Montaigne
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"Pour juger des choses grandes et haultes, il faut un'ame de mesme,
Michel Eyquem de Montaigne naquit en 1533 à Montaigne, comme son père, Pierre Eyquem de Montaigne (qui avait alors 38 ans et mourut en 1568, âgé de 72 ans et tourmenté d'une maladie de pierre à la vessie que devait connaître plus tard son fils aîné). Sa mère s'appelait Antoinette de Louppes [descendante de juifs du Portugal ou de Tolède nommés Lopez]. Il eut comme frères Thomas, seigneur de Beauregart et d'Arsac, Pierre, seigneur de la Brousse et Bertrand de Mötaigne. Il eut trois soeurs: Jane, épouse du seigneur de Lestona, Léonor de Mötaigne dont il fut le parrain, ayant lui-même alors 19 ans, et Marie de Mötaigne.
Il fut éduqué en latin et garda toute sa vie l'amour des Lettres, passant toutefois progressivement de la poésie à l'histoire. On sait qu'il s'intéressa aussi aux récits de voyages et rencontra un Sauvage des Amériques, ce dont il fit le magnifique chapitre XXXI du livre I des Essais: Des cannibales, où éclate avec efficacité sa critique des préjugés, et, en tout premier lieu, de l'ethnocentrisme [en pleine époque des guerres de religion!]. D'ailleurs, ouvert au dialogue, il déplora comme Ronsard, mais en des termes choisis l'échec de la tentative oecuménique du Colloque de Poissy (1561): «Combien de querelles et combien importantes a produit au monde le double du sens de cette syllabe, Hoc!».
Il épousa en 1565, à 32 ans, Françoese de la Chassaigne, de 11 ans plus jeune que lui. En 1570, son premier enfant, une fille nommée Thoinette, naquit et mourut à l'âge de deux mois. En 1571 lui naquit Léonor, baptisée par l'oncle de Montaigne Pierre Eyquë de Mötaigne, seigneur de Gaujac et chanoine de S. André de Bourdeaus, et par la soeur de Montaigne, Léonor. En 1573, une troisième fille, Anne, ne vécut que sept semaines. Suivit une quatrième fille, en 1574, qui ne vécut que trois mois. Une cinquième fille, née en 1577, mourut un mois après. Née en 1583, Marie, son sixième enfant, ne vécut que quelques jours.
Décoré par le Roi (Henri III) en 1571 de l'ordre de Saint-Michel et nommé Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi; honoré aussi par Henri de Bourbon, roi de Navarre et futur Henri IV, en 1577 du titre de Gentilhomme de sa Chambre; élu maire de Bordeaux en 1580-81; Montaigne sera embastillé à Paris en 1588 sur ordre indirect d'Henry de Guise, et libéré le même jour sur celui de la Reine mère [Catherine, fille de Laurent de Médicis]. Voilà une vie rien moins que tranquille.
Sauf une dernière correspondance en 1590 avec Henri IV qui lui offrit alors une place auprès de lui, Montaigne, à la fin de sa vie, devenait cependant davantage un spectateur de la vie publique. Ayant écrit depuis 1572, Montaigne avait publié les deux premiers livres des Essais depuis 1580, puis y avait ajouté un troisième livre et des modifications en 1588 et il y travaillait encore en 1592. "Montaigne s'est découvert en écrivant les Essais, et son livre l'a fait en même temps qu'il faisait son livre", va jusqu'à dire Maurice Rat. Ce fut, en tout cas, l'oeuvre d'une vie, par ailleurs déjà bien remplie.
Sources principales: Notes manuscrites de Montaigne sur son exemplaire des "Éphémérides" de Beuther, et la Chronologie de Montaigne établie par Maurice Rat in Montaigne: Oeuvres complètes, collection La Pleïade, éditions Gallimard.
Mais, quel est vraiment l'homme Michel Eyquem, seigneur de Montaigne? Répondre à cette question supposerait avoir auparavant défini l'humanité pour soi et pour les autres. Quelles actions retenir, quelles attitudes, quels faits? Faut-il souligner les honneurs qui lui furent rendus avec ce titre de Chevalier de l'ordre de Saint-Michel (par ordre du Roi, représenté par le marquis Gaston de Foix, en 1571), tombé en désuétude pour avoir été trop prodigué (cf. les Essais, chapitre VII, livre II)? Faut-il les passer sous silence? Eh quoi, l'amitié d'Henri de Bourbon, le futur Roi Henri IV (qui l'avait déjà nommé Gentilhomme de sa Chambre par lettres patentes en 1577) n'a-t-elle pas été méritée par les conseils de clémence de Montaigne, alors qu'il recevait le roi de Navarre en son château (en compagnie de Condé, de Rohan, de Turenne, etc. en 1584, et encore en 1587 après sa victoire de Coutras)? Notre chance est que Montaigne ait écrit ses Essais entièrement sur lui-même, ou presque. Presque, parce qu'ils sont émaillés de citations grecques et latines, ce qui en fait aussi un livre d'érudition et d'histoire comparée. Presque sur lui-même, car ce lui-même est en question; Montaigne parle de lui comme Socrate cherchait à se connaître lui-même: en tenant compte davantage de l'être que de l'apparaître à quoi, si souvent, se réduit l'identité de la vanité.
Par conséquent, pour Montaigne comme pour Rousseau, qui, deux siècles plus tard, fit son objet d'études de lui-même, lui aussi en faisant référence à Socrate, une biographie est impertinente pour comprendre l'oeuvre. Accorder de l'importance à une biographie de Montaigne ou de Rousseau, c'est, de plus, risquer de confondre leur vie à leur époque et la conception de la vie qui est dans leurs oeuvres. Improbable et trop parfaite société, d'ailleurs, celle qui permettrait aux grands esprits qui y vivent d'y vivre selon leur esprit; aussi bien n'écrivent-ils pas sous la dictée des événements de leur vie sociale. Non, Montaigne ne fut pas modéré parce qu'il était riche, car il le fut comme tel philosophe grec qui vécut dans la misère; non, Rousseau ne critiqua pas les injustices sociales parce qu'il était pauvre, car son dégoût de la richesse avait une source bien plus profonde.
Voici, cependant, un point d'ancrage dans les Essais pour tenter de se représenter son attitude devant la vie - et, disons-le, devant l'argent:
Montaigne, dans le chapitre XIV du livre I des Essais: "Que le goust des biens et des maux depend en grande partie de l'opinion que nous en avons", nous dit avoir vécu en trois sortes de conditions depuis sa sortie de l'enfance (1533-?):
1/ Pendant près de vingt ans: sans revenus assurés, dépendant du hasard et du secours d'autrui, sans métier et sans obligation, il vécut en incertitude. "Je ne fus jamais mieux". Ses amis lui prêtaient d'autant plus volontiers qu'ils savaient quelle attention il portait à les rembourser. "Je sens naturellement quelque volupté à payer comme si je deschargeois mes espaules d'un ennuyeux poix et de cette image de servitude; aussi, qu'il y a quelque contentement qui me chatouille à faire une action juste et contenter autruy".
2/ Sa deuxième période, ridicule et honteuse de prudence, selon lui, a été d'avoir de l'argent. Il chercha alors à faire des économies, en secret, pour parer aux coups du sort. "Cela ne se passait pas sans penible sollicitude". Fort heureusement, le plaisir ressenti à dépenser beaucoup lors d'un certain voyage (celui de 1580-1581 en Italie, par la Suisse et l'Allemagne ou l'un de ses voyages ultérieurs à Paris?) mit fin à cette seconde période placée sous le signe du certain.
3/ Sa troisième "sorte de vie" (?-1592), beaucoup plus plaisante, consiste à dépenser tout ce qu'il gagne: "je vis du jour à la journée". Il n'amasse que pour de grosses dépenses et n'achète pas de terres, échapant ainsi à l'avarice, "cette maladie si commune aux vieux". Le surcroît de biens n'augmente pas l'appétit de boire, manger, dormir et embrasser sa femme. "Richesse, gloire, santé n'ont qu'autant de beauté et de plaisir que leur en preste celuy qui les possede".
Mise à part donc la période insouciante de sa jeunesse, c'est cette troisième sorte de vie qui caractérise Montaigne. Ayant pour valeurs l'étude et la connaissance (de soi), il pouvait supporter, sans les rechercher, l'abstinence de vin et de jouissance. Sa maladie dite de la pierre, si douloureuse à l'occasion, et la goutte, ressentie dès 1588, ne parvinrent pas à entamer sa confiance dans la vie. La dévastation de ses biens, lors d'un épisode des guerres de religion, ne le conduisit pas au désespoir: il fera presque sien le mot de Socrate répondant à sa femme le plaignant d'être injustement condamné: "Aurais-tu préféré que ce fut justement?". Si la mort prématurée de son ami, de cet autre soi-même, Étienne de La Boétie avait failli lui ôter jadis le goût de vivre, Montaigne, en bon émule des stoïciens, combattit cette amitié perdue par l'amour d'une femme, mais un amour "tempéré", c'est-à-dire faisant place à d'autres préoccupations.
Quel paradoxe ce serait de se représenter Montaigne, par exemple comme le maire de Bordeaux (qu'il fut de 1580-81 à 1586), comme le seigneur et le magistrat qu'il a été en une époque révolue, selon les moeurs et coutumes de son temps, selon son origine sociale! Lire les essais, c'est bien tenter de faire la connaissance d'un homme, mais cet homme est et n'est pas Michel de Montaigne. Il l'est car c'est à travers les expériences (les essais) de sa propre vie que l'auteur s'adresse à nous en réfléchissant tout haut; il ne l'est pas, car cette personne à découvrir, lectrice ou lecteur, c'est toi: c'est de toi qu'il s'agit, car il s'agit de ce qu'il y a d'humain en chacun de nous.
Lisons donc les Essais.
Bonne lecture!
"Parce que c'était lui, parce que c'était moi."
Il écrivit le Discours sur la servitude volontaire, intitulé aussi Contr'un. Cette oeuvre d'un esprit aussi fin et lettré, écrite à 16 ans et corrigée à 22, le rendit célèbre par "l'appel à la liberté" (le mot est de Montaigne) qu'elle contient. On sait que Montaigne voua à La Boétie une véritable passion d'amitié, qu'il jugera lui-même excessive lorsque, en 1563, il subira l'expérience de la mort de cet être cher par-dessus tout. D'ailleurs, en 1571 (jusqu'à 1574 au plus tard), Montaigne se retira dans sa "librairie", à l'âge de 38 ans, pour se consacrer à la méditation, en mémoire de son ami. La lecture des philosophes stoïciens fut alors, on le pense, appropriée dans les deux sens du terme.
Note sur le Discours de la servitude volontaire:
"La nature nous a donné à tous toute la terre pour demeure, elle nous a tous logés dans la même maison, nous a tous formés sur le même modèle afin que chacun pût se regarder et quasiment se reconnaître dans l'autre comme dans un miroir, elle nous a fait à tous ce beau présent de la voix et de la parole pour mieux nous rencontrer et fraterniser et pour produire, par la communication et l'échange de nos volontés." La Boëtie, Discours de la servitude volontaire, sur le Web en traduction anglaise.
Montaigne à la mairie de Bordeaux
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LES ESSAIS
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Une curiosité sur le serveur Gallica de la BNF
Préface à une édition des Essais de juin 1635
"Lecteur, ayant à desirer de t'estre agreable, je me pare du beau titre de ceste alliance,
Son oeuvre dans La Pleïade, présentée par M. Rat, incluant
Un doute qui est le fruit de l'effort de connaissance de soi (aussi esloignée de nous, et aussi bien au dessus
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LES SENTENCES

1. Extrema homini scientia ut res sunt boni consulere, caetera securum. Eccl.
Le bout du savoir pour l'homme est de considérer comme bon ce qui arrive, et pour le reste d'être sans souci.
2. Cognoscendi studium homini dedit Deus ejus torquendi gratia. Eccl., I.
3. Citation grecque. Stobée, Sentences.
4.Omnium quae sub sole sunt fortuna et lex par est. Eccl., 9.
5. Citation grecque. Sophocle, Ajax, 552.
6. Citation grecque. Sextus Empiricus, Hypotyposes, I, 19.
7. Orbis magnae vel parvae earum rerum quas Deus tam multas fecit notitia in nobis est. Eccl.
8. Citation grecque. Sophocle, Ajax, 124.
9. O miseras hominum mentes! O pectora caeca!
Ô malheureux esprit des hommes! Ô coeurs aveugles! En quelles ténèbres de la vie, et dans quels grands périls s'écoule ce tout petit peu de temps que nous avons!
10. Citation grecque. Euripide, dans Stobée, De superbia.
11. Omnia cum caelo terraque marique
12. Vidisti hominem sapientem sibi videri? Magis illo spem habebit insipiens. Prov. 26
13. Quare ignoras quomodo, anima conjungitur corpori, nescis opera Dei. Eccl. II.
14. Citation grecque. Sextus Empiricus, Hypotyposes, I, 21.
15. Citation grecque. Platon, Cratyle.
16. Citation grecque.
17. Nolite esse prudentes apud vosmetipsos. Ad Rom. XII.
18. Citation grecque. Stobée, De superbia, sermo, XXII, p. 189.
La superstition obéit à l'orgueil comme à son père.
19. Citation grecque. Hérodote, VII, 10.
20. Summum nec metuas diem nec optes. Martial, Épigrammes, X, 47.
21. Nescis homo, hoc an illud magis expediat, an aeque utrumque. Eccl. II.
22. Homo sum, humani a me nihil alienum puto. Térence, Heautontimorumenos, I, 1.
23. Ne plus sapias quam necesse est, ne obstupescas. Eccl., 7.
Ne sois pas plus sage qu'il ne faut, de peur d'être stupide.
24. Si quis existimat se aliquid scire, nondum cognovit quomodo oportet illud scire. Cor. VIII.
25. Si quis existimat se aliquid esse, cum nihil sit, ipse se seducit. Ad Galat. VI.
26. Ne plus sapite quam oporteat, sed sapite ad sobrietatem. Rom. XII.
27. Citation grecque. Xénophane.
28. Citation grecque. Euripide, cité par Stobée, De superbia, sermon 119, ed. de 1559, p. 609.
Qui sait si vivre est ce qu'on appelle mourir, et si mourir c'est vivre?
29. Res omnes sunt difficiliores quam ut eas possit homo consequi. Eccl. I.
30. Citation grecque. Homère, Iliade, XX, 249.
31. Humanum genus est avidum nimis auricularum. Lucrèce, De natura rerum, IV, 598.
32. Quantum est in rebus inane. Perse, I, 1.
33. Per omnia vanitas. Eccl., I.
34. ... Servare modum finemque tenere
Garder la mesure, observer la limite et suivre la nature.
35. Quid superbis, terra et cinis? Eccl. X, 9.
36. Vae qui sapientes estis in oculis vestris. Isa. V.
Malheur à vous qui êtes sages à vos propres yeux!
37. Fruere jucunde praesentibus, caetera extra te.
Jouis agréablement du présent, le reste est en dehors de toi.
38. Citation grecque. Sextus Empiricus, Hypotyposes, I, 6 et 27.
À tout raisonnement on peut opposer un raisonnement d'égale force.
39. .. Nostra vagatur
Notre esprit erre dans les ténèbres et ne peut, aveugle qu'il est, discerner le vrai.
[Michel de l'Hospital fut ce conseiller du roi (Charles IX) à l'origine de tentatives de paix et de tolérance entre catholiques et protestants ; cf. la note sur le Colloque de Poissy de 1561, dans la page sur l'Édit de Nantes. En somme, en matière de tolérance, le doute a du bon. Note de l'éditeur HTML].
40. Fecit Deus hominem similem umbrae de qua post solis occasum quis judicabit? Eccl. 7.
41. Solum certum nihil esse certi et homine nihil miserius aut superbius. Pline, Histoire naturelle, II, 7.
42. Ex tot Dei operibus nihilum magis cuiquam homini incognitum quam venti vestigium. Eccl. XI.
43. Citation grecque. Euripide, Hippolyte, 104.
44. Citation grecque. Ménandre, dans Stobée, CXVII.
45. Citation grecque. Épictète, Enchiridion.
46. Citation grecque. Euripide, Colchide.
Il est bien que le mortel ait des pensées qui ne s'élèvent pas au-dessus des hommes.
47. Quid aeternis minorem
Pourquoi fatiguer ton esprit d'éternels projets qui te dépassent?
48. Judicia Domini abyssus multa. Psalm. 35.
49. Citation grecque. Sextus Empiricus, Hypotyposes, I.
50. Citation grecque. Sextus Empiricus, Hypotyposes, 22.
51. Citation grecque. Sextus Empiricus, Hypotyposes, 23.
52. Citation grecque. Sextus Empiricus, Hypotyposes, 26.
53. More duce et sensu.
54. Judicio alternante.
Par le raisonnement alternatif.
55. Citation grecque. Sextus Empiricus.
56. Citation grecque.
57. Citation grecque.
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