Salvador espriu

Moulins de Sépharad:
les rêves deviendront,
tout doucement, réels.
Moulin à vent, moulin à sang:
les os, même, il faut moudre
pour avoir du bon pain.
Descendu, par les mots,
le puits de lépouvante,
des mots nous hausseront
vers la clarté nouvelle
ESSAI DE CANTIQUE DANS LE TEMPLE
Oh, que je suis fatigué
de mon vieux pays, si lâche et si sauvage,
et que jaimerais à men éloigner
vers le nord
où, dit-on, les gens sont propres
et nobles, cultivées, riches, libres,
éveillés et heureux!
Alors, au chapitre, mes frères diraient,
mécontents: « Comme loiseau qui quitte son nid,
tel est lhomme qui part de son endroit »,
tandis que moi, déjà bien loin, je rirais
de la loi et de lantique sagesse
de mon peuple stérile.
Mais je ne vais jamais suivre mon rêve
et je resterai ici jusquà ma mort.
Car je suis, moi aussi, lâche et sauvage
et jaime, en outre, avec
une souffrance sans espoir
cette mienne, pauvre,
sale, triste, malheureuse patrie.
Cimetière de Sinera
I
Par les ravines descend le char
du soleil, venant de crêtes
de fenouils et de vignes
que jai toujours en mémoire.
Je vais parcourir lordre
de verts cyprès immobiles
dominant la mer calme.
IIQuelle petite patrie
encercle le cimetière !
Cette mer, Sinera,
collines de pins et de vignes
poussière de ravines. Je naime
rien dautre, si ce nest lombre
voyageuse dun nuage.
Le lent souvenir des jours
qui sont passés à jamais.
RIEN N'EST MESQUIN
à Josep Obiols
Rien n'est mesquin
aucun instant n'est scabreux
jamais n'est sombre la fortune de la nuit.
Claire est la rosée
le soleil à son lever se laisse ensorceler
et désire se baigner :
dans le lit de rosée où se reflète toute chose faite.
Rien n'est mesquin
tout est riche comme le vin et la joue hâlée.
La vague de la mer toujours rit
Printemps d'hiver-Printemps d'été.
Tout est Printemps :
et toute feuille verte pour l'éternité.
Rien n'est mesquin
ni les jours ne passent
ni la mort ne vient même si vous l'avez appelée.
Si elle répond à l'appel elle vous dissimule en un trou
car pour renaître il est nécessaire de mourir.
Jamais nous ne sommes pleurs
mais sourire délicat
qui se répartit tels les quartiers d'une orange.
Rien n'est mesquin
puisqu'en chaque brin de toute chose chante une chanson
-Aujourd'hui demain et hier
s'effeuillera une rose :
et à la plus jeune des vierges le lait montera à la poitrine.
*
L'effroi demandait au vieil aveugle
si mon peuple aurait un lendemain.
Et la bouche sans lèvres commença
le ricanement qui n'arrête jamais.
La hache de la lumière sur les têtes.
La rue nous devenait fournaise.
Un peu de brise de la mer
arrivait soudain aux portails.
Les yeux blancs n'étaient plus devant
La crainte qui avait parlé.
Maintenant les pas s'éloignent au-delà
des immobiles cyprès vigilants.
Nous reprenions le rêve tenace
-contre le boeuf, le serpent, le sanglier-
de notre difficile bonté
de notre virile dignité
de notre fidèle liberté.
Salvador Espriu
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SAUVEZ MES YEUX
Lorsque j'aurai tout perdu sauvez mes yeux,
sauvez mon regard, qu'il ne se perde point !
C'est la seule chose que je regretterai
car le brin de vie qu'il me reste encore
provient de mes yeux, je vis à travers eux
adossé à un grand mur qui s'écroule.
Par les yeux je connais, aime, crois, et sais,
je veux sentir, toucher, écrire, et grandir
jusqu'à la hauteur magique du geste,
au moment où le geste ronge ma vie ;
en chaque mot il faut sentir le poids
de ce corps très lourd qui ne m'obéit plus.
Par les yeux je me reconnais, je me touche,
je vais et je viens dans l'architecture
de moi-même, en un effort tenace
pour rechercher la vie et l'épuiser.
Par les yeux je sors boire la lumière,
avaler le monde, aimer les filles,
déchaîner le vent et calmer la mer,
me brûler de soleil et m'enduire de pluie.
Lorsque j'aurai tout perdu sauvez mes yeux.
Disparu, je ne vivrai que par le regard.
Oh puissais-je accorder la Raison, la Folie,
Qu'un clair matin, non loin de la mer claire,
Cet esprit mien, de plaisir trop avare,
Me fasse l'Eternel présent. Et par la fantaisie
-Qui le coeur embrase et détourne l'ennui-
Que les mots, les sons, les timbres, quelquefois
Perpétuent l'aujourd'hui, et que l'ombre rare
Qui me contrefait au mur, me soit sage et guide
En mon errance parmi tamaris et dalles ;
-Oh douceurs dans la bouche ! les douces pensées !-
Qu'elles fassent vrai l'Abscons, qu'à l'abri de calanques,
Les images du songe par les yeux éveillés,
Vivent; que le Temps ne soit plus; mais l'espérance
En d'Immortels Absents, la lumière et la danse!