René Char
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Char, René (1907-1988), poète français. Il naquit dans le Vaucluse, à l'Isle-sur-la-Sorgue, dont son père était maire. Après une jeunesse agitée et révoltée, appelé par Eluard à Paris, il rejoignit en 1929 le groupe surréaliste, devint l'ami de Picasso et de Breton. René Char écrivit à cette époque Ralentir travaux (1930) en collaboration avec André Breton et Paul Eluard. Il publia Artine aux Éditions surréalistes, recueil de poèmes dont le prière d'insérer fut rédigé sous forme de petites annonces par Eluard et Breton. Il édita également, seul cette fois, le Marteau sans maître (1934), uvre riche en images exubérantes: "Traverse nous brûlant / Aquilin breuvage de liberté". Mais Char se sépara peu à peu du groupe surréaliste tout en continuant à partager ses positions antifascistes. Mobilisé en 1939 sur le front d'Alsace, il alla après la déroute de 1940, résider dans le Vaucluse. Dès 1941, il entra dans la clandestinité et dans la résistance armée, où il se distingua par son courage et son sang-froid. Volontairement, il ne publia rien de 1940 à 1944. Après la Libération, il renonça à toute carrière politique et fit paraître deux recueils qui établirent définitivement sa renommée, Seuls demeurent (1945) et le Poème pulvérisé (1947), bientôt réunis dans Fureur et Mystère (1948). Les Feuillets d'Hypnos (1946), un carnet d'aphorismes, de réflexions, d'extraits de lettres, est le fruit de son engagement pendant la guerre. Ami d'Albert Camus, de Georges Braque, Char publia régulièrement pendant les années suivantes des recueils de poèmes (les Matinaux, 1950 ; Recherche de la base et du sommet, 1955 ; la Parole en archipel, 1962 ; le Nu perdu, 1971 ; Aromates chasseurs, 1976). Pierre Boulez composa trois cantates sur ses poèmes. En 1965, René Char organisa une campagne de manifestation contre l'implantation en Haute-Provence d'une base de lancement de fusées atomiques. En 1978, il s'installa définitivement non loin de l'Isle-sur-la-Sorgue, dans sa maison des Busclats, où il mourut en 1988.
Agir en primitif et prévoir en stratège.
Au plus fort de l'orage, il y a toujours un oiseau pour nous rassurer. C'est l'oiseau inconnu. Il chante avant de s'envoler.
Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience.
Il faut être l'homme de la pluie et l'enfant du beau temps.
Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque.
L'acquiescement éclaire le visage. Le refus lui donne la beauté.
L'impossible, nous ne l'atteignons pas, mais il nous sert de lanterne.
La perte du croyant, c'est de rencontrer son église.
La terre qui reçoit la graine est triste. La graine qui va tant risquer est heureuse.
On naît avec les hommes, on meurt inconsolé parmi les dieux.
Vivre, c'est s'obstiner à achever un souvenir.
Commune présence Tu es pressé d'écrire, Comme si tu étais en retard sur la vie. S'il en est ainsi fais cortège à tes sources. Hâte-toi. Hâte-toi de transmettre Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance. Effectivement tu es en retard sur la vie, La vie inexprimable, La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir, Celle qui t'est refusée chaque jour par les êtres et par les choses, Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés Au bout de combats sans merci. Hors d'elle, tout n'est qu'agonie soumise, fin grossière. Si tu rencontres la mort durant ton labeur, Reçois-là comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride, En t'inclinant. Si tu veux rire, Offre ta soumission, Jamais tes armes. Tu as été créé pour des moments peu communs. Modifie-toi, disparais sans regret Au gré de la rigueur suave. Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit Sans interruption, Sans égarement. Essaime la poussière Nul ne décèlera votre union. Le visage nuptial (1944) À présent disparais, mon escorte, debout dans la distance; La douceur du nombre vient de se détruire. Congé à vous, mes alliés, mes violents, mes indices. Tout vous entraîne, tristesse obséquieuse. J'aime. L'eau est lourde à un jour de la source. La parcelle vermeille franchit ses lentes branches à ton front, dimension rassurée. Et moi semblable à toi, Avec la paille en fleur au bord du ciel criant ton nom, J'abats les vestiges, Atteint, sain de clarté. Tu rends fraîche la servitude qui se dévore le dos; Risée de la nuit, arrête ce charroi lugubre De voix vitreuses, de départs lapidés. Tôt soustrait au flux des lésions inventives (La pioche de l'aigle lance haut le sang évasé) Sur un destin présent j'ai mené mes franchises Vers l'azur multivalve, la granitique dissidence. Ô voûte d'effusion sur la couronne de son ventre, Murmure de dot noire! Ô mouvement tari de sa diction! Nativité, guidez les insoumis, qu'ils découvrent leur base, L'amande croyable au lendemain neuf. Le soir a fermé sa plaie de corsaire où voyageaient les fusées vagues parmi la peur soutenue des chiens. Au passé les micas du deuil sur ton visage. Vitre inextinguible: mon souffle affleurait déjà l'amitié de ta blessure, Armait ta royauté inapparente. Et des lèvres du brouillard descendit notre plaisir au seuil de dune, au toit d'acier. La conscience augmentait l'appareil frémissant deta permanence; La simplicité fidèle s'étendit partout. Timbre de la devise matinale, morte saison de l'étoile précoce, Je cours au terme de mon cintre, colisée fossoyé. Assez baisé le crin nubile des céréales: La cardeuse, l'opiniâtre, nos confins la soumettent. Assez maudit le havre des simulacres nuptiaux: Je touche le fond d'un retour compact. Ruisseaux, neume des morts anfractueux, Vous qui suivez le ciel aride, Mêlez votre acheminement aux orages de qui sut guérir de la désertion, Donnant contre vos études salubres. Au sein du toit le pain suffoque à porter coeur et lueur. Prends, ma Pensée, la fleur de ma main pénétrable, Sens s'éveiller l'obscure plantation. Je ne verrai pas tes flancs, ces essaims de faim, se dessécher, s'emplir de ronces; Je ne verrai pas l'empuse te succéder dans ta serre; Je ne verrai pas l'approche des baladins inquiéter le jour renaissant; Je ne verrai pas la race de notre liberté servilement se suffire. Chimères, nous sommes montés au plateau. Le silex frissonnait sous les sarments de l'espace; La parole, lasse de défoncer, buvait au débarcadère angélique. Nulle farouche survivance: L'horizon des routes jusqu'à l'afflux de rosée, L'intime dénouement de l'irréparable. Voici le sable mort, voici le corps sauvé: La Femme respire, l'Homme se tient debout. Les Inventeurs (1949). Ils sont venus, les forestiers de l'autre versant, les inconnus de nous, les rebelles à nos usages. Ils sont venus nombreux. Leur troupe est apparue à la ligne de partage des cèdres Et du champ de la vieille moisson désormais irrigué et vert. La longue marche les avait échauffés. Leur casquette cassait sur les yeux et leur pied fourbu se posait dans le vague. Ils nous ont aperçus et se sont arrêtés. Visiblement ils ne présumaient pas nous trouver là, Sur des terres faciles et des sillons bien clos, Tout à fait insouciants d'une audience. Nous avons levé le front et les avons encouragés. Le plus disert s'est approché, puis un second tout aussi déraciné et lent. Nous sommes venus, dirent-ils, vous prévenir de l'arrivée prochaine de l'ouragan, de votre implacable adversaire. Pas plus que vous, nous ne le connaissons Autrement que par des relations et des confidences d'ancêtres. Mais pourquoi sommes-nous heureux incompréhensiblement devant vous et soudain pareils à des enfants? Nous avons dit merci et les avons congédiés. Mais auparavant ils ont bu, et leurs mains tremblaient, et leurs yeux riaient sur les bords. Hommes d'arbres et de cognée, capables de tenir tête à quelque terreur mais inaptes à conduire l'eau, à aligner des bâtisses, à les enduire de couleurs plaisantes, Ils ignoraient le jardin d'hiver et l'économie de la joie. Certes, nous aurions pu les convaincre et les conquérir, Car l'angoisse de l'ouragan est émouvante. Oui, l'ouragan allait bientôt venir; Mais cela valait-il la peine que l'on en parlât et qu'on dérangeât l'avenir? Là où nous sommes, il n'y a pas de crainte urgente. *** Oh la toujours plus rase solitude Des larmes qui montent aux cimes. Quand se déclare la débâcle Et qu'un vieil aigle sans pouvoir Voit revenir son assurance, Le bonheur s'élance à son tour, À flanc d'abîme les rattrape. Chasseur rival, tu n'as rien appris, Toi qui sans hâte me dépasses Dans la mort que je contredis. Allégeance Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima? Il cherche son pareil dans le voeu des regards. L'espace qu'il parcourt est ma fidélité. Il dessine l'espoir et léger l'éconduit. Il est prépondérant sans qu'il y prenne part. Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s'inscrit son essor, ma liberté le creuse. Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas? René Char
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Faction du muet


