain et hier

s'effeuillera une rose :

et à la plus jeune des vierges le lait montera à la poitrine.

 

                                                          *

 

L'effroi demandait au vieil aveugle

si mon peuple aurait un lendemain.

Et la bouche sans lèvres commença

le ricanement qui n'arrête jamais.

La hache de la lumière sur les têtes.

La rue nous devenait fournaise.

Un peu de brise de la mer

arrivait soudain aux portails.

Les yeux blancs n'étaient plus devant

La crainte qui avait parlé.

Maintenant les pas s'éloignent au-delà

des immobiles cyprès vigilants.

Nous reprenions le rêve tenace

-contre le boeuf, le serpent, le sanglier-

de notre difficile bonté

de notre virile dignité

de notre fidèle liberté.

Salvador Espriu

.

SAUVEZ MES YEUX

Lorsque j'aurai tout perdu sauvez mes yeux,

sauvez mon regard, qu'il ne se perde point !

C'est la seule chose que je regretterai

car le brin de vie qu'il me reste encore

provient de mes yeux, je vis à travers eux

adossé à un grand mur qui s'écroule.

Par les yeux je connais, aime, crois, et sais,

je veux sentir, toucher, écrire, et grandir

jusqu'à la hauteur magique du geste,

au moment où le geste ronge ma vie ;

en chaque mot il faut sentir le poids

de ce corps très lourd qui ne m'obéit plus.

Par les yeux je me reconnais, je me touche,

je vais et je viens dans l'architecture

de moi-même, en un effort tenace

pour rechercher la vie et l'épuiser.

Par les yeux je sors boire la lumière,

avaler le monde, aimer les filles,

déchaîner le vent et calmer la mer,

me brûler de soleil et m'enduire de pluie.

Lorsque j'aurai tout perdu sauvez mes yeux.

Disparu, je ne vivrai que par le regard.

 

Oh puissais-je accorder la Raison, la Folie,

Qu'un clair matin, non loin de la mer claire,

Cet esprit mien, de plaisir trop avare,

Me fasse l'Eternel présent. Et par la fantaisie

-Qui le coeur embrase et détourne l'ennui-

Que les mots, les sons, les timbres, quelquefois

Perpétuent l'aujourd'hui, et que l'ombre rare

Qui me contrefait au mur, me soit sage et guide

En mon errance parmi tamaris et dalles ;

-Oh douceurs dans la bouche ! les douces pensées !-

Qu'elles fassent vrai l'Abscons, qu'à l'abri de calanques,

Les images du songe par les yeux éveillés,

Vivent; que le Temps ne soit plus; mais l'espérance

En d'Immortels Absents, la lumière et la danse!



 

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Publié dans alliés substanciels

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